CAN 2026: essai de bilan géopolitique edit
Rendez-vous sportif majeur du continent depuis 1957, la Coupe d’Afrique des nations (CAN) a accompagné l’évolution historique, géopolitique, géoéconomique et géoculturelle de l’Afrique. Elle reflète à la fois le dépassement progressif du substrat post-colonial, l’émergence d’économies en forte croissance, les rivalités pour le leadership régional et l’affirmation de voix africaines sur la scène internationale. Elle s’inscrit également dans des dynamiques régionales contrastées, marquées par les tensions autour du Sahara occidental, les aspirations panafricaines mais aussi par l’impact des sanctions visant les neuf pays ayant connu des coups d’État, dont certains sont engagés dans des phases de « transition » (Guinée, Gabon) ou de « refondation » (Madagascar).
L’édition 2025-2026, organisée au Maroc du 21 décembre 2025 au 18 janvier 2026, a amplifié l’impact international de la compétition. Elle a battu des records d’audience, avec notamment plus de quatre millions de téléspectateurs en France pour la finale du 18 janvier opposant le Sénégal au Maroc, et près de 800 millions de vues sur les plateformes numériques et les réseaux sociaux de BeIN Sports.
Pour le Maroc, une opération de nation branding réussie
Le pays hôte a largement bénéficié de l’aura de la compétition. Il s’agissait de la deuxième CAN accueillie par le Royaume, qui avait repris en 2022 l’organisation initialement confiée à la Guinée, en raison des retards de préparation de cette dernière.
Le Maroc a démontré sa capacité d’anticipation et de maîtrise logistique, notamment grâce aux neuf stades livrés ou rénovés dans les délais et conformes aux standards internationaux, dont quatre à Rabat. En accueillant cette 35ᵉ CAN, le royaume a effectué un galop d’essai réussi à quatre ans de la Coupe du monde de la FIFA 2030, qu’il co-organisera avec l’Espagne et le Portugal.
Comme lors du Mondial 2022 au Qatar et en vue de celui de 2026 en Amérique du Nord, la question de la sécurité a fait l’objet d’une attention particulière. Plusieurs agences internationales ou étrangères, dont le FBI, ont salué l’organisation marocaine et la sécurité autour des stades. Les incidents survenus dans les dernières minutes de la finale apparaissent, à cet égard, comme un événement isolé.
Le contexte diplomatique était par ailleurs favorable au Maroc. La résolution 2797 du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée le 31 octobre 2025, a entériné une dynamique internationale : 130 pays reconnaissent désormais la souveraineté marocaine sur le Sahara, dont les deux tiers des États africains.
Sur le plan intérieur, l’émergence du mouvement GenZ 212, à l’automne 2025, a rappelé la persistance de tensions sociales et sociétales. Sans les résoudre, la CAN a constitué un moment d’apaisement et de cohésion nationale autour d’une fierté sportive collective. La CAN a ainsi contribué à nourrir l’« Aïd Al Wahda » (Fête de l’Unité) souhaitée par Mohammed VI, dans un moment symbolique marqué par le 50ᵉ anniversaire de la Marche verte et le 70ᵉ anniversaire de la Déclaration de La Celle-Saint-Cloud, qui mit fin au protectorat français.
Pour l’Afrique, une visibilité mondiale accrue
Malgré les polémiques liées à une finale chaotique et aux sanctions de la CAF contre la sélection algérienne, le succès de la compétition est aussi celui du continent. Cette édition a offert un véritable « moment panafricain », dépassant les divisions politiques, notamment entre le Maroc et l’Algérie, autour du dossier saharien.
La CAF regroupe 57 sélections nationales, soit davantage que les 54 États africains membres de l’ONU et les 55 membres de l’Union africaine, ce qui illustre le rôle du football comme espace d’intégration et de représentation continentale.
Sur le plan médiatique, la CAN 2026 a confirmé son rayonnement mondial. Comme en 2023, la compétition a réuni 24 sélections issues des cinq régions du continent. Les demi-finalistes — Sénégal, Nigeria, Égypte et Maroc — comptent parmi les poids lourds sportifs, démographiques, économiques et diplomatiques de l’Afrique, ce qui a favorisé l’intérêt des diffuseurs : plus de 50 en Afrique et plus de 30 en Europe.
La compétition a mobilisé un large public et plus de 3 000 journalistes accrédités, même si l’affluence dans les stades lors de la phase de groupes est restée limitée. La CAN suit ainsi la tendance générale des grandes compétitions mondialisées : une audience massive à l’écran, parfois supérieure à celle dans les tribunes.
En Europe, les diasporas africaines ont constitué un public particulièrement attentif. L’attrait s’explique notamment par la présence de stars évoluant dans les grands championnats européens. Brahim Diaz, joueur du Real Madrid, a terminé meilleur buteur, devant Mohamed Salah (Liverpool) et Victor Osimhen (Galatasaray). Les diffuseurs européens, dont la BBC ou M6, ont enregistré des audiences élevées, la finale atteignant plus de trois millions de téléspectateurs en France.
L’image du continent s’en trouve renforcée. Les critiques anciennes sur le « pillage » des talents africains par les clubs européens ont laissé place à la reconnaissance d’une compétition sportive de premier plan. Malgré quelques incidents, la CAN s’impose comme un instrument efficace de soft power continental, contribuant à positionner l’Afrique comme un acteur du « Sud global ».
De la CAN 2026 à la Coupe du monde 2030 : le Maroc, alibi africain de la FIFA ?
Le principal défi consiste désormais à capitaliser sur ces succès. La CAN 2026 ouvre une séquence sportive internationale qui culminera avec la Coupe du monde 2030, co-organisée par l’Espagne, le Portugal et le Maroc.
Outre les enjeux classiques d’un tel événement — sécurité, infrastructures, transport, hôtellerie, médias et sponsoring — plusieurs questions se posent déjà. Le Maroc pourra-t-il s’imposer à parité avec les deux grandes puissances européennes du football ? L’« africanité » de la compétition sera-t-elle réellement mise en avant ? Ou le royaume ne sera-t-il qu’un alibi africain pour la FIFA ? L’enjeu à moyen terme est clair : parvenir à organiser, pour la première fois, une Coupe du monde intégralement sur le sol africain.
Un autre défi concerne l’après-CAN : la réutilisation des infrastructures sportives répondra-t-elle aux préoccupations de la génération GenZ 212, qui a posé avec force des questions sur la corruption et l'orientation des dépenses publiques ?
Dans des compétitions mondialisées, l’image — avant, pendant et après l’événement — est déterminante. Si la CAN 2026 constitue un succès d’influence pour le Maroc et pour l’Afrique, un travail important reste à accomplir pour transformer cet essai lors de la Coupe du monde 2030. La question centrale demeure : le Maroc pourra-t-il porter une image attractive et assurée de l’Afrique, et convertir ce soft power sportif en levier de développement économique durable pour le continent ?
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