Le Polexit, un rêve MAGA et une menace pour la Pologne edit
En Europe, la Pologne est à l’avant-garde de la croissance économique (+3,2% en 2025) et du réarmement (4,7% du PIB en effort de défense). Cela renforce son poids au sein de l’Union Européenne. Pourtant, une étude internationale vient de révéler que 25% des Polonais sondés étaient favorables à une sortie de leur pays de l’UE, le Polexit, conçue sur le modèle du Brexit. Les eurosceptiques polonais peuvent-ils trouver une alternative dans l’alliance américaine ? La nouvelle Stratégie de sécurité nationale américaine l’encourage. Mais à quel prix ?
La tentation historique du Polexit parmi les Polonais est étroitement liée à l’évolution stratégique des États-Unis. En encourageant une Pologne souverainiste, conservatrice et eurosceptique, la nouvelle doctrine stratégique que l’administration Trump accentue un mouvement dangereux à Varsovie. Car la sécurité polonaise repose moins sur la bienveillance américaine que sur l’existence d’un espace européen structuré, solidaire et prévisible. Une Pologne extra-européenne, même surarmée et riche, serait stratégiquement plus exposée qu’une Pologne pleinement insérée dans une architecture européenne imparfaite mais solidaire.
Le Polexit, totem des souverainistes polonais
Longtemps rangée au rayon des chimères, la perspective d’un Polexit ne fait plus partie des tabous stratégiques nationaux. En effet, selon un sondage de United Surveys réalisé entre le 5 et le 8 décembre 2025[1], près d’un quart des sondés polonais s’y déclarent désormais favorables (contre à peine 10% il y a quelques années) dont 47% des électeurs du Parti Droit et justice (PiS).
Malgré sa défaite aux dernières élections législatives de 2023, le PiS reste central en Pologne : il a été au pouvoir jusqu’en 2023, et a fait élire, en 2025, l’actuel chef de l’État, le Président polonais Karol Nawrocki. Autre courant de la droite radicale polonaise, le parti Confédération de la couronne polonaise (une formation monarchiste, ultranationaliste antisémite et pro-russe, à ne pas confondre avec le parti Konfederacia dirigé par Slawomir Mentzen et qui a recueilli 15% des suffrages), dont le chef Grzegorz Braun a récemment appelé à « quitter immédiatement » l’Union européenne, entité qu’il tient pour responsable des maux de la Pologne[2], sur fond de positions anti-ukrainiennes.
Le sondage illustre le fait que le Polexit, même s’il est rejeté par deux tiers des Polonais, n’est plus un fantasme marginal. Il atteint même un pic de popularité chez les 30-49 ans, au contraire des 18-29 ans plus europhiles, et des aînés plus modérés. Le soutien au Polexit est le plus fort en zone rurale : 35% des habitants y sont favorables, dont un sur cinq qui se déclare « tout à fait pour », alors même que c’est dans ces zones que les fonds européens sont les plus ressentis. Dans les villes moyennes (50 000 à 250 000 habitants), les divisions sont extrêmes : un nombre record de 59% s’opposent fermement au Polexit, tandis qu’un pourcentage étonnant de 19% y est « tout à fait pour ».
Le Polexit ne se situe pas encore dans la zone du politiquement faisable, mais il est clairement passé du statut d’impensable à celui d’objet de débat, à la manière de ce qui s’était passé au Royaume-Uni pendant la campagne du Brexit. Tenu en 2015 d’organiser un référendum pour des raisons internes au camp conservateur (la volonté des Tories de ne pas laisser d’espace politique à UKIP), David Cameron avait alors sous-estimé l’impact des propos anti-Bruxelles relayés par les médias britanniques sur l’opinion publique. Et ce déplacement de la fenêtre d’Overton est largement imputable à la droite radicale et à l’extrême droite, au sens large.
Trump, Dr. Frankenstein du Polexit
Le débat actuel sur le Polexit remet en cause le sacro-saint triptyque de la sécurité nationale polonaise depuis 1989 : OTAN – UE – relation bilatérale avec les États-Unis. Et assurément, la nouvelle stratégie de sécurité américaine (NSS) souffle sur les braises de ce foyer anti-UE. Annoncée à grand bruit en décembre 2025, la NSS peut renforcer la tentation du Polexit.
En effet, le document accuse ouvertement l’UE de saper la souveraineté, dénonce Bruxelles comme un centre normatif hostile et essaie de diviser une « Europe occidentale décadente » et une « Europe centrale saine ». Ces affirmations tendent inévitablement à favoriser les narratifs souverainistes les plus radicaux, sans naturellement s’interroger sur l’origine des défaillances de la souveraineté technologique européenne. Le message implicite devient clair : on peut rester un allié clé des États-Unis tout en s’éloignant de l’Union européenne. Sur différents plans, comme le rejet du Green Deal, la dénonciation de la Cour de justice, l’exaltation d’une souveraineté nationale ou la conviction que la protection américaine peut se substituer au cadre européen, il apparait que les États-Unis choisissent comme interlocuteur le Président polonais, Karol Nawrocki, dont des conseillers sont venus à Washington pour discuter de la Stratégie, plutôt que le Premier ministre Donald Tusk, trop européen.
Plus encore, l’existence d’une version plus longue, non publiée de cette stratégie de sécurité nationale, fait de la Pologne l’un des quatre pays qu’il faudrait « déloger » de l’Union européenne, selon un article du site Defense One[3]. Soit, directement, un encouragement au Polexit. Serait-ce pour autant l’intérêt de Varsovie ?
Idéologie MAGA contre intérêt national polonais
Ce qui pourrait passer pour un débat strictement polonais révèle pourtant un paradoxe majeur : politiquement, le Polexit s’accorde avec la nouvelle vision américaine, mais stratégiquement, il contredit la logique sécuritaire propre à Varsovie. Ce qui est désirable à court terme pour certains cercles à Washington (affaiblir l’UE pour favoriser des alliances bilatérales) est potentiellement désastreux à moyen terme pour la sécurité de Varsovie.
En agitant le Polexit, et plus encore en le réalisant, la Pologne perdrait son environnement économique favorable (sécurité juridique, exportations, liberté de circulation), et se retrouverait seule sur la ligne de front orientale, dépendrait de fait entièrement d’une garantie de sécurité américaine elle-même conditionnelle. Ainsi que le document l’avance, la garantie américaine n’est plus automatique, mais bien négociable.
Le Polexit pose toutefois un risque bien plus grand que le Brexit : après tout, le Royaume-Uni restait un État insulaire, doté de l’arme nucléaire, d’une langue globale et d’une profondeur stratégique. Que pourrait espérer Varsovie au vu de son statut d’Etat frontalier de la Russie et sans dissuasion nucléaire ? La Pologne, contrairement au Royaume-Uni, ne peut pas se permettre cet isolement. La NSS crée pourtant bien les conditions idéologiques d’un raisonnement dangereux pour Varsovie : si l’UE est la contrainte et les États-Unis la protection, alors l’UE devient facultative.
La Pologne peut-elle s’en tirer mieux seule sur le plan sécuritaire ? A quoi cela servirait-il au juste de s’affirmer comme un pilier de la ligne de front si les Etats-Unis cherchent à se rapprocher de la Russie et à se focaliser sur l’Asie ? L’argument selon lequel « contenir la Russie en Europe est essentiel pour dissuader la Chine à l'échelle mondiale » peine à convaincre. En effet, la Russie n’est plus présentée dans cette NSS comme une menace principale ou un adversaire stratégique direct pour les États-Unis, contrairement aux précédentes. En outre, le document vise à rétablir la « stabilité stratégique » avec la Russie et à normaliser les relations, renonçant pour cela à élargir l’OTAN. Quelle place, dans ces conditions, pour le concept d’Intermarium de Józef Piłsudski, conçu dans l'entre-deux-guerres, envisageant une fédération d'États s'étendant de la mer Baltique à la mer Noire, capable de résister aux pressions de l'Allemagne et de la Russie ? La NSS pousse certes à des relations bilatérales renforcées, allant de pair avec une hiérarchisation culturelle des alliés et une logique de loyauté politique. La société polonaise reste pour autant divisée, et l’idée de devenir un avant-poste militaire américain sans profondeur stratégique, sans solidarité européenne automatique et sans garantie américaine inconditionnelle présente peu d’attrait au sein de l’opinion publique.
Varsovie n’a pas à choisir entre Bruxelles et Washington!
Le danger le plus grand pour la Pologne n’est pas un désengagement américain massif. Les industries américaines ont trop d’intérêts en Pologne. Le risque majeur est constitué par la convergence entre une solidarité américaine conditionnelle et une tentation polonaise de désolidarisation européenne.
Contrairement à ce qu’affirment les souverainistes polonais, le pays n’a pas à choisir entre Bruxelles et Washington. La sécurité nationale polonaise n’est pas garantie par l’univers MAGA. Elle repose classiquement sur un triple engagement européen, otanien et pro-américain.
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[1] https://natemat.pl/635831,co-czwarty-polak-chce-polexitu-sondaz-jak-zimny-prysznic
[2] https://konfederacjakoronypolskiej.pl/stanowisko-korony-jedyne-wyjscie-polexit/
[3] https://www.defenseone.com/policy/2025/12/make-europe-great-again-and-more-longer-version-national-security-strategy/410038/
