La Russie, puissance régionale? edit

5 February 2026

L’invasion de l’Ukraine avait pour objectif d’accroître la puissance de la Russie, or cette guerre, qui fait rage depuis bientôt quatre ans, l’a en réalité affaiblie. En dépit de convergences idéologiques, les États-Unis de Trump ne sont pas prêts à traiter d’égal à égal avec la Russie de Vladimir Poutine. Les déclarations officielles et les débats en cours à Moscou attestent les doutes des élites russes.

Deux semaines après l’enlèvement de Nicolas Maduro par une unité spéciale de l’armée américaine, le 3 janvier, et son incarcération à New-York, le Président russe ne s’était toujours pas exprimé sur le sort réservé à ce dirigeant, proche du Kremlin, laissant au ministère des Affaires étrangères (MID) le soin de faire part de la « profonde inquiétude » que suscite à Moscou « cet acte d’agression armée contre le Venezuela » et d’appeler à la libération du « Président légitime d’un État souverain et de son épouse ». De même, le Kremlin n’avait pas réagi à l’arraisonnement dans l’Atlantique par l’US Navy d’un navire appartenant à la « flotte fantôme » russe, ni commenté les menaces proférées par Donald Trump à l’égard du régime iranien. Le 15 janvier, recevant les lettres de créances d’ambassadeurs étrangers, Vladimir Poutine s’est contenté de déplorer en termes généraux que, « de plus en plus fréquemment, la recherche de compromis et de consensus cède la place à des actions unilatérales et en outre très dangereuses » et que « des dizaines de pays souffrent du non-respect de leurs droits souverains ».

La Russie réduite à son pré-carré

Ces réactions prudentes n’ont pas manqué de susciter de vives critiques dans la mouvance nationaliste russe, qui ont fustigé le lâchage de l’allié vénézuélien. Au regard du succès de l’action américaine à Caracas, les « turbo-patriotes » ont aussi critiqué l’incapacité de l’armée russe à atteindre en février 2022 l’objectif de « l’opération spéciale » — opérer un changement de régime à Kiev. Le détachement affiché par le Kremlin après les menaces proférées par Donald Trump à l’encontre du Groenland — alors que l’Arctique est une région stratégique pour la Russie — a aussi surpris. « Ce qui se passe avec le Groenland ne nous concerne absolument pas […] qu’ils se débrouillent entre eux », a affirmé Vladimir Poutine, le 21 janvier, lors d’une réunion de son conseil de sécurité. Cette marque de désintérêt n’est pas nouvelle, puisqu’en mars dernier, lors d’un forum sur l’Arctique à Mourmansk, il déclarait : « chacun connaît les plans des États-Unis concernant l’acquisition du Groenland. Ce n’est qu’à première vue qu’on peut être surpris, ce serait une profonde erreur d’y voir des propos extravagants de la part de la nouvelle administration américaine ».

Cette attitude interroge au regard des ambitions de la Russie poutinienne qui se considère comme une puissance mondiale. Il est vrai qu’une critique plus prononcée des initiatives de l’administration Trump n’aurait fait que mettre en lumière son incapacité à peser sur des événements qui vont sans conteste à l’encontre de ses intérêts. La situation présente redonne une actualité à l’expression de Barack Obama qui, en 2014, au lendemain de l’annexion de la Crimée, avait ravalé la Russie au rang de « puissance régionale », propos qui avaient fortement irrité Moscou. En 2015, l’intervention de la Russie avait sauvé le régime de Bachar al Assad, démonstration de force qui visait précisément à ramener la Russie dans le jeu international. Une décennie plus tard, le Kremlin assiste, impuissant, à la chute du dictateur syrien, qui se réfugie à Moscou. De même, lors des frappes israéliennes et américaines dans la « guerre des 12 jours », la Russie s’est abstenue d’apporter une assistance militaire (défense aérienne, renseignement) au régime iranien, qui a pourtant contribué à son effort de guerre contre l’Ukraine (drones). En outre, la qualité des armements russes est mise en question. Après la capture de Nicolas Maduro, le Secrétaire à la guerre, Pete Hegseth, a ironisé sur l’inefficacité des systèmes de défense aérienne livrés par Moscou.

Le fait est que la guerre menée en Ukraine mobilise en Russie de plus en plus de ressources, humaines, matérielles et financières. Les difficultés budgétaires actuelles, causées par la hausse des dépenses de défense, en sont une illustration. Au plan extérieur, l’agression de l’Ukraine n’a fait que renforcer la méfiance à l’égard de la Russie de plusieurs ex-républiques soviétiques (Pays baltes, Moldavie, Kazakhstan), qui craignent de faire l’objet de revendications territoriales. Certains de ses voisins se tournent vers les États-Unis (Arménie, Azerbaïdjan), tandis que d’autres (Suède, Finlande) ont rejoint l’OTAN. L’agression de l’Ukraine a isolé la Russie du monde occidental et entaché la réputation de ses forces armées, elle a accru sa dépendance envers la Chine, les efforts accomplis pour renforcer la coopération au sein des BRICS n’ont guère produit de résultats concrets (sommet de Kazan de 2024).    

Des convergences idéologiques et géopolitiques indéniables

Le premier mandat de Donald Trump avait déçu les attentes russes, même si, dès cette époque, certains commentateurs s’inquiétaient d’une « russification de l’Amérique » et relevaient chez le Président des États-Unis une attirance, voire une dépendance, à l’égard de son homologue russe[i]. Sa rencontre avec Vladimir Poutine à Helsinki en 2018 avait illustré leur relation étrange, qui était restée sans suite, Washington imposant ensuite des sanctions à la Russie (loi CAATSA) et livrant des armes à l’Ukraine (missiles Javelin). Aussi la réaction initiale du Kremlin au retour du Président républicain à la Maison Blanche a-t-elle été prudente. Mais, quelques jours après son investiture, le dialogue a été rétabli entre les deux chefs d’État, « pour la première fois, ces dernières décennies, un échange dense et mutuellement respectueux, substantiel et assez long, a eu lieu entre les dirigeants de la Russie et des États-Unis », a déclaré le porte-parole du Kremlin à l’issue d’un premier entretien téléphonique. Les responsables russes se sont en particulier félicités de constater que leurs interlocuteurs n’entendaient pas limiter l’agenda des discussions à l’Ukraine, mais qu’ils étaient disposés à évoquer la coopération bilatérale, notamment économique. Le sommet d’Anchorage, en août 2025, n’a pas débouché sur des avancées concrètes, mais a contribué à réhabiliter Vladimir Poutine sur la scène internationale.

Des convergences idéologiques sont apparues rapidement (discours de J.D. Vance à Munich, nouvelle Stratégie de sécurité nationale), Washington comme Moscou considérant l’Union européenne en « déclin civilisationnel » comme un adversaire[ii]. Avant même son investiture, Donald Trump a lui aussi adopté une attitude impériale, jetant son dévolu sur certaines parties du continent américain (Panama, Canada), appartenant à « l’hémisphère occidental » qu’il revendique au titre d’une doctrine Monroe actualisée. Un tel comportement n’est pas sans rappeler celui de la Russie de Poutine, qui a théorisé le retour à une souveraineté limitée de son « étranger proche », les idéologues proches du Kremlin comme Alexandr Douguine faisant explicitement référence à Carl Schmitt et à sa théorie des « grands espaces », inspirée de cette doctrine Monroe[iii].

Comme Vladimir Poutine, son homologue américain utilise désormais non seulement l’intimidation, mais aussi l’effet de surprise et de sidération pour déstabiliser adversaires et ennemis. Tous deux brouillent la frontière entre opération de police et acte de guerre. Les justifications avancées par Donald Trump pour annexer le Groenland — existence d’une menace extérieure et nécessité d’agir préventivement — utilisées également pour l’Ukraine confortent l’argumentaire russe et ne peuvent que satisfaire le Kremlin (même si la menace évoquée par le Président des États-Unis est celle de la Russie et de la Chine...).

Les actions des deux dirigeants apparaissent inspirées par le « décisionnisme », autre concept schmittien, qui désigne la capacité de l’État à agir en dehors de tout cadre juridique. En 2014, le sociologue Serguei Medvedev explique qu’en annexant la Crimée, Vladimir Poutine agit « conformément à la logique de l’état d’exception, viole les normes et les règles, et élargit l’espace de sa souveraineté »[iv]. Aujourd’hui, c’est Donald Trump qui affirme que « celui qui sauve son pays ne viole aucune loi » et qui, dans un entretien au New York Times, déclare « ne pas avoir besoin du droit international » et se fixe une seule limite, « ma propre moralité, ma propre conscience ». Également influencé par Carl Schmitt, Vladislav Sourkov, qui fût longtemps l’éminence grise du Kremlin, a fréquemment dénoncé une « l’hypocrisie occidentale » et les « double-standards ». En 2019, il affirmait qu’il « n’y a pas d’État profond en Russie », et que « les aspects les plus brutaux de ses structures de force sont exposés sur sa façade, sans artifice architectural »[v]. Il s’agit là d’un trait partagé avec l’administration Trump, qui affiche ouvertement ses objectifs de conquête et ses méthodes brutales de répression. Le Président des États-Unis admet honnêtement, affirme Piotr Akopov[vi], ce que, pendant des décennies, l’Occident n’a pas voulu reconnaître publiquement, à savoir que, dans les relations entre États, il n’y a qu’un seul droit, le droit du plus fort. La raison pour laquelle l’Occident n’en parlait pas, explique ce commentateur proche du régime russe, c’est que « le soi-disant droit international » servait son projet mondialiste, thèse là aussi directement inspirée de Carl Schmitt (« Qui dit humanité veut tromper »).

Le monde de Trump est-il celui de Poutine?

Les doutes qui se sont instillés parmi les alliés des États-Unis, membres de l’OTAN, sur la solidité de la garantie américaine (article 5 du traité de Washington) — apparus de façon éclatante lors du forum de Davos autour de la question du Groenland — ne peuvent que ravir le Kremlin. D’autant que la première conséquence concrète de ce débat a été de détourner l’attention de la guerre en Ukraine, soumise ces dernières semaines à des frappes russes d’une ampleur inédite destinées à briser le moral de la population. Plus globalement, le découplage entre les deux rives de l’Atlantique est un objectif poursuivi depuis des décennies par la diplomatie soviétique puis russe. Lors d’une audition au Congrès, en 2019, Fiona Hill, alors conseillère du Président Trump pour la Russie, avait déclaré que le Kremlin avait avancé, sans succès, « l’idée très étrange d’un troc entre le Venezuela et l’Ukraine »[vii].

Un idéologue comme Alexandr Douguine se réjouit des dissensions actuelles. « L’unité de l’Occident n’existe plus », s’exclame-t-il, soulignant la « colossale humiliation » infligée par Donald Trump à l’Europe[viii]. L’espoir d’un nouveau Yalta, jusqu’à présent déçu, renaît à Moscou. Pour certains experts russes, la priorité accordée par le Président des États-Unis à « l’hémisphère occidental » représente une étape dans la mise en place du « monde multipolaire » que Moscou appelle de ses vœux depuis des années. Ils estiment que la diplomatie de Trump va accroître les marges de manœuvre de la Russie dans des régions jugées essentielles du point de vue de ses intérêts, et justifier sa mainmise sur l’espace post-soviétique, tout particulièrement l’Ukraine. Comme l’écrit pudiquement Mikhaïl Emelianov, par ailleurs plutôt sceptique sur le bénéfice global pour Moscou de la diplomatie de Washington : « le retour de Trump à la Realpolitik, l’utilisation de la force contre le Venezuela et les menaces sur le Groenland élargissent les frontières du possible pour la Russie et contraignent nos voisins à mener à l’égard de la Russie une politique plus raisonnable, équilibrée et prudente »[ix].

Autre retombée positive attendue des nouvelles orientations de Donald Trump, à rebours d’une longue tradition de la diplomatie américaine : l’abandon des instruments de son soft power (démantèlement de USAID, restrictions sur les visas étudiants, remise en cause du financement des radio RFE/RL...), renonciation qui ne peut que satisfaire le Kremlin qui, de longue date, dénonce des ingérences et des tentatives de déstabilisation.  Haut du formulaire

Invité à commenter le bras de fer autour du Groenland, le porte-parole du Kremlin a déclaré que les méthodes employées par Donald Trump « ne correspondent pas totalement » à la manière dont la Russie conçoit le monde multipolaire, car elles sont brutales et inspirées des « méthodes dures et impitoyables du monde des affaires ». En dépit des avantages que Moscou peut en retirer, le fait que la première puissance mondiale devienne un facteur d’incertitude inquiète aussi les spécialistes russes de relations internationales : certains n’excluent pas que leur pays puisse à son tour être victime des méthodes trumpistes. Ils font observer que le monde multipolaire en gestation est plus complexe que celui de la guerre froide, dans laquelle deux blocs se faisaient face.

Nombre de commentateurs estiment, à l’instar de Piotr Akopov, que « Trump ne veut pas partager le monde, il veut faire en sorte que les États-Unis soient encore plus forts et, surtout, plus stables, afin que tous les craignent et soient contraints à des concessions, en particulier sur le plan commercial ». Pour y parvenir, il est prêt, selon cet éditorialiste, à brandir le « gros bâton afin d’intimider alliés (clients et vassaux) et ennemis ». « Tout en insistant pour disposer d’une sphère d’influence dans l’hémisphère occidental, Trump n’a pas l’intention de concéder des droits identiques aux autres grandes puissances », avertit Fiodor Loukjanov. Le politologue est cependant convaincu qu’il est plus disposé que ses prédécesseurs, promoteurs du leadership global des États-Unis, à prendre en compte les intérêts des autres puissances dès lors que ceux-ci ne sont pas en opposition avec ceux des États-Unis[x]. Mikhaïl Emelianov met aussi en garde contre l’illusion que la diplomatie russe aurait atteint ses objectifs avec l’avènement d’un monde multipolaire : « tel n’est pas le cas », souligne-t-il, ce nouvel ordre mondial « engendre des défis très sérieux pour la Russie et sa diplomatie », aussi le politologue conseille de concentrer ses efforts sur l’espace post-soviétique et sur les pays traditionnellement russophiles (Serbie, Monténégro, Bulgarie…).

Le «Conseil de la paix», illustration des ambiguïtés de la relation russo-américaine

Le Conseil de la paix (« Board of peace »), mis sur pied le 22 janvier en marge du Forum de Davos, est révélateur de l’état d’esprit du Président des États-Unis et des calculs des dirigeants russes. La Charte de ce Conseil, créé à l’origine pour traiter de la reconstruction de Gaza, porte à sa présidence Donald Trump, qui seul dispose d’un droit de veto, elle fixe à 1 milliard de dollars le prix d’un siège de membre permanent. Tout en assurant que ce conseil se coordonnerait avec l’ONU, le président des États-Unis a laissé entendre qu’il pourrait s’y substituer. On se souvient de ses vives critiques du bilan des Nations Unies dans son intervention devant l’Assemblée générale à l’automne dernier. Recevant les ambassadeurs étrangers, Vladimir Poutine a réaffirmé pour sa part le « rôle central dans les affaires du monde » de l’ONU, où la Russie dispose d’un droit de veto au conseil de sécurité. Le Président russe s’est toutefois gardé d’adresser une fin de non-recevoir à son homologue américain, il a confirmé avoir reçu un « message personnel » de sa part, ainsi qu’une invitation à rejoindre le Conseil de la paix, il l’en a remercié et n’a pas manqué de saluer « la contribution de l’actuelle administration des États-Unis à la recherche d’une solution négociée à la crise ukrainienne ». Habilement, Vladimir Poutine a proposé de prélever 1 Md $ sur les avoirs russes gelés aux États-Unis pour payer sa contribution à cette nouvelle organisation internationale. Il a chargé le MID d’examiner la proposition, en liaison avec « nos partenaires stratégiques », avant de donner sa réponse. La Biélorussie a quant à elle immédiatement accepté l’offre de Donald Trump, que le Président Zelensky a rejetée.

Comme en Ukraine, où Moscou a poursuivi en 2025 sa guerre sans déclencher une réaction violente de la part de Trump, malgré sa promesse d’y mettre fin « en 24 heures », le Kremlin espère temporiser et éviter une rupture avec Washington. L’absence de réponse de l’administration Trump à la proposition faite par Vladimir Poutine en septembre dernier de prolonger le traité New START — dernier accord de maitrise des armements encore en vigueur entre les deux pays — qui a expiré aujourd’hui, le 5 février, montre aussi que Moscou n’est pas traitée par les États-Unis sur un pied d’égalité, alors que le seul domaine dans lequel la Russie peut revendiquer la parité avec Washington est celui des arsenaux nucléaires. D’où un certain dépit chez les responsables russes. Sergueï Riabkov, vice-ministre des Affaires étrangères, critique « une manifestation d’égoïsme diplomatique et militaire, très caractéristique de la politique actuelle de Washington »[xi].

[i] Roger Cohen, « The russification of America », New York Times, 21 février 2017.

[ii] « La doctrine Trump vue de Moscou », Telos, 17 décembre 2025.

[iii] « Le monde multipolaire de Vladimir Poutine », Telos, 20 octobre 2025.

[iv] Sergueï Medvedev, « Pourquoi un philosophe allemand est nécessaire pour comprendre Poutine » (en russe), forbes.ru, 15 avril 2014.

[v] Vladislav Sourkov, « La longue gouvernance de Poutine », Fondapol, mai 2019.

[vi] Piotr Akopov, « Pourquoi la morale et la raison ne vont pas arrêter Trump » (en russe), regnum.ru, 13 janvier 2026.

[vii] « Trump’s former Russia adviser says Russia offered US free rein in Venezuela in exchange for Ukraine », AP, 6 janvier 2026.

[viii] Alexandr Douguine, « Il n’y a plus d’Occident uni » (en russe), izborsk-club.ru, 21 janvier 2026.

[ix] Mikhaïl Emelianov, « La nouvelle multipolarité n’est pas celle qu’escomptait la Russie » (en russe), ng.ru, 20 janvier 2026.

[x] Fiodor Loukjanov, « La déconstruction de la brutalité » (en russe), globalaffairs.ru, 11 janvier 2026.

[xi] « L’époque des limitations dans le domaine nucléaire s’achève pour la Russie et les États-Unis » (en russe), vz.ru, 26 janvier 2026.