Le schisme atlantique selon Richard Werly edit
Correspondant à Paris de journaux suisses, Richard Werly ne se contente pas de décrypter le paysage politique français. Il va fréquemment aux États-Unis pour essayer de comprendre l’évolution d’un pays qui semble s’éloigner de plus en plus de l’Europe. C’est ainsi qu’il a parcouru une quinzaine d’États de septembre à décembre 2024, avant et après l’élection de Donald Trump. Il y est retourné au printemps 2025 pour un premier constat de l’action de la nouvelle administration. Il en a tiré une analyse lucide mais désabusée du schisme qui nous sépare d’une Amérique à la fois hostile et interventionniste. Son livre pose une question de fond : comment l’Europe peut-elle s’accommoder d’une puissance qui ne veut plus la protéger comme par le passé mais qui souhaite néanmoins la transformer à son image ?
L’auteur souligne l’importance de l’intervention du vice-président JD Vance à la conférence de Munich en février 2025. Ce discours exposait avec brutalité l’hostilité de la nouvelle administration à une Europe « en pleine décadence » et qui avait le tort de rejeter les partis d’extrême droite alors que ceux-ci étaient les nouveaux alliés de la Maison Blanche.
Cette attitude, Richard Werly en avait eu un avant-goût lors de son périple de l’automne précédent. Les Américains qu’il rencontre alors et qui s’apprêtent à voter Trump manifestent une sorte de mépris pour le vieux continent qui a trop longtemps compté sur les États-Unis pour le protéger et le défendre. Pour eux, l’Ukraine est un pays lointain dont le sort les indiffère. Il n’est plus question, après les désastreuses aventures de l’Irak et de l’Afghanistan, de se lancer à nouveau dans des opérations militaires, surtout contre la Russie. Il faut donner la priorité aux Américains qui affrontent l’inflation et l’afflux incontrôlé des migrants, rétablir l’ordre et sauvegarder la supériorité de la race blanche. Ainsi, l’élection du milliardaire new yorkais ne doit rien au hasard tant elle reflète un sentiment populaire que l’auteur découvre, étape après étape, du Kansas au Wyoming.
Pour Richard Werly, qui a lu les livres de JD Vance et d’Elisabeth Catte sur les habitants des Appalaches, la raison de fond de cette détestation est l’incompréhension d’une grande partie des Américains enracinés dans leurs territoires pour une Europe qui abolit ses frontières nationales et s’ouvre totalement au monde extérieur en acceptant un métissage honni dans le Middle West profond. Comme le lui explique le maire démocrate de Santa Fe, le Mur prôné par Trump est un concept typiquement américain. Il marque la nécessité de protéger les habitants, dont les ancêtres ont choisi d’émigrer vers la sécurité de l’outre Atlantique, contre les envahisseurs venus d’un extérieur hostile.
De même, une visite d’une église pentecôtiste de Virginie occidentale révèle l’aspect religieux de cette hostilité. Pour le pasteur Dan Booth, l’Europe sombre dans l’athéisme et rejette les valeurs chrétiennes auxquelles croit l’Amérique et qui sont le fondement de la civilisation occidentale. Il est donc urgent d’aider les mouvements évangéliques et catholiques qui veulent remettre les Européens sur le chemin de la foi.
Le scrutin de novembre 2024 met donc en place un nouveau système politique qui conforte des évolutions déjà visibles sous la première présidence de Trump mais contient aussi des nouveautés. Richard Werly y voit deux caractéristiques : la violence du discours et l’ampleur de la prédation des hommes au pouvoir.
Ce qui le frappe, c’est la brutalité des propos du président et de ses proches. Ce discours violent, typique de l’extrême droite, vise surtout les adversaires politiques, les infâmes démocrates gauchistes et les migrants venus du Sud, capables de tous les vices et tous les crimes. Toutefois, il s’adresse aussi aux pays étrangers, ceux qui n’ont pas la chance d’être gouvernés par un autocrate. L’Europe, attachée à des règles démocratiques désuètes et submergée par des migrants djihadistes, est particulièrement visée. Seul Viktor Orban, dirigeant d’un régime hongrois illibéral, échappe à la vindicte de la Maison-Blanche relayée par les électeurs MAGA (Make America Great Again).
Les hommes au pouvoir ne se contentent pas de maltraiter verbalement leurs nombreux ennemis, ils ont engagé un processus de destruction de l’État au nom d’une doctrine libertarienne, processus qui selon eux doit s’étendre à une Europe vassalisée. Richard Werly montre que cette démarche est d’une grande hypocrisie. Les baisses de crédits frappent l’éducation, la santé, la recherche, des secteurs qui n’intéressent pas Elon Musk ou Peter Thiel, les oligarques qui ont de l’influence à Washington. En revanche les budgets de la Défense et de l’Espace, grands fournisseurs de subventions pour les entreprises de ces géants, sont sauvegardés et même augmentés. Il s’agit d’affaiblir l’État à condition de conforter le pouvoir de quelques individus soucieux de s’enrichir sans limites et certains de détenir la vérité.
L’Europe, ce marché prospère de 450 millions d’habitants, est une proie évidente, notamment pour les géants américains du numérique. Il faut démanteler les institutions européennes obsédées par des régulations abusives et aider les partis d’extrême droite à prendre le pouvoir pour procéder à ce démantèlement et laisser les grandes plateformes agir comme elles l’entendent pour la plus grande satisfaction de Meta, Alphabet ou Amazon. Selon l’auteur, il s’agit en fait d’un véritable racket. Il s’impose d’autant plus aisément que les Européens sont terrorisés à l’idée de perdre définitivement la protection d’une Amérique qui n’est plus du tout bienveillante et de se trouver seuls face aux agressions multiformes de la Russie.
Face à ce pouvoir américain hostile et soutenu par une partie au moins de l’opinion, que peut faire l’Europe ? Pour Richard Werly, il n n’y a pas de doute, les Européens ont tout à perdre s’ils restent passifs. Ils doivent faire preuve de la plus grande fermeté et ne pas hésiter selon son expression à « renverser la table ». Il déconseille d’attendre patiemment la succession de Trump et reprend les avertissements de Mario Draghi qui recommande de « ne pas céder au maitre chanteur ».
Tout au long de l’essai de Richard Werly se dessine en filigrane la question de l’irréversibilité de la doctrine Trump et de la possibilité pour les Européens de venir à bout de cette détestation qui anime une grande partie des militants de MAGA.
Les récentes enquêtes d’opinion révèlent une importante évolution de l’électorat américain. La cote de popularité du président est inférieure à 40%, une majorité est hostile à Poutine et favorable au maintien de l’aide à l’Ukraine. De ce fait, les élections de novembre 2026, les midterms devraient permettre aux Démocrates de reprendre la majorité à la Chambre des Représentants et donc de gêner considérablement la fin de mandat de Trump. Toutefois, un retour en arrière en matière de politique étrangère est peu probable. Richard Werly rappelle que l’administration Obama avait manifesté son irritation face à l’inaction de l’Europe peu soucieuse de s’engager dans une politique coûteuse de réarmement et trop satisfaite de la protection des États-Unis. Pour Obama, comme pour ses successeurs, la priorité stratégique était et reste l’affrontement avec la Chine.
Telle est la leçon de cet ouvrage, témoignage chaleureux d’un citoyen suisse en faveur d’une Europe forte capable de surmonter les défis que lui adresse une Amérique à la fois trop lointaine et trop proche.
Richard Werly, Cette Amérique qui nous déteste, Editions Nevicata, 2025
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