Le technofascisme existe-t-il? edit

30 January 2026

Dans un court essai engagé, Sylvie Laurent, maîtresse de conférences à Sciences Po et chercheuse associée à l’université Harvard, propose une réflexion pour discerner les piliers d’une nébuleuse techno-fasciste qui aurait ses quartiers en Californie. L’historienne déconstruit notamment l’idée selon laquelle la Silicon Valley ne se serait rapprochée du camp réactionnaire que récemment, sous le second mandat de Trump, et par pur opportunisme. « On se méprend (…) sur les origines politiques de ce que l’on appelle conventionnellement la “Tech”. » Sylvie Laurent défend la position inverse, en montrant que l’ossature idéologique de la Silicon Valley s’enracine dès les années 1960 dans une configuration idéologique très particulière.

Sa thèse est que la « Tech », y compris dans sa dimension libertarienne, s’inscrirait majoritairement dans le sillage de la révolution conservatrice reaganienne, dont elle représente une radicalisation ayant pour projet de refonder « le pacte social et les imaginaires ». À l’heure où l’on s’interroge sur le devenir de l’Amérique, cet essai déconstruit l’imaginaire d’une Californie progressiste, si répandu en Europe, pour explorer l’étonnante rencontre entre la Tech et le populisme techno-réactionnaire. Sylvie Laurent se donne ainsi comme objectif de « décrypter la fascisation d’Elon Musk, la masculinisation de Mark Zuckerberg, les projets antidémocratiques de Peter Thiel ou les compromissions de Jeff Bezos ». Alors que les chroniqueurs dessinent le plus souvent souvent un panorama « qui personnalise et plaide l’excentricité individuelle, fait fi du temps long et peine à percevoir la Silicon Valley comme système », l’historienne dégage des éléments structurels qui contreviennent à nos idées reçues.  

Au-delà de la «maison bleue» de San Francisco et de ses fumées hippies

Aujourd’hui, l’imaginaire californien enchanté, fruit du soft power étatsunien, tend à supplanter l’étude des acteurs et des canaux d’opinion influents en Californie pour comprendre l’idéologie de la Silicon Valley. Comme le souligne Sylvie Laurent : « À l’évocation de son nom, on se figure contre-culture, hippies et pacifistes, étudiants échevelés fumant de l’herbe, dissidence farouche et idéal communautaire. Née de ce milieu dit-on, la pépinière à ingénieurs et autres codeurs de la vallée du silicium était le microcosme d’un progressisme anticonformiste, d’un esprit libertaire orthogonal de tout conservatisme ». Cet imaginaire instituant, ces stéréotypes se cassent à la lecture de l’ouvrage. La Californie ne se résume pas aux historiques rêves hippies de San Francisco et sa banlieue. Les communautés sont polarisées et le progressisme ne respire pas à chaque îlot urbain. Ce grand état américain abrite « le plus grand complexe militaro-industriel du monde, le principal système carcéral du pays, les polices municipales les plus militarisées, les plus avancées dans le profilage algorithmique et les plus brutales et racistes. Y prospère également le comté d’Orange, à côté de Los Angeles, qui fut dès les années 1960 le berceau d’une Nouvelle Droite. »

Le comté d’Orange, place forte du conservatisme au niveau national, compte plus de 3 millions de californiens et de nombreux techno-fascistes. Ils y vivent en immenses « suburb » résidentiels ou parfois « gated communities » autour de Santa Ana ou Anaheim, en formant le sixième comté le plus peuplé des États-Unis. Dès 1988 au sein de la contre-révolution néo-libérale reaganienne, l’historienne nous rappelle les écrits de Philip K. Dick. Ce dernier imagine l’Amérique aux reflets du comté d’Orange, terre d’origine d’un président réactionnaire comme Nixon.  C’est aujourd’hui encore un pilier réactionnaire influent en Californie et au sein de sa « contre-révolution » réactionnaire poussée par la Tech.

En outre, la Californie est aussi le cœur battant du cinéma américain, ses propagandes et son conservatisme géopolitique : « La Californie abrite Hollywood, l’usine à simulacres, qui offre à la geste reaganienne les Indiana Jones, Rambo, Terminator et autres illustrations de circonstance. » Il y a donc une cohérence historique entre le soft power de la Tech Californienne et celui du septième art étasunien, que Sylvie Laurent analyse dans les détails. La relation d’interdépendance entre le maccarthysme et la « Tech » prend son origine dans les liens économiques forgées depuis la Guerre Froide : « La guerre des étoiles, entre militarisme et libertarianisme, non seulement est un fantasme californien toujours vif mais, jusqu’à la fin des années 1980, près d’un tiers des contrats de la Tech demeure lié à la NASA, au Pentagone ou à la CIA ».

Simulacre de progrès et figures du conservatisme

La Silicon Valley serait donc un simulacre de progressisme dès son origine. Premièrement, il y a un désintérêt originel et même un engagement contre le droit des travailleurs : « Le grand fondateur de la vallée, Robert Noyce, qui a participé à l’invention du transistor et est devenu par la suite cofondateur d’Intel Corp., affirmait dès les années 1960 comme un principe intangible que "rester non syndiqué est essentiel à la survie de la plupart de nos entreprises" ». De nos jours, la fable du bonheur au travail des start-up et de l’esprit managérial de la Silicon Valley se retrouve dans l’imaginaire néo-libéral aux douces illusions de modernité. La sociologue Monique Dagnaud[1] avait fait un travail complémentaire à cet ouvrage sur cet imaginaire politique de « l’homme technolibéral » et de l’économie collaborative dans la Silicon Valley, utopie qui inspira relativement les débuts du macronisme.  

Par la suite, l’analyse est complète concernant la figure de Reagan en lien avec la Tech californienne. Ce dernier occupe le plus de pages dans ce court ouvrage historique. L’auteure explore bien aussi le réseau d’acteur de la fin du 20e siècle, conservant des positions de pouvoirs de nos jours, dans un large panorama des personnalités sulfureuses de ce microcosme de la « Tech » Californienne. Sylvie Laurent nous propose de les déshabiller pour faire apparaître leurs vrais corps socio-politiques et philosophiques. Ainsi, elle déchiffre une « extrême tech » naissante dans les années 1990 autour de figures comme Jeff Bezos. « Lorsque Jeff Bezos fonde Amazon en 1994, il réitère quant à lui le mythe déjà éculé du "garage" dans lequel il aurait eu l’épiphanie technologique, effaçant sa longue carrière de courtier en fonds spéculatifs à... Wall Street ! Finance et tech relèvent en effet du même univers de spéculation ludique et de fantasme croissanciste. » Par ailleurs, on retrouve dans ce panorama le fondateur de Netscape, Marc Andreessen, une figure « centrale de l’orbite ultradroitière de la Silicon Valley, devenu capital-risqueur [...] Il théorisait ainsi il y a peu dans un Manifeste techno-optimiste (2023) un "futurisme réactionnaire" » Ce personnage qui s’inscrit pleinement dans la représentation de l’entrepreneur californien est un fervent et influent soutien de Trump. Il est un incontournable de la Tech avec des étendues participations dans Airbnb, Meta, X et Coinbase. Mais surtout, Marc Andreessen s’est rendu régulièrement à Mar-a-Lago pour aider Trump dans la préparation de son nouveau mandat, notamment sur les enjeux de dérégulation des cryptomonnaies. D’ailleurs, l’imaginaire de l’argent facile autour des « cryptos » se consolide internationalement. C’est là un imaginaire périphérique techno-libéral, émanant de la Silicon Valley, qui n’est pas exposé par l’auteure[2].

Néanmoins, l’ouvrage a le mérite de remettre aussi en contexte les radicalités techno-libertariennes de la Silicon Valley permettant aux business sauvages de prospérer. Comme en 1996, où ces derniers en Californie s’agacent même de la régulation sur les contenus pornographiques en ligne et la protection des mineurs. « John Perry Barlow, conseiller du républicain néoconservateur Dick Cheney, proclame alors depuis le Forum de Davos en Suisse la "Déclaration d’indépendance du cyberespace" pour condamner la mesure et affirmer l’impératif libertarien du monde numérique ».

Enfin, l’historienne s’intéresse aussi au magnat de la « Tech » Peter Thiel, proche du pouvoir actuel, et à ses origines idéologiques. L’historienne met en lumière un texte, écrit par Thiel avec un ami, durant ses études en 1995 à Stanford, une institution californienne d’ailleurs analysée dans cet ouvrage. Le jeune étudiant et son ami à l’époque sont provocateurs dans leur conservatisme, darwinisme social et néo-colonialisme : « Ils déplorent la démocratisation de l’enseignement supérieur américain, le biais ‘‘multiculturel’’ des humanités (études littéraires et sciences sociales), les politiques favorisant l’accession des minorités défavorisées sur les campus universitaires et l’absence de reconnaissance pour les véritables génies, qui peuplent les départements de sciences et de technologie […] Thiel défend le droit aux propos homophobes, et conspue les ‘‘détracteurs’’ de l’Occident qui, au nom de l’égalité et de la pensée critique, mènent celui-ci à la médiocrité ».

En conclusion, « Reagan n’est plus, mais un autre président est là, accueillant, et sa rage est frénétique. ». Cette large étude des imaginaires du conservatisme californien à l’origine d’une véritable « contre-révolution » actuelle via la Tech permet de mieux comprendre les liens entre le trumpisme et la nébuleuse techno-réactionnaire. Sur ce point, le lecteur trouvera fortement son compte et nous recommandons vivement sa lecture à tous les passionnés des Etats-Unis ou de la géopolitique moderne. Certes, on ne peut attendre d’un essai d’une soixantaine de pages une vision totalement nuancée et complète sur un enjeu aussi profond. Cette réflexion est donc relativement partielle du fait de son format et le chemin de réflexion se perd quelquefois dans une approche militante en voulant être une critique systémique. Les différences de fond sont gommées pour faire apparaître une homogénéité techno-conservatrice.  Ce manque de nuances s’inscrit dans une certaine subjectivité militante. Ainsi, nous pouvons regretter le rattachement direct aux valeurs reaganiennes de la figure de Steve Jobs en « grand impresario » des nouvelles technologies, dont ressort « l’intelligence masculine de l’ingénieur » (médaille du mérite remise des mains de Reagan). Réduire Steve Jobs et sa célèbre marque à une incarnation du virilisme technologique ou d’un capitalisme sauvage, c’est occulter la complexité de ses engagements sociaux. Aujourd’hui, Laurene Powell Jobs continue d’ailleurs de manière plus idéologique à défendre l’héritage de son défunt mari. Elle étend dorénavant, comme durant la dernière campagne[3], son influence politique auprès de Kamala Harris et du camp progressiste. Par ailleurs, le PDG d’Apple actuel Tim Cook a soutenu Barack Obama en 2008 et Hillary Clinton en 2016, et s’est publiquement engagé pour des causes progressistes comme les droits LGBTQ+. Il a également révélé publiquement son homosexualité en octobre 2014 dans une tribune. Le débat reste donc ouvert concernant les frontières exactes de ce « techno-fascisme » aux milles répercussions sociétales au 21e siècle.

Sylvie Laurent, La Contre-révolution californienne, Seuil, 2025.

[1] Monique Dagnaud, « Silicon Valley: imaginaires croisés entre les États-Unis et la France », Telos, mars 2015. Voir aussi son livre Le Modèle californien, Odile Jacob, 2016.

[2] . Sur les réseaux sociaux, de nombreux influenceurs popularisent l’idée que les cryptomonnaies offrent une opportunité unique de s’enrichir rapidement, sans formation préalable ni capital important. Les chiffres confirment cette tendance : selon une étude de l’Autorité des Marchés Financiers publiée en 2024, plus de 40% des Français de moins de 35 ans ont déjà investi dans les cryptomonnaies, contre moins de 10% chez les plus de 50 ans.

[3] Theodore Schleifer,  « Behind Kamala Harris’s Rise: Silicon Valley’s Wealthiest Woman », The New York Times, 24 septembre 2024.