Mais qui est Kast, le nouveau président chilien? edit

12 March 2026

Comment se fait-il que José Antonio Kast, le nouveau président du Chili, ait pu être un candidat de ralliement lors du second tour des élections (58% de l’électorat) alors qu’il faisait figure de repoussoir lors des élections de 2021 et avait perdu tout aussi massivement contre le président qu’il remplace, Gabriel Boric, candidat alors de la gauche ? Hier danger pinochétiste, aujourd’hui capable de réunir au second tour la quasi-totalité du centre-droit et quelques figures de la gauche ? Comment expliquer ce retournement ?

On laisse ici de côté les péripéties qui intéressent moins le public européen : l’effondrement du centre-droit en partie dû à la campagne brouillonne d’Evelyn Matthei, sa candidate ; la tâche difficile de la candidate de gauche, Jeannette Jara, bonne politicienne d’esprit social-démocrate. Elle avait rassemblé l’ensemble de son camp dès le premier tour mais portait l’héritage d’un gouvernement de gauche aux résultats assez médiocres et la difficile étiquette de « communiste », en tant que membre d’un parti qui au demeurant l’a peu soutenue. Dernier facteur, la montée d’un vif sentiment d’insécurité dans un pays qui affronte de nouvelles formes de criminalité, bien plus violentes, comme l’extension locale des gangs latino-américains venus dans les valises des nombreux immigrants, vénézuéliens surtout, que le pays accueille depuis dix ans. L’opinion publique perçoit rarement le temps requis pour que l’appareil policier et judiciaire d’un pays démocratique s’adapte à une technicité nouvelle du crime. Et l’opposition en profite.

On choisira plutôt ici d’analyser le succès de Kast en le replaçant dans l’histoire récente de la droite chilienne et de son évolution idéologique car ses enseignements nous semblent dépasser largement le cas du Chili.

Quelques mots d'abord sur la personne. José Antonio Kast est le benjamin d’une famille immigrée allemande de dix enfants, tous éduqués dans le catholicisme le plus strict[1]. L’aîné, Miguel Kast, né 18 ans avant son benjamin, a eu une carrière fulgurante : ministre des Finances de Pinochet puis gouverneur de la banque centrale, ceci avant sa mort prématurée à 34 ans.

José Antonio et son épouse en sont restés à neuf enfants. Ils sont des membres très actifs d’une association religieuse d’origine allemande, la Communauté apostolique Schönstatt, qui met en avant les valeurs de famille, de travail et de discrétion dans la vie publique.

Kast est rentré tôt en politique au sein de l’UDI, parti qui, lors du retour de la démocratie, assumait le plein héritage de Pinochet avant de virer doucement vers le centre-droit. Il en a été un député pendant quatre mandats. S’il ne s’est pas distingué par une activité législative très intense, on lui reconnait rigueur, ténacité et d’avoir bien tenu un rôle disciplinaire – le whip du parlement britannique – auprès ses collègues députés assez souvent portés à l’amusement lors des sessions parlementaires et qui en retour le surnommaient « l’Allemand ».

Il a rompu en 2016 avec l’alliance politique qui réunissait toute la droite autour du président en place, Sebastián Piñera, pour fonder deux ans après le Parti républicain, classé à l’extrême droite, étiquette sous laquelle il a participé aux trois dernières élections présidentielles et gagné la dernière.

Sa communication politique a toujours évité ce trait du populisme de droite comme de gauche qu’est la rhétorique anti-élites. Malgré une friction récente avec le président sortant, il fait preuve depuis son élection d’un républicanisme notable, recevant et félicitant sa rivale communiste malheureuse, recevant aussi l’ancienne présidente Michelle Bachelet pour un possible soutien, très contesté dans son camp, pour le poste de secrétaire général de l’ONU. Il a cherché, par la formation de son gouvernement, à associer l’ensemble des partis de droite et un micro-parti dissident du centre-gauche.

Ce court profil nous permet de voir que Kast ne s’assimile pas vraiment à un Milei, à un Bukele, à un Trump, ni même, pour quitter les Amériques, à un Orban ou à une Meloni auxquels il a été rendre visite lors d’une tournée européenne au début 2026.

Les racines du conservatisme culturel

Si le retournement politique au Chili a été soudain, le succès politique de Kast vient de loin et ne peut pas être détaché de la montée depuis une quinzaine d’années d’une pensée ultra-conservatrice se réclamant du christianisme. On la désigne ici, faute d’un meilleur mot, par antilibéralisme, à savoir une critique morale et philosophique du libéralisme et du type de société à laquelle il conduit. On y reste néanmoins favorable aux libertés politiques, ce qui distingue ce courant de l’illibéralisme qui désigne davantage l’opposition, sans lien religieux particulier, au fonctionnement démocratique en sapant de l’intérieur ses contrepoids institutionnels.

Des think-tanks ou des cercles universitaires l’organisent, d’obédience catholique le plus souvent, mais les courants évangéliques y participent. On y lit précieusement des penseurs comme Chantal Delsol ou Robert Deneen, dont le vice-président étatsunien J. D. Vance se réclame.

Pourquoi reproche-t-on au libéralisme d’avoir échoué, comme l’indique le titre d’un livre de Robert Deneen[2] ? La raison vient de son individualisme qui a déstructuré nos sociétés, érodé le sens de l’esprit public, lancé des fausses promesses de méritocratie et produit des citoyens qui se prétendent maîtres de leur liberté parce qu’ils savent mettre à distance le souci d’autrui. Une liberté qui se construit sans les autres et les repousse dans la solitude. Comme la violation des droits est une chose intolérable, les droits nouveaux que le libéralisme, de gauche comme de droite, a distribué généreusement ne servent qu’à accroître la zone de ce qui est intolérable. La société devient plus conflictuelle.

Le libéralisme conduit aussi de manière perverse à se fier davantage à la tutelle de l'État car quand les liens horizontaux au sein de la société sont endommagés, seule demeure la structure étatique pour répondre aux besoins de soutien collectif. On assiste ainsi à une érosion des initiatives sociales, celles qui sont menées à partir de la base selon le principe de subsidiarité promu depuis longtemps par le catholicisme.

Le gremialismo

Ce courant est la résurgence, une génération après, de ce qu’on a appelé ici le « gremialismo », du terme gremio qu’on peut traduire par corporation, à savoir un courant politique fondé avant même la dictature. Le nom marquant de ce courant était Jaime Guzmán, idéologue influent – il rédigé la Constitution de 1980, a fondé le parti UDI déjà mentionné et a été le professeur de droit du jeune José Antonio Kast. Un autre nom est Miguel Kast déjà cité, capable de faire le pont avec les Chicago Boys[3], ce second courant né lors de la dictature, composé davantage d’économistes que de juristes et dont l’influence reste forte aujourd’hui au sein du centre-droit libéral.

Ce qui était mis en avant par le gremialisme était l’idée d’une structuration sociale reposant sur des corps intermédiaires non politisés. Les partis doivent être tenus à l’écart, ce qui explique que le gouvernement de Kast, suivant en cela la pratique de son frère Miguel bien des années avant, privilégie les techniciens et ne laisse qu’une portion congrue aux partis qui l’ont soutenu dans sa campagne. Ce sera peut-être là demain un facteur d’instabilité politique.

Contre cette dérive libérale, il s’agit de retrouver des repères, une identité faite d’un rattachement affectif à des choses anciennes tels que la famille, les proches, un pays. Il y a même des éléments de radicalité sociale, car que faire de sa liberté si le manque d’attaches sociales la rend inopérante ? Le divorce par exemple est mis en exergue. Il est libérateur par excellence si le cadre marital devient oppressant. Mais cela avant tout pour les classes aisées qui en ont les moyens alors qu’il est souvent destructeur, économiquement et socialement, pour beaucoup de moins bien lotis – et leurs enfants.

On ne doit pas être surpris que nombre de penseurs clairement situés à gauche, Michael Sandel, Charles Taylor ou Robert Castel en France formulent le même genre de critiques. On a pu les taxer de communautaristes, mot inconsidérément dépréciatif. Ils ont pourtant une tout autre vision que la droite culturaliste des communautés électives qui conviennent à une bonne société, de la nature du bien qu’il faut importer dans la définition de la justice et surtout de l’importance de la délibération politique, une notion quasiment absente sur l’autre bord. Mais la frustration initiale est la même, celle d’une société devenue anomique pour avoir dépersonnalisé les relations humaines et s’être trop confiée au pouvoir libérateur du contrat et du marché.

La gauche sociale-démocrate a été prise à revers par la montée de ce radicalisme moral.  Elle est orpheline du rôle identitaire et structurant qu’avaient la confrontation de classes et l’assujettissement salarial. Il est plus difficile de créer des solidarités entre des travailleurs dispersés et à statuts multiples. Elle tente aujourd’hui d’embrasser dans la lutte politique d’autres types de dominations sociales, mais plus diffuses, moins limpides, parfois antagoniques entre elles et avec un pouvoir immédiat d’agrégation moindre que ce que donnent les thématiques culturelles nouvellement mobilisées à droite. Un long travail est à faire avant de trouver un axe unificateur.

Guerre culturelle?

Si la frustration est la même, disent les intellectuels antilibéraux, il faut éviter la confusion, il faut marquer la différence, il faut lancer la « guerre culturelle ». Les thématiques valóricas (de société) l’emportent désormais sur les clivages économiques, tel le débat marché vs. Etat, axe habituel du débat droite gauche. On note le phénomène bien au-delà du Chili. Les visées sociales de la gauche sont mises dans un grand sac sous le nom galvaudé de wokisme, ou encore, comme Kast l’a dit récemment dans un discours face à une assemblée de partis d’extrême-droite du parlement européen, sous le terme de « -ismes », féminisme, écologisme, indigénisme (dernier terme dépréciant les aspirations de la minorité ethnique que sont les Mapuches au Chili), même s’il est probable que ce discours a été prononcé par habilité tactique pour neutraliser une droite plus extrême encore.

Car certains à la droite de Kast, influencés par ce qu’ils voient des États-Unis, mentionnent le rôle actif que doit jouer le pouvoir politique pour démanteler ce qu'ils considèrent comme l’hégémonie culturelle progressiste d’une gauche pourtant sur la défensive.

Être un catholique conservateur n’est en aucune façon une inclination illibérale. Il serait aujourd’hui absurde et imprudent de faire un procès politique à Kast. Une telle dérive ne devient tentante que lorsque s’accumulent les difficultés, comme c’est le sort de toute gestion gouvernementale, en particulier quand il s’agira d’accomplir les promesses de campagne assez hardies d’éliminer l’insécurité et de relancer la croissance.

On n’en est pas là au Chili, les institutions sont solides, les partis réunis autour de lui lors du second tour de l’élection n’ont pas la majorité au sein du Congrès. Il faut réserver son jugement.

[1] Certains tendent à décrire son père Michael comme un criminel nazi ayant fui en Amérique latine après la chute du Reich. Ce qu’on sait, c’est que Michael est rentré au parti nazi juste à ses 18 ans, qu’il a été arrêté à 20 ans comme soldat en Italie par l’armée américaine, qu’il s’est échappé et qu’il n’a immigré au Chili qu’en 1950.

[2] Robert J. Deneen, Why Liberalism Failed, Yale University Press, 2018.

[3] On recommande vivement sur ce sujet le livre de Sebastián Edwards, The Chile Project: The Story of the Chicago Boys and the Downfall of Neoliberalism, Princeton University Press, 2023.