Les jeunes et la violence politique: les enseignements d’une enquête edit

26 February 2026

La mort tragique de Quentin Deranque a relancé le débat sur le rapport des jeunes à la violence politique. L’attrait pour la violence est-t-il consubstantiel à la jeunesse ? S’est-il renforcé ? Est-il indexé sur le positionnement politique ou sur d’autres caractéristiques sociales ? Une large enquête menée en septembre 2021 auprès d’un large échantillon représentatif de 8000 jeunes de 18 à 24 ans (avec un échantillon miroir de membres de la génération des parents et de la génération des baby-boomers) permet d’apporter un éclairage. Cette enquête posait en effet deux séries de questions sur le sujet :  l’une sur la justification de la violence pour protester, exprimer sa colère ou défendre ses idées, l’autre sur la tolérance à l’égard d’une série de comportements violents en matière politique[1].

Les jeunes plus tolérants à l’égard de la violence politique

Un premier résultat concerne la justification générale de la violence politique en fonction de l’âge. Les jeunes y sont plus disposés que les membres de la génération de leurs parents et plus encore que celle des baby-boomers : 22% des jeunes trouvent justifiable d’utiliser la violence pour exprimer ses idées ou protester, contre 16% dans la génération des parents et 10% dans celle des boomers. On le voit cependant, les écarts ne sont pas considérables entre les deux premières générations. La violence politique n’est pas l’apanage exclusif de la jeunesse. Néanmoins l’examen plus détaillé des types d’actions violentes tolérées par les uns et les autres montre que les générations plus âgées sont plus réticentes que les jeunes à admettre les comportements physiquement violents comme par exemple « s’affronter à la police » : 40% des jeunes trouvent cela acceptable ou au moins compréhensible contre seulement 22 à 23% des deux autres générations. Les dégradations de l’espace public sont également beaucoup moins tolérées par les générations plus âgées : 16% des jeunes disent pouvoir l’admettre ou le comprendre contre 8% des parents et 5% des boomers.

Plus on se situe à gauche, plus on tolère la violence politique

Un autre résultat frappant concerne le lien entre le positionnement politique ou la proximité partisane et la justification de la violence. La figure 1 sur la tolérance à l’égard de la violence politique en fonction du positionnement sur l’échelle gauche-droite montre que celle-ci est à son niveau maximum sur les deux premiers barreaux de l’échelle, 1 et 2, correspondant à l’extrême-gauche. Les jeunes proches de l’extrême-droite justifient également plus souvent la violence politique, mais à un niveau nettement moins élevé : 44% pour l’extrême-gauche, 32% pour la droite la plus extrême en position 10. L’autre information de la figure, la courbe bleue, concerne la tolérance à l’égard des actions politiques violentes (voir note 1) et livre des résultats identiques.

Ces résultats sont également confirmés par ceux concernant la proximité partisane : les jeunes se sentant proches de LFI sont 41% à justifier la violence politique pour 26% de ceux proches du RN et 25% de ceux proches d’autres formations politiques. Il faut cependant noter que la sur-justification de la violence politique par les jeunes proches du RN est à peine marquée, alors qu’elle est nette pour ceux si situant le plus à droite de l’échelle. Le RN attire peut-être des jeunes au profil idéologique plus divers que ceux proches de LFI.  Cet effet de la proximité entre la violence politique et l’extrême-gauche se maintient lorsqu’on contrôle les caractéristiques sociales des jeunes. Autrement dit, il s’agit bien d’un effet spécifiquement politique.

 Figure 1. Justification de la violence politique par les 18-24 ans et positionnement politique (Enquête jeunesse plurielle, 2021) 

Lecture : le graphique rassemble deux informations ; les barres orange (échelle de droite) correspondent au % de jeunes justifiant (tout à fait ou plutôt) la violence pour protester ou défendre ses idées ; la courbe bleue (échelle de gauche) correspond à un indice synthétique de tolérance à l’égard de 11 actions politiques violentes

Violence politique et violence ordinaire

S’il y a un lien indéniable entre le positionnement politique et la tolérance pour la violence politique, on peut néanmoins se demander à quel degré cet attrait pour la violence politique ressortit également d’une inclination générale à la violence ordinaire. Y a-t-il des personnalités violentes qui sont ainsi conduites à la justifier dans l’ensemble des domaines de la vie sociale, politique et personnelle ? J’avais, dans un article précédent, étudié cette question à partir de la même enquête et répondu de façon positive en montrant notamment que moins les jeunes rejetaient la violence politique, moins ils condamnaient également la violence domestique (en jugeant moins grave par exemple de « bousculer son/sa conjoint(e) lors d’une dispute »). Inversement, une plus grande tolérance à l’égard de la violence politique est associée à une tolérance accrue à l’égard de la violence privée. Il y a donc bien des personnalités qui, pour tout un ensemble de raisons, personnelles, biologiques ou sociales, sont attirées par la violence qu’elle soit publique ou privée.

Néanmoins, ce n’est pas cette inclination intrinsèque pour la violence qui explique l’attrait pour la violence politique des jeunes d’extrême-gauche. En effet, il n’y a pas chez eux, contrairement aux autres jeunes, de corrélation entre violence politique et violence privée. Leur attirance pour la violence politique ne tient pas à des traits de personnalité mais bien à des idées politiques qui les conduisent à justifier la violence.

Violence politique et radicalité révolutionnaire à l’extrême-droite et à l’extrême-gauche

Les jeunes extrémistes, de droite ou de gauche, sont deux fois plus convaincus que les autres jeunes de la nécessité d’un changement radical de la société « par une action révolutionnaire » (44% vs 23%). Mais cet attrait pour la radicalité révolutionnaire est beaucoup plus fortement associé à la violence politique chez les jeunes d’extrême-gauche que chez leurs homologues d’extrême-droite, comme le montre le tableau 1. En effet, les jeunes d’extrême-gauche révolutionnaires justifient deux fois plus souvent la violence politique que les jeunes d’extrême-droite qui adhérent également à des idées révolutionnaires. Autrement dit, pour des raisons qui restent à élucider, la radicalité politique, la volonté de « renverser la table » et de transformer de fond en comble la société, est aujourd’hui beaucoup plus souvent associée à la violence à l’extrême-gauche qu’à l’extrême-droite. Cette différence ne s’explique certainement pas par des raisons historiques car il y a une longue histoire de la violence politique aux deux extrémités du spectre politique.

 Tableau 1. Justification de la violence politique en fonction du positionnement politique et de la volonté de changer la société par la révolution ou par des réformes 

Lecture : 62% des jeunes d’extrême-gauche qui choisissent de changer radicalement la société par une action révolutionnaire justifient la violence politique pour défendre leurs idées ; ce n’est le cas que de 33% des jeunes d’extrême-droite révolutionnaires

Des années 1930 aux années 1960-1970 le pendule de la violence politique a ainsi constamment oscillé de l’extrême-droite à l’extrême-gauche : ligues d’extrême-droite (Action Française, Croix de feu) dans les années 1930 avec comme point d’orgue les émeutes du 6 février 1934 ; dans la foulée de mai 1968, naissance de groupes d’extrême-gauche prônant la lutte armée (Action Directe) et revendiquant des attentats et des assassinats (celui de Georges Besse) ; groupes néo-fascistes violents comme le GUD à la même époque. Mais dans les années 2000, la radicalité violente d’extrême-droite semble avoir plutôt décliné, au moins sous une forme organisée (qui entend encore parler du GUD ?), même si des actions isolées racistes ou négationnistes se produisent toujours. La radicalité violente d’extrême-gauche s’exprime surtout, quant à elle, lors des manifestations émaillées sur leurs franges de destructions, d’affrontements avec la police et d’actes violents commis par des jeunes d’extrême-gauche radicalisés (black blocks).

La persistance d’une radicalité violente plus marquée à l’extrême-gauche qu’à l’extrême-droite s’explique peut-être par la normalisation progressive du Front National devenu Rassemblement National (le changement d’intitulé n’est pas anodin). Se sentant mieux intégrés dans le jeu politique institutionnel, les sympathisants d’extrême-droite peuvent espérer que leurs idées triompheront par les urnes. C’est évidemment beaucoup moins le cas des jeunes d’extrême-gauche dont les principaux représentants politiques affichent d’ailleurs un solide mépris pour la démocratie parlementaire et tiennent eux-mêmes un discours extrêmement radical et violent. Quelle que soit l’inanité de ses propositions, le RN affirme vouloir arriver à ses fins par des voies institutionnelles. On peut douter que ce soit le cas pour LFI, le principal parti d’extrême-gauche. Entraîne-t-il ses sympathisants vers la voie de la violence, ou ne fait-il que répondre à leur demande ? Toujours est-il qu’il semble bien y avoir symbiose entre cette force politique et ses adeptes pour justifier la violence politique.

[1] Pour chacun des comportements suivants, on demandait aux personnes interrogées d’indiquer si, selon elles, ils étaient « acceptables », « pas acceptables mais compréhensibles » ou « jamais acceptables » dans la société actuelle : bloquer la circulation pour faire entendre des revendications, s’affronter à la police, se battre avec d’autres manifestants, s’affronter à des élus pour protester, pénétrer de force dans un ministère ou une préfecture pour interpeler directement un représentant de l’Etat, dégrader des commerces au cours de manifestations, provoquer des dégâts dans l’espace public (monuments, abribus, lampadaires, radars…), brûler des voitures ou des deux-roues, insulter le Président de la République, dégrader des agences bancaires, dégrader des établissements publics (Poste, écoles, perception d’impôts).