À vous, Cognac-Jay! edit
L’Eurovision fait partie de ces objets culturels et médiatiques dont tout le monde ou presque a entendu parler, mais que personne n’a cru devoir étudier de près. Peut-être parce qu’il est plus difficile d’expliquer et de comprendre le ludique que d’analyser le grave ou le dramatique. Peut-être aussi parce que, dans la mesure où il relève plus de la distraction que d’autre chose, on ne voit guère d’intérêt à s’y intéresser. Sauf bien sûr lorsqu’un incident surgit à la faveur de cet événement. C’est ce qui s’est notamment passé en 2023, à Malmö en Suède, au lendemain des événements du 7 octobre : la chanteuse israélienne Eden Golan a été huée, même si cela ne l’a pas empêchée d’être fortement soutenue — non pas pour ses positions politiques que l’on ne connaît pas, mais pour sa prestation.
Cyrille Bret et Florent Parmentier viennent d’écrire un essai extrêmement stimulant sur la géopolitique de l’Eurovision[1]. Ils nous apprennent par exemple que cette même artiste israélienne est interdite en Ukraine pour avoir chanté en Crimée occupée par la Russie ! Une preuve parmi d’autres qu’il est difficile d’échapper, ou au contraire de se soustraire, aux contraintes géopolitiques du monde d’aujourd’hui.
En fait, ce que mettent en évidence les auteurs de ce texte passionnant, c’est qu’un événement culturel européen est, par la force des choses, perméable — et peut-être de plus en plus perméable — au contexte mondial dans lequel il intervient. Mais en vérité, il ne s’agit pas là d’un phénomène tout à fait nouveau. Personne n’a oublié la victoire de l’athlète noir américain Jesse Owens, vainqueur aux Jeux olympiques de Berlin en 1936 et auquel Hitler a refusé de serrer la main. Personne n’a non plus oublié ces athlètes noirs américains levant le poing lors de la remise des médailles aux Jeux de Mexico en 1968.
Ce que les auteurs montrent, c’est combien ce concours, au départ strictement télévisuel et très européen, est devenu un événement planétaire, par la participation de pays comme Israël, la Turquie ou l’Australie, mais aussi et surtout grâce au formidable développement des technologies numériques — au point où la télévision n’est désormais que le plus faible vecteur de diffusion de l’Eurovision, supplanté par TikTok, Instagram ou YouTube. Du coup, tous les acteurs impliqués cherchent à en maximiser les effets, y compris sur le plan politique. L’Eurovision du XXIe siècle incarne ainsi, comme le disent les auteurs, les contradictions de la mondialisation numérique : « plus participatif, plus horizontal, mais aussi plus exposé aux logiques du buzz et de la polarisation ».
La double dimension européenne et planétaire de l’événement en fait un outil de soft power, un espace de projection de l’Europe dans son unité et sa diversité, investi par les petits pays développant une logique de « nation branding », dans un marché culturel globalisé. Comme le notent les auteurs, « l’absence des superpuissances ouvre un champ d’expression unique : c’est un espace où l’Europe se raconte sans médiation extérieure et sans concurrence états-unienne. C’est un lieu où les États européens testent leurs récits identitaires, et un moment où les hiérarchies intra‑européennes deviennent visibles. »
Devenu au fil des décennies une « arène de diplomatie culturelle, de mémoire et de reconnaissance », l’Eurovision est bien davantage que « la bande son de la construction européenne ». Cyrille Bret et Florent Parmentier l’analysent comme un « laboratoire géopolitique » : un espace d’observation privilégié des recompositions géopolitiques (élargissement - Balkans, Caucase, Baltique, diplomatie culturelles concurrentes, tensions identitaires et mémorielles). L’intégration des pays d’Europe centrale et orientale, après la chute du mur de Berlin (1989), en offre une excellente illustration : « le concours joue alors un rôle d’intégration symbolique, les nouveaux États-membres y affirment leur souveraineté, testent leur européanité, cherchent reconnaissance et visibilité ».
On ne saurait trop résumer la richesse de cet essai, car si nous le faisions, nous priverions les lecteurs de sa lecture. Espérons simplement qu’au-delà de l’Eurovision se développe tout un courant de recherche sur ces « événements monstres », pour reprendre l’expression de Pierre Nora. On pourrait d’ailleurs suggérer utilement aux auteurs de prolonger leur travail en se référant aux théories de l’événement, qui offrent des ressources très utiles pour comprendre la diffusion des événements.
Dans les années 1960 et 1970, à l’époque où la télévision était encore en noir et blanc, toutes les retransmissions se terminaient par le fameux « À vous, Cognac-Jay ! ». À celles et ceux qui ne le savent pas ou qui étaient trop jeunes pour le savoir : c’était le moyen de rendre l’antenne à la maison mère de la télévision, qui se trouvait rue Cognacq-Jay, dans le 7e arrondissement de Paris.
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[1] Cyrille Bret et Florent Parmentier, Géopolitique de l’eurovision. La bande son de la construction européenne, coll. « L’œil géopolitique », Bréal by Studyrama, 2026.
