Les maux du poutinisme edit
Deux ouvrages viennent d’être publiés coup sur coup pour nous aider à décrypter les mots du poutinisme. D’une part Michel Niqueux, professeur émérite de littérature et civilisation russe à l’Université de Caen et traducteur de russe, propose un Vocabulaire du poutinisme (Éditions À l’Est de Brest-Litovsk, 2025). Cet ouvrage, tout en s’inscrivant dans la continuité de sa réflexion d’ensemble sur la Russie dont dernièrement Le Conservatisme russe aujourd’hui : essai de généalogie paru aux Presses Universitaires de Caen (2022), s’en démarque par sa forme synthétique destinée au grand public. D’autre part, un autre livre, Aux noms du Père (Éditions Tourgueneff, 2026) publié par Louis Arcueil remet en perspective les mots de Poutine dans une trame théorique plus élargie. Dans la lignée d’un nouveau despotisme russe, ce dernier apparaît cette fois comme une figure paradoxale sans être tout à fait inédite.
Poutine entre ombre et lumière
Depuis plus de deux décennies, les ouvrages sur Vladimir Poutine ne manquent plus, qu’ils soient censés retracer sa vie en biographies détaillées, examiner son rôle dans l’évolution de la Russie actuelle ou encore analyser ses rapports aux services secrets russes et à la mafia dans les rouages du pouvoir. Certains auteurs compilent ses entretiens pour décrypter sa personnalité à partir de ce qu’il dit lui-même, d’autres repèrent ses sources idéologiques à partir de ce que Poutine semblerait penser, enfin certains reviennent sur des questions d’histoire pour essayer de comprendre les continuités entre les notions de tsar ou de guide (вождь), assimilant parfois Poutine et Staline à un même « cliché phraséologique ». Ces livres offrent plusieurs aspects ou facettes parfois cachés du personnage, se concentrent sur sa personnalité, sur ses propres dits et ses faits, tour à tour commentés et interprétés par des ambassadeurs, politologues, journalistes, historiens. Michel Niqueux dans son concis et stimulant Vocabulaire du poutinisme, précise dès son introduction le contexte de l’arrivée de Poutine au pouvoir en 1999-2000, tout en pointant ici le décalage entre Russie réelle et Russie fantasmée par les Occidentaux au travers du poids des mots dont les racines remontent parfois bien avant le XIXe siècle. Poutine jusqu’ici peu disert, sort rapidement de l’ombre. On le présentait ainsi : « Il y a un homme fort, digne d’être le président auquel pratiquement tous les citoyens russes lient leur espoir en l’avenir. [1]» De fait, prenant de l’assurance par la parole, Poutine cristallisa les vœux profonds de ses citoyens humiliés et traumatisés au cours de la période d’affaiblissement de l’État des années 1990 marqué par l’écroulement de l’URSS, puis le chaos politique succédant à la grave crise économique de 1997. Après avoir été nommé Premier ministre en 1999, Vladimir Poutine devient donc président de la Russie en mars 2000, élu avec 53% des voix. Trois ans plus tard, selon le VTsIOM, les Russes considèrent qu’au XXe siècle les dirigeants du pays les plus remarquables (выдающийся) seraient Vladimir Poutine (26%), Joseph Staline (19%) puis le dernier tsar russe Nicolas II (12%). En 2008, selon le même VTsIOM, 80% de Russes pensaient alors que depuis Nicolas II, la présidence de Poutine était devenue la meilleure période de l’histoire de la Russie. La rhétorique poutinienne a sans aucun doute contribué à ce plébiscite. Puis en 2024, après presque vingt-cinq ans de règne quasi ininterrompu, il est réélu avec 88% des suffrages exprimés d’une élection largement truquée. Mais on oublie néanmoins comment certains mots forgés depuis 25 ans ont participé de cette ascension aussi du « poutinisme », nouvelle construction idéologico-politique dans la Russie post-soviétique.
Nommer le poutinisme
Les analyses de Michel Niqueux donnent à comprendre comment peu à peu s’est forgé tout un vocabulaire approprié, légitimé par l’avènement de Poutine en 2000. Ce Vocabulaire du poutinisme propose d’interpréter ce que parler voudrait bien dire en Russie. Car tous les mots ici répertoriés ont des effets tangibles. On pourrait citer « Agent de l’étranger », « Civilisation russe », « Dénazification », « Désoccidentalisation », « Idée Russe », « Monde Russe » , « Multipolarité », « Opération militaire spéciale », « Staline », « Valeurs traditionnelles », etc.[2] Chaque mot, replacé dans son contexte, est décortiqué dans sa genèse. Le plus souvent, ils s’appuient à leur manière sur les débats récents des idéologues du Kremlin pour fabriquer ou coller à une histoire en cours. Ce Vocabulaire du poutinisme mesure le fossé séparant les valeurs de « l’Occident satanique » de l’idée russe prônée en toile de fond d’un nouveau nationalisme (p 9).
Michel Niqueux décrypte une quarantaine de mots-clés récurrents aujourd’hui dans le discours de la propagande poutinienne pour donner à voir l’instantané d’une histoire parlée et immédiate. La langue russe corrompue sinon profanée se retrouve en porte à faux avec son idéologisation sémantique. Le livre l’inscrit dans la durée, prenant souvent en contrepoint la période de la Perestroïka (1985-1991) revécue de manière nostalgique et à l’origine d’un court tournant démocratique qui finit par vite chavirer. Initiée par Mikhail Gorbatchev après des décennies de langage totalitaire et de langue de bois, cette Perestroïka honnie par Poutine avait réussi à libérer la parole mais aussi surtout contribué à réhabiliter un vocabulaire proscrit dans l’espace public.
La Perestroïka (reconstruction), ce slogan d’origine d’ailleurs stalinienne était donc déjà bien une affaire de mots conjugué à la glasnost (transparence). Mais à cette époque, ces slogans participèrent d’une nouvelle reconquête des mots face au double langage totalitaire de l’époque soviétique qui les avait vidés de leurs sens. Devant l’absurde, l’humour restait un rempart ou un contre-pouvoir essentiel dans une URSS officielle faite de sigles, de slogans et de discours menteurs. Michel Niqueux l’avait alors analysé dans un autre ouvrage, Vocabulaire de la Perestroïka, contre-miroir de son Vocabulaire du poutinisme[3]. Près de trente-cinq ans plus tard, Poutine a peu à peu su « prendre le contre-pied de la Perestroïka gorbatchevienne dans tous les domaines de la vie… » (p 7). On mesure donc bien le chemin parcouru de tous ces mots-clés entre l’arrivée de Poutine au pouvoir jusqu’à l’invasion de l’Ukraine le 24 février 2024. Sous l’impulsion d’idéologues comme Douguine, Iline, Karaganov, Medinski et d’autres, l’usage de ce vocabulaire automatise le discours politique russe pour le ramener à des phrases binaires et stéréotypées, simplifiant et appauvrissant le langage dans le but de réécrire une nouvelle histoire au service du pouvoir. En instrumentalisant ces questions, les concepts utilisés semblent schématiques et confus (l’idée russe, l’âme russe, l’Occident collectif, la grande Humanité etc.).
Par leurs effets combinatoires et cumulatifs, les dénominations choisies du Vocabulaire du poutinisme vont bien au-delà du seul Poutine. Par exemple les dernières anathèmes, devenues force de loi pour discréditer un adversaire, le « nazi ukrainien » à Kyiv, ou désigner un ennemi, « l’agent de l’étranger », à Moscou, ne pointent pas uniquement un adversaire fantasmatique mais réaniment en profondeur les vieilles rhétoriques léninistes fondatrices du régime communiste puis devenues système totalitaire à l’époque stalinienne.
Statut du discours public
Ces mots sont redevables aussi d’une longue histoire du pouvoir où l’origine des mots emprunte au répertoire classique de la pensée russe depuis le XIXe siècle, enrichi par les apports d’idéologies successives.
C’est ce qu’efforce de développer Louis Arcueil dans un essai tout aussi stimulant, Aux noms du Père, montrant comment sur la scène publique russe les mots s’inscrivent dans une tradition et une continuité générationnelle. Cet ouvrage, à partir d’une vingtaine de mots choisis (Fort, viril et désiré, Impérial, Divin etc.) permet de comprendre le despotisme russe dans toute une série de filiations historico-philosophiques. Louis Arcueil cite Dostoïevski dans les Carnets de la maison des morts : « L’homme et le citoyen meurent pour toujours dans le tyran ». S’inscrivant dans une plus longue durée, Aux noms du Père se réfère tant à la vénération des ancêtres qu’à l’attachement à la terre russe, celle d’une patrie à défendre, pour comprendre ses références au religieux notamment à l’orthodoxie vouée à resserrer toute une série de liens spirituels par-delà le bien et le mal.
La figure autoritaire du pouvoir d’Ivan le terrible à Pierre le Grand, réplique de l'autorité paternelle, réglait déjà toutes les relations de Dieu au souverain en agissant sur l’ensemble des individus[4]. Les dénominations vernaculaires s’enracinent dans un passé mythique pouvant remonter jusqu’à la Rus’ de Kiev, pour conforter de fausses croyances dans l’idée nationale russe fondée sur cette seule Grande Russie. Grâce à sa renaissance religieuse autour de l’orthodoxie, la Russie devient un pays-civilisation en quête de missions libératrices pour légitimer ses guerres impériales. Consacré par le défunt empire russe, le phénomène du renouveau russe devient donc un « maître-mot » sous Poutine. Aux noms du Père décrypte les conséquences de ces nouvelles servitudes sémantiques. Celles-ci sont loin d’être exceptionnelles ou exclusivement spécifiques à la Russie, même si la soumission comme l’apathie s’y manifestent avec insistance et démesure.
On peut donc évaluer l’impact des mots tant à l’extérieur qu’à l’intérieur d’une Russie pourtant devenue multiculturelle mais où la langue russe resta la langue véhiculaire tant dans l’empire que dans l’après-URSS. Aujourd’hui les différentes guerres (Tchétchénie, Géorgie, Syrie, Ukraine) menées par le pouvoir poutinien, dans la continuité de régimes autoritaires nostalgiques d’un empire perdu comme d’une Russie mythique, sont aussi faites au nom de locuteurs minoritaires d’une langue russe à sauver dans les marches de l’empire devenues indépendantes en 1991. Mais la langue russe est partout en régression, alors que l’Ukraine est niée dans son essence même à pouvoir exister. Nombre de ces peuples punis (Baltes, Géorgiens, Ukrainiens…) refusent aujourd’hui de parler le russe qui est de moins en moins enseigné dans les pays ayant vécu la domination russe. Aux noms du Père permet de donner un sens à différentes questions politiques de fond érigeant le poutinisme comme défenseur de la langue dans cet héritage impérial.
Le russe éclaire alors la réalité tragique du pays aujourd’hui. Par exemple dans ce contexte de guerre, nombre de mots peuvent apparaître normatifs sinon extravagants, absurdes, ou même parfois produire un effet comique ou grotesque, tant ils sont décalés de la réalité du pays et de ses disparités régionales. Ils renvoient à une sorte de « politiquement correct », de ce qui peut être dit mais aussi de tous les non-dits. Comme le décrit Louis Arcueil, ce discours public semble privilégier des appellations univoques ou catégoriques, suggérant une tonalité injonctive, de l’ordre du commandement renforcé de superlatifs. À l’écrit, les mots commencent par des majuscules, afin de magnifier la personne désignée et souligner sa suprématie, dans un style rappelant l’Union Soviétique. Dégagés de tout véritable raisonnement, les mots ne doivent non plus susciter ni doutes, ni équivoques. Louis Arcueil fait référence aux thèses de Victor Klemperer où le locuteur est guidé à « croire sans comprendre » afin d’ériger de nouvelles barrières verbales entre le maître et ses sujets. Dans l’Allemagne nazie, Victor Klemperer faisait observer la pertinence de ces questions : « Le nazisme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’occurrences et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente[5] ». Aujourd’hui en Russie les mots reflètent une réalité proclamée fortement du haut mais suggérant ce que les locuteurs ne seraient pas non plus toujours prêts à le reconnaître ouvertement. Il en était de même en URSS dans les pratiques quotidiennes et schizophréniques du double langage, impliquant le plus souvent de se taire pour ne pas être broyé par la machine totalitaire.
Pour Louis Arcueil, l’évolution du vocabulaire marque en Russie un désir profond et inassouvi de vouloir dominer. Aux Noms du père incarne à nouveau dans l’histoire russe cette volonté tyrannique et arbitraire d’un seul homme. Objet de louanges, le « grand leader » est paradoxalement de plus en plus éloigné de ses sujets, pour devenir inaccessible, isolé au Kremlin dans sa tour d’ivoire loin du sort de ses concitoyens. Le naufrage du sous-marin nucléaire Koursk en août 2000 en mer de Barentz avec 118 membres d’équipage révéla cette situation lorsque Poutine juste devenu président refusa toute aide étrangère au sauvetage et n’exprima aucune compassion publique malgré l’écho énorme donné alors à cette catastrophe dans tous les médias russes[6]. Mais les mots prennent différents sens selon les nécessités du moment. Par exemple, l’Opération militaire spéciale, abrégée en SVO, est devenue sans le dire une véritable guerre, un mot alors bien trop connoté et qui fut proscrit en 2022. Les images dans les médias russes font voir ou plutôt imaginer son dirigeant comme presque dématérialisé, plus idéel que réel, un personnage qui à force d’être fabulé finit par devenir la nouvelle icône du monde russe.
On mesure dans ce livre le chemin des mots parcourus lorsque le discours public s’infiltre au quotidien dans les consciences individuelles par le biais des médias verrouillés. En 2000, Poutine représentait un simple inconnu alors que la dénomination de chef le consacre désormais pour l'identifier à une fonction régalienne quasi immuable.
Mais est-ce que les mots permettent toujours de bien mesurer la réalité de cette gouvernance ou sa fragilité ? Notamment auprès d’une jeune génération qui en Russie n’a connu rien d’autre en vingt-cinq ans que Poutine ? L’auteur reste discret sur cet aspect mais rappelle comment en 2020, lors de débats sur la modification de la Constitution, on se proposait de remplacer le titre du chef d’État : « le terme правитель – de la même racine que le verbe править (« diriger », « gouverner »), le substantif право (« droit ») et l’adverbe правильно (« juste », « bien ») – avait alors tout pour plaire : tant par sa tonalité solennelle, emphatique que par sa signification traditionnelle, archaïsante. Quant à la dénomination souvent employée de « dirigeant suprême », верховный правитель, elle ne faisait que renforcer davantage l’idée de sa supériorité. » Mais ce débat polysémique tourna court à Moscou alors que la réalité de la guerre se rapprochait. Toute parole de pouvoir selon Louis Arcueil recèle une forme d’instrumentalisation : elle s’efforce de standardiser la pensée du chef pour imposer sa vérité dans l’esprit d’une sorte de « novlangue orwellienne » au service d’un régime russe autoritaire.
L’héritage sémantique et visuel soviétique
De fait, on peut se demander comment ces deux ouvrages font écho aux mots ou racines sémantiques qui participèrent dès le début du régime soviétique à la naissance de cet univers orwellien, consacrant un langage nouveau tourné vers « un avenir radieux ». En 1919, l’ABC du communisme de Boukharine et Preobrajenski recensait déjà les lieux communs de l’idéologie bolchévique pour convaincre les Russes de la nécessité d’un communisme de guerre. Si les bolchéviks traqués par le tsarisme étaient plutôt des gens de l’écrit vivant dans la clandestinité de leurs mots, ceux du stalinisme réussirent à mettre en scène leurs logorrhées à l’image dès les premiers procès-spectacles de 1930 filmés pour les besoins de la propagande soviétique. Les deux auteurs vieux bolchéviks, ironie du sort, furent exécutés par la suite lors de la terreur de 1937, jugés par des mots en vogue qu’ils avaient promus pour leurs propres tribunaux, criminalisés comme ennemis au nom d’un complot. Mais leur ABC du communisme fut bien relayé lors de toutes les terreurs staliniennes comme les films furent chargés d’amplifier ces mots. Ainsi le documentaire d’archives de Serguey Loznitsa The Trial (Le Procès du Parti industriel, 2018) consacré à des ingénieurs russes formés à l’époque tsariste, décrypte un des premiers faux procès de l’époque. Accusés d’espionnage au service de la France par un tribunal plébéien dirigé par le procureur Vichynsky, tous les protagonistes de ce procès seront fusillés ou envoyés au Goulag. Andreï Vichynsky dans toutes les répressions de masse qu’il instruisit, se signalait par un vocabulaire ordurier conduisant des milliers d’innocents à la mort et dans les camps[7]. Les procès étaient filmés, les nombreux journalistes et intellectuels étrangers conviés n’y trouvaient alors rien à redire mais le silence complice comme la langue de bois ne furent jamais bien loin. En 1954 la disparition de Vichynsky devenu représentant de l’URSS à l’ONU à New York sera saluée par la presse internationale quasi unanime alors pour saluer ses talents d’orateur[8].
Dans son dernier film de fiction sur les purges de 1937, Deux procureurs (2025) Serguey Loznitsa montre aussi comment les victimes de ses mises en scène de procès devaient s’approprier le vocabulaire de leurs bourreaux pour tenter de survivre. Ce vocabulaire d’antan autour notamment de l’ennemi et du complot alimenta toute cette époque tragique de l’URSS. Si l’amplification lexicale de ces mots permettait d’aggraver la qualification des crimes lors des procès filmés, son euphémisation aujourd’hui par l’emploi de mots comme « opération spéciale » au lieu de guerre, autorise la répression tout en la minimisant. Avec par exemple un vocable modernisé autour de la qualification d’« Agent de l’étranger », écho lointain de la formule du « cosmopolite fasciste », et qui comme son prédécesseur est entré dans la loi pour devenir un chef d’accusation passible de lourdes condamnations.
Un poutinisme guerrier
Depuis l’invasion de l’Ukraine, au-delà du poutinisme, s’est peu à peu construit un nouveau « vocabulaire de guerre » diversifié et nourri de réminiscences d’un lénino-stalinisme rénové. Son chef de guerre n’est pas tout à fait atypique en la matière au regard de son parcours d’officier du KGB alors qu’il a réussi en viungt-cinq ans à imposer un virage idéologique à la Russie. Mais Poutine, si l’on suit ces deux livres, ne semble pas être arrivé à se construire une figure paternelle durable, celle d’un légendaire « petit père des peuples » qu’on retrouvait dans nombre de dictatures communistes érigeant aussi un culte visuel de la personnalité.
À l’ère du numérique globalisé, des mots éculés ou en contradiction avec eux-mêmes, peuvent aussi parvenir à signifier plusieurs choses à la fois. Leurs appropriations peuvent devenir déroutantes, parfois imprévisibles. Tout récemment d’éminents slavistes s’interrogeaient sur le sens donné par Poutine au mot « podsvinki », pluriel de « podsvinok », pour traiter les dirigeants européens lors de son dernier discours fin décembre au ministère russe de la Défense. En décomposant le mot, on le traduirait comme « sous-cochon », soit par extension « l’Europe larbin des États-Unis »[9]. Mais telles des coquilles vides, ces mots peuvent ne plus rien signifier pour véhiculer du non-sens ou de l’absurde comme en témoignait déjà en URSS le philosophe Alexandre Zinoviev dans Les Hauteurs béantes (1976)[10]. Les dénominations du pouvoir peuvent servir ou asservir en même temps, en prétendant dominer toute la sphère du quotidien. Au-delà de ces mots, resterait le cliché, soit pour citer Hannah Arendt : « le plus efficace des mécanismes de défense... contre la réalité en tant que telle[11] ».
La nouvelle propagande russe utilise ainsi toute une palette d’outils verbaux pour orienter le sens et influencer les perceptions individuelles et collectives de la réalité ou dissimuler un présent et réinventer un passé avec des débris surannés, pour fabriquer tant bien que mal l’image fantasmatique d’une puissance russe, passée,, présente et future. Mais le vocabulaire poutiniste fonctionne surtout comme une boîte à outil mentale, au sens d’arme (oroujie) et d’outil (oroudie) dans la tradition de l’Agitprop à la différence que les mots ou slogans des années 1920-1930 servaient l’idée d’un avenir radieux. Le vocable poutinien des années 2020-2030 ne sert aucun futur collectif autre que celui de l’État. Il a pour enjeu de renforcer le pouvoir des élites technocratiques en quête de revanche sur la disparition de l’Empire soviétique[12]. Car comme le note Michel Eltachninoff, « les sources philosophiques du poutinisme, si diverses soient-elle, reposent toutes sur deux piliers : l’idée d’empire et l’apologie de la guerre.[13] » Ainsi rebâtir des villes comme Marioupol détruite à 80% et confisquer les biens ukrainiens dans le Donbass devient la clé narrative de ce poutinisme de guerre se référant en permanence à la conquête des terres impériales.
Reste à mesurer les effets au présent de cette propagande restauratrice d’un nouvel ABC du poutinisme imposé par le haut pour tenter de mieux comprendre son impact réel sur les mentalités, entre résistance ou appropriation par le bas. Sur ces points, les deux ouvrages restent assez discrets, plus soucieux de montrer les filiations ou consensus à l’œuvre autour de ce vocabulaire. D’après certaines enquêtes récentes, la majorité de la société russe semble assez réceptive à un ensemble de messages chargés de renforcer des valeurs traditionnelles. L’héritage totalitaire reste sans doute présent bien que la Russie d’aujourd’hui habituée à une certaine abondance se distingue de la Russie soviétique et de son idéal égalitaire ascétique. Si par peur de la répression mais aussi par souci de stabilité, la masse des citoyens russes se sont repliés sur la sphère privée, cette majorité fait preuve de conformisme. Dans les enquêtes disponibles, les personnes sondées semblent restées méfiantes à l’égard d’un espace public russe bien trop connoté sinon perçu comme dangereux. En souscrivant dans l’ensemble à toute une série de valeurs traditionnelles véhiculée par tous ces vocables, elles en ont intériorisé, comme par le passé, toutes les limites[14]. Mais nombreux sont encore ceux qui perçoivent les dangers de ce poutinisme de guerre sans toutefois pouvoir y réagir dans un espace public largement verrouillé[15]. Ainsi dans le langage parlé est récemment apparu un nouveau mot, « Xolodomor », en écho à la grande famine traumatique en Ukraine, le « Holodomor » (1932-1933) qui fit plusieurs millions de morts : le X de Xolod (le froid) aspirant le G de Golod (la faim) pour référer à la guerre actuelle en jouant sur les mots alors que la population ukrainienne démunie s’apprête à passer un cinquième hiver dans des froids intenses.
Ce que parler veut dire
Ces deux livres complémentaires écrit par d’excellents spécialistes du langage de la Russie nous donnent des clés de compréhension d’un régime de parole spécifique mais aussi d’une parole capable de tuer. Car la transgression de ce répertoire politique se conjugue en Russie hier comme aujourd’hui avec d’autres maux, la prison ou la mort. La journaliste Anna Politkovskaïa l’apprit à ses dépens, assassinée le 7 octobre 2006, jour anniversaire de Poutine, pour avoir dénoncé dans Novaya Gazeta la guerre de Tchétchénie où elle enquêtait déjà sur les innombrables meurtres, tortures et viols de l’armée russe. Elle venait alors juste de publier La Russie selon Poutine pour mettre en évidence les conséquences de la guerre de Tchétchénie et la nommer : « Nous replongeons à toute vitesse dans un abîme soviétique, dans un vide informationnel qui nous condamne à mourir de notre propre ignorance »[16]. Quatre balles à bout portant à la sortie de son appartement de Moscou symbolisent le prix de ses mots à vouloir combattre l’ignorance. Les commanditaires ne furent jamais vraiment inquiétés. En 2023, Serguey Khadzhikourbanov, l’un des organisateurs de cet assassinat au service du dictateur Ramzan Kadyrov, fut gracié par Poutine pour aller combattre en Ukraine.
Le poutinisme n’est donc pas qu’une compilation de mots abstraits. Il a constitué peu à peu un véritable programme géopolitique traduit dans ses actes concrets. L’expérience des mots poussés à l’extrême au XXe siècle dans les rassemblements de l’Italie fasciste et de l’Allemagne nazie tout comme dans l’Union Soviétique communiste puis dans la Chine maoïste et la Corée du Nord dictatoriale confirme encore comment tous ces dires et ces pratiques au-delà des discours, restent des symboles forts aujourd’hui. Les maux de Poutine prolifèrent toujours dans la Russie post-soviétique.
Louis Arcueil, Aux noms du Père (du Peuple), Paris, éditions EurOrberm / Tourgueneff, 2026.
Michel Niqueux Vocabulaire du poutinisme, Paris, éditions A l’Est de Brest-Litovsk, 2025.
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[1] Philip Short, Putin, New York, Vintage, 2023. https://tass.ru/info/1680559 . Voir notre article sur Telos, 26 avril 2023.
[2] Sur « Agent de l’étranger » voir notre précédente analyse sur Telos, 22 novembre 2023.
[3] Michel Niqueux (dir), Vocabulaire de la Péréstroika, préface Michel Tatu, Paris, Editions universitaires, 1990. Il faisait écho à un autre ouvrage, Dictionnaire de la Glasnost, 50 idées qui ébranlent le monde, Youri Afanassiev et Marc Ferro (dir.) Paris, Payot, 1989.
[4] Dans le Tsarévitch immolé, l’historien Alain Besançon montrait comment la figure type du pouvoir
devient reconnaissable dans l’histoire politique de la Russie. A la série médiévale des saints princes sacrifiés, se succéda celle plus moderne des enfants tsariens mis à mort par leurs pères décrits plus tard par Pouchkine, Dostoïevski , montrant toutes les continuités d’un pouvoir autocratique russe d'Ivan le Terrible à Pierre le Grand (Le Tsarévitch immolé, Paris, Plon, 1991).
[5] Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich. Carnets d’un philologue, Paris, Albin Michel, 1996, p.38.
[6] Cf notre article du 21 décembre 2025 sur Telos.
[7] Nicolas Werth, Les Procès de Moscou (1936-1938), Bruxelles, Complexe, 2006.
[8] Comme le rapportera le Monde bien plus tard en 2003, « Andreï Vychinski accusateur public au style ordurier » : « Lorsque Andreï Vychinski, chef de la délégation de l'URSS aux Nations unies, meurt, le 23 novembre 1954, terrassé par une crise cardiaque à son domicile de Park Avenue, à New York, les délégués du monde entier rendent un vibrant hommage au "plus mondain des diplomates soviétiques", dont "la voix magnifique, modulée et sonore, était si bien adaptée aux procédures de notre organisation". Comparant sa mort à la chute d'un "arbre géant", le représentant du Danemark à l'ONU, ému, évoque "la forêt, douloureuse, devenue orpheline". La presse internationale salue l'"orateur brillant et sarcastique", dont les interventions véhémentes captivaient l'auditoire onusien. »
[9] Voir l’analyse qu’en fait Yves Hamant, ancien professeur à Paris X-Nanterre et co-traducteur de l’Archipel du Goulag : « J’ai ouvert mon dictionnaire russe Ojegov qui explique qu’un « podsvinok est un porcelet de 4 à 9 mois. » Poutine se signale aussi par son vocabulaire soldatesque proche d’un esprit de chiottes comme je l’avais analysé dans le Monde (« Circoncir, raccourcir, éradiquer », 25 novembre 2002) à propos de sa fameuse phrase « nous irons buter les terroristes jusque dans les chiottes ».
[10] Alexandre Zinoviev, Les Hauteurs béantes, Lausanne, L’Age d’Homme, 1976.
[11] Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, Paris, Quarto, Gallimard, 2002.
[12] Alexey Vasilyev, « L’outillage mental du poutinisme : prolegomena do projektu badawczego », in Rocznik Instytutu Europy Strodkowo-Wschodniej, 23, 2025, pp 105-129.
[13] Michel Eltchaninoff, Dans la tête de Vladimir Poutine, Arles, Actes Sud / Solin, 2022, p 133.
[14] Voir à cet égard l’article récent de Sergueï Cheline, « Le régime ne parvient pas à inculquer de nouvelles habitudes à la population ,mais les anciennes suffisent pour l’instant ». Desk Russie, 15 décembre 2025.
[15] Cf. Elisabeth Sieca-Kozlowski, Poutine dans le texte, Paris, CNRS éditions, 2024.
[16] Anna Politkovskaya, La Russie selon Poutine, Paris, Buchet-Chastel, 2005. Avant d’être abattue, elle fut d’abord empoisonnée en septembre 2004, tout comme le fut Alexeï Navalny dans sa prison le 16 février 2024.
