2027: fin de cycle pour le présidentialisme électoral? edit

8 April 2026

L’élection présidentielle de 2027 verra sans doute les candidats rivaliser d’ardeur pour annoncer, dès le soir de leur victoire, leur intention de dissoudre l’Assemblée nationale. Tous invoqueront la nécessité de donner « une majorité solide au pays », s'inscrivant dans la lignée de Nicolas Sarkozy, François Hollande ou Emmanuel Macron. Cette posture repose sur une conviction encore largement partagée : le morcellement actuel du paysage politique ne serait qu’un accident, et le suffrage présidentiel continuerait de commander naturellement le suffrage législatif. Autrement dit, pour les prétendants à l'Élysée, il suffirait de restaurer l’ordre supposé des choses pour que la mécanique majoritaire se remette à fonctionner et que la Ve République retrouve son esprit originel : un pouvoir exécutif doté de la stabilité et de lisibilité politique nécessaire pour gouverner efficacement.

Cette lecture rejoint celle des observateurs qui persistent à attribuer l’enrayement des institutions au seul comportement des responsables politiques. Ainsi le blocage ne tiendrait pas aux mécanismes mêmes de la Ve République, mais à la manière dont ceux qui en tiennent les rênes en usent, qu’il s’agisse d’un exercice trop solitaire du pouvoir, d’un affaiblissement du débat parlementaire ou d’un rapport trop vertical à la décision publique. Selon eux, si la machine paraît grippée, c’est parce que les acteurs manqueraient de vertu ; il suffirait alors d’attendre des successeurs plus intègres ou plus respectueux des équilibres institutionnels pour que la crise s’évanouisse

Pourtant, les scrutins de 2022 et 2024 ont définitivement invalidé ces approches.

En 2022, les électeurs ont brisé l'automatisme qui, depuis vingt ans, liait mécaniquement victoire présidentielle et majorité absolue. Loin de relever de l’accident, ce choix procédait d'une volonté délibérée : dès le second tour de la présidentielle, une enquête IFOP révélait que seuls 32% des Français souhaitaient accorder une majorité au Président qu’ils s’apprêtaient à réélire. Le chef de l’État s’est ainsi retrouvé face à une Assemblée où l’opposition, bien que majoritaire en nombre, demeurait incapable de former un bloc cohérent.

Si les gardiens du temple institutionnel ont d'abord voulu y voir un simple accroc passager, le verdict des urnes de 2024 a fini par les doucher. Loin de corriger la fragmentation, les électeurs l’ont amplifiée, dessinant un hémicycle plus éclaté que jamais. Ce double scrutin ne relève donc ni du caprice ni de l’accident : il consacre la fin d’un réflexe politique que l’on croyait indéracinable.

Il n’est pas absurde d’y voir le symptôme d’un rejet croissant d’une pratique du pouvoir perçue comme autoritaire, rejet dont les racines plongent dans l’instauration du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral. Pensée pour assurer la stabilité en offrant mécaniquement une majorité au vainqueur de la présidentielle, la révision du 2 octobre 2000 a, paradoxalement, contribué à affaiblir la fonction qu’elle prétendait consolider.

En occupant sans relâche le devant de la scène, multipliant les prises de parole, se faisant tour à tour ministre de tout et arbitre de rien, les Présidents du quinquennat se sont, en réalité, peu à peu privés de la distance nécessaire pour présider. Là où, durant les premières décennies de la Ve République, l’accès à l’Élysée s’apparentait à une élévation au « sommet » de l’État, la fonction s’est progressivement réduite à une communication bavarde, happée par l’immédiateté et l’injonction permanente à réagir. Cette personnalisation à outrance n’a cependant pas pu masquer le fait que les résultats se sont amenuisés et, qu’au fil des années, le Président a pu de moins en moins. Mais tant qu’une majorité solide et disciplinée à l’Assemblée lui assurait un soutien sans faille, rien ne pouvait le menacer.

Cette puissance ne tenait donc pas tant au texte constitutionnel qu’au choix réitéré des électeurs de doter le Président d’un socle parlementaire discipliné. Guy Carcassonne l’avait documenté en juin 2012 quand il écrivait « gagner l’élection présidentielle donne des possibilités, mais seule le victoire aux élections législatives donne réellement le pouvoir puisque c’est d’elle que la majorité tirera son aptitude à faire des lois, que le gouvernement obtiendra, par le soutien de cette majorité et de ce gouvernement, les véritables instruments de sa puissance ».

Or, depuis 2022, cette logique semble s’être interrompue. Faut-il y voir une rupture durable ou une parenthèse passagère ? Nul ne peut encore l’affirmer. Peut-être les électeurs, en 2027, renoueront-ils avec leurs pratiques d’autrefois, redonnant au chef de l’État une majorité docile ; peut-être, au contraire, ce moment marque-t-il l’ouverture d’un nouveau cycle politique, où la concordance entre présidentielle et législatives ne s’impose plus comme une évidence. Quoi qu’il en soit, la mécanique qui, pendant des décennies, assurait l’alignement naturel des deux scrutins s’est, au moins temporairement, enrayée. De ce seul fait, sans qu’une seule disposition n’ait été modifiée, la Ve République semble avoir changé de visage, d’essence et de comportement.

C’est pourquoi l’année 2027 s’annonce singulière. En abrégeant le mandat des députés en cours, le nouveau chef de l’État offrirait paradoxalement aux citoyens l’occasion de fixer le sens du quinquennat. Deux voies s’ouvriront alors : les électeurs pourront choisir de redonner au Président une majorité stable, rétablissant ainsi la logique majoritaire traditionnelle ; ou bien, à l’inverse, ils pourront prolonger le mouvement amorcé depuis 2022 en faisant du scrutin législatif le moment où se détermine réellement la dévolution du pouvoir. Dans les deux cas, le geste électoral reprendra une portée déterminante, d’autant que, c’est aussi une leçon de 2024, la participation des Français se renforce lorsque l’enjeu du vote est clair et décisif.

Si les électeurs choisissaient la seconde voie, celle d’un Parlement redevenu central, le centre de gravité de la vie politique glisserait de la verticalité élyséenne vers l’horizontalité des bancs de l’Assemblée. Dans un tel scénario, ce ne serait plus le Président qui « donnerait » un Premier ministre à la France, mais l’Assemblée qui « autoriserait » un exécutif à exister. La démocratie et la responsabilité politique y gagneraient, car, en redevenant le lieu où s’opère l’attribution effective du pouvoir, le Parlement renouerait avec sa vocation première : celle de cœur battant du régime.

Certes, le spectacle offert par l’Assemblée depuis deux ans pourrait faire juger cette perspective naïve. Il faut toutefois reconnaître qu’un tel retour au parlementarisme se heurte à une difficulté majeure, dans un pays où les positions extrêmes sont fortes et où responsables politiques comme électeurs peinent encore à prendre la mesure du réel. Ce serait toutefois méconnaître la source de l’impasse : elle n'est pas le fruit du parlementarisme, mais la conséquence d'un présidentialisme s'obstinant à vouloir tout régenter, alors même que les conditions politiques l'interdisent.

Il faut aussi compter avec le travail de l’histoire. Les formations politiques ne sortiront pas indemnes du chaos de la législature en cours. Aussi en tireront-elles des enseignements, parce que comme le rappelait Althusser, « les événements portent eux-mêmes leur critique ».

L’évolution récente du Parti socialiste lors du débat budgétaire pour 2026 en fournit une première illustration. En rompant avec la posture d’opposition systématique adoptée depuis 2017, il s’est exposé à l’inconfort du compromis, immédiatement dénoncé par La France insoumise. Mais l’objectif était clair : affirmer une identité distincte et entraîner une partie de la gauche dans une logique de transaction. Si le résultat n’a pas été aussi lisible qu’espéré, il a néanmoins permis de redonner au PS l’image d’une formation assumant la responsabilité comme gage de sérieux.

Un pas est donc posé vers la culture du compromis qui caractérise les régimes parlementaires. Rien n’interdit de penser que d’autres suivront, à mesure que les acteurs politiques prendront conscience que la stabilité ne naîtra plus d’un alignement automatique autour du Président, mais de leur capacité à construire des accords durables dans l’hémicycle.

De fait, ce basculement appelle une adaptation profonde des organisations partisanes, de leurs méthodes et de leurs priorités. Depuis 1965, la vie politique française s’est structurée autour d’un présidentialisme électoral qui a absorbé l’essentiel des énergies militantes, programmatique et médiatiques. Les partis se sont progressivement asséchés en se résumant à n’être que des machines de sélection d’un candidat en concentrant leurs débats internes sur les modalités de désignation. Cette focalisation a mécaniquement appauvri la réflexion sur la construction de majorité parlementaire reposant sur un « contrat de législature ».

La période impose de renverser cette logique. Si les législatives deviennent l’élection décisive, alors les partis doivent réapprendre à penser en termes de coalition et de négociation institutionnelle. Cela suppose de sortir d’une culture de l’affrontement permanent pour entrer dans une culture de la transaction, où l’objectif n’est plus de s’imposer comme la seule alternative mais de se rendre gouvernable, lisible et fiable pour d’éventuels partenaires. Les démocraties parlementaires qui nous entourent montrent que cette mutation est la condition de la stabilité dans un paysage politique pluraliste.

Dans cette perspective, les partis gagneraient à repenser la temporalité politique. Ils seraient bien inspirés de préparer simultanément les deux échéances, non en subordonnant les législatives à la présidentielle, mais en les articulant autour d’un même objectif : la capacité à gouverner. Cela suppose de clarifier les lignes programmatiques, de hiérarchiser les engagements et de définir des marges de compromis acceptables.

S’ils ne devaient pas s’engager dans cette évolution, ils risqueraient de se trouver démunis face à un paysage institutionnel qu’ils n’auront pas vu se transformer. À l’inverse, ceux qui sauront anticiper cette nouvelle donne seront les mieux placés pour gouverner. Car la Ve République est en train de changer de pratique. Et dans cette transition, les partis ont un rôle décisif : celui de réapprendre à faire vivre un parlementarisme de responsabilité, de compromis et de stabilité.