La guerre d’Europe de Vladimir Poutine edit

23 May 2026

La guerre du Moyen-Orient a relégué à la seconde place de l’actualité médiatique la guerre que Poutine mène contre l’Ukraine. Elle continue pourtant et c’est une dimension essentielle d’une scène internationale en pleine décomposition dont on voit mal la possible recomposition. Céline Barangé, spécialiste de la Russie à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire, nous propose une lecture fondée sur la connaissance de la littérature savante des spécialistes de la Russie et sur des informations récentes solides. La clarté parfaite et la rigueur du propos éclairent nos convictions. Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas.

Elle démontre la vérité de quelques idées simples. La plus fondamentale est que la politique de Poutine s’inscrit dans l’histoire longue d’une Russie qui poursuit le même projet impérial depuis le tsarisme jusqu’au soviétisme et au poutinisme.

La Russie de Poutine n’a « désoviétisé » ni la société ni la politique. Contrairement à l’Ukraine, « l’Etat n’a jamais véritablement condamné les crimes du communisme ». Tout au contraire, Poutine, formé au KGB, a affirmé que la fin de l’empire soviétique est la plus grande catastrophe de notre temps, il entend le reconstituer ; la Russie doit prendre sa revanche sur l’échec de 1989/1991. Son discours et son intention sont clairs. L’Ukraine n’existe pas et la guerre ne consiste pas à vaincre une armée, mais à nier l’existence même d’une « province » ou d’une « fraction » de la grande Russie telle qu’elle a été et telle qu’elle doit redevenir. Il importe donc de la détruire en tant qu’Etat souverain. La mobilisation n’est pas seulement militaire, mais politique. Les combats s’inscrivent dans la volonté de Poutine d’imposer aussi la domination de la Russie sur l’Europe démocratique. Il faut détruire un Etat et une nation qui aspirent à la démocratie et à l’Europe et commençaient à réaliser le processus menant à l’une et à l’autre. L’enjeu n’est pas seulement de supprimer le projet d’indépendance de l’Ukraine, son aspiration démocratique, mais d’ébranler et d’affaiblir définitivement les démocraties européennes en exploitant leurs fragilités et leurs divisions. C’est l’avenir de la démocratie libérale qui est en cause dans « l’opération militaire spéciale » et l’envahissement des terres ukrainiennes le 22 février 2022.

Entouré d’anciens agents du KGB, qui ont tous plus de 70 ans et continuent à appliquer systématiquement les méthodes qui les ont formés, Poutine se repose sur cet Etat dans l’Etat. Les légères ouvertures libérales ont été progressivement interdites, les opposants sont éliminés.  Alexeï Navalny, emprisonné dans des conditions extrêmes, fut sans doute empoisonné. Anna Politkovskaia qui enquêtait sur les exactions commises par des membres de l’armée russe et des milices loyalistes tchétchènes fut assassinée en bas de chez elle en 2006. Vladimir Kara-Mourza survécut miraculeusement à deux tentatives d’empoisonnement. D’autres opposants ont disparu à la suite de « suicides » ou d’« accidents » d’avion ou d’hélicoptère bienvenus. Les rares institutions, telle l’association Memorial qui tentait d’établir les faits de l’époque soviétique ont été dissoutes. Quelque 1500 journalistes ont fui le pays depuis le début de la guerre. Même lorsqu’ils se sont réfugiés à l’étranger, les combattants de la démocratie ou de simples rivaux de l’autocrate ne sont pas épargnés. Alexandre Litvinenko fut empoisonné au polonium à Londres en 2006. L’oligarque Boris Berezovski fut retrouvé pendu à Londres en 2012. Le gouvernement de Poutine prolonge les modalités du pouvoir soviétique qui tenait sa population par le mensonge et la violence.

Sur les terres ukrainiennes les populations civiles sont systématiquement visées en priorité, écoles et hôpitaux sont éventrés par les bombardements, et pas parce que des défenseurs ukrainiens s’y seraient réfugiés. Les soldats russes, ivres et affamés, pratiquent le vol et les viols, ils assurent la déportation brutale des populations, en particulier des enfants envoyés vers l’est pour être « russifiés ». En détruisant les infrastructures critiques par l’envoi massif de missiles et de drones, les Russes entendent épuiser les Ukrainiens en leur imposant des conditions de vie insupportables et en rendant le pays progressivement inhabitable. S’attaquer aux ressources en énergie dans un pays où l’hiver 2025/2026 a été particulièrement rigoureux s’inscrit cette logique. On ne peut qu’admirer l’héroïsme de la résistance de la population soumise à des bombardements répétés et à des coupures de courant électrique interdisant l’éclairage et le chauffage. Sans oublier son génie pour inventer de nouvelles techniques de combat.

S’agissant de l’action contre les démocraties, on retrouve les procédés de la guerre hybride qui, outre l’action militaire, combine désinformation et sabotages. Désinformation : Poutine impose son récit – son « narratif » en langage moderne. L’inversion accusatoire est constante et diffusée par tous les moyens traditionnels et informatiques : c’est l’Otan qui menace la Russie, ce sont les Ukrainiens qui ont attaqué la Russie. En Afrique, les Russes manipulent habilement les passions anticolonialistes contre la présence des anciens colonisateurs. Les faits n’existent pas et les fake news ne sont pas une invention de Donald Trump. Or ces analyses sont souvent accueillies avec bienveillance dans de nombreux secteurs de la vie publique des démocraties, en particulier en France. Soft power, peu soft. Comment interpréter la collaboration intéressée ou même, éventuellement, idéologique de nombreuses personnalités du monde public ? Nouvelle forme de servitude volontaire ?

Quant aux formes de sabotage, elles sont diverses et professionnelles. L’action des agents des services secrets, très nombreux – Céline Barangé avance le chiffre de 4 millions –, est d’une grande efficacité, qu’il s’agisse, par exemple, des interventions des campagnes électorales de Hillary Clinton ou d’Emmanuel Macron, l’activation de la jacquerie des Gilets sociaux, les campagnes de pure propagande destinées à déstabiliser l’ordre social, l’épidémie des punaises de lit, les tags antisémites sur le mur du mémorial de la shoah, la présence d’une tête de cochon devant un lieu musulman… toutes actions symboliques qui secouent l’opinion publique dans les démocraties et peuvent contribuer à miner leur volonté politique. La toute-puissance des services secrets et le mensonge ont traversé les âges.

La dernière partie du livre (« Sommes-nous prêts ? ») s’efforce de répondre à la question inévitable : sommes-nous prêts à répondre à cette forme de guerre, à la fois invisible et indirecte, violente et informationnelle ? La réponse de l’auteur est nuancée. Elle souligne qu’il est urgent de ne pas interpréter la situation dans le cadre intellectuel de la guerre froide et de comprendre que le destin de l’Ukraine est devenue un pion dans les mains des ennemis de la démocratie. Il me semble qu’elle n’est pas très optimiste. Reste qu’on ne peut que la rejoindre lorsqu’elle affirme que la première étape de la résistance consiste à connaître son ennemi et à ne pas nier la réalité du danger. Son ouvrage nous aide à comprendre la situation, première étape d’une résistance nécessaire si nous souhaitons que se poursuive l’histoire de la démocratie.

Céline Barangé, La guerre d’Europe a commencé, Paris, Les Arènes, 2026.