Ukraine-Russie: peut-on aller vers une solution négociée? edit
Depuis son déclenchement il y a deux mois, la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran a largement fait oublier la guerre d’Ukraine et les négociations ouvertes depuis le début de l’année entre Russes et Ukrainiens sous l’égide des Américains dans l’espoir d’y mettre fin. Le dernier échange dans ce format a eu lieu à Genève les 17 et 18 février 2026. L’implication personnelle de Donald Trump et le fait que les négociateurs américains, Jared Kushner et Steve Witcoff, étaient les mêmes dans les deux conflits, explique que les négociations russo-ukrainiennes aient connu une éclipse quasi-totale depuis deux mois.
Il y a eu une rencontre entre les négociateurs ukrainiens et américains en Floride les 20 et 21 mars, suivie d’un échange vidéo entre Zelensky, Wittcoff et Kushner le 1er avril auquel s’est joint Lindsey Graham, sénateur républicain partisan d’un durcissement de la position américaine envers la Russien et Mark Rutte, secrétaire général de l’OTAN : les conversations auraient porté sur les garanties de sécurité pour l’Ukraine et le rôle que pourraient y jouer les Européens.
De leur côté, les Russes ont confirmé le 6 avril par la voix de Dimitri Peskov, porte-parole du Kremlin, que les discussions trilatérales étaient « en pause ». Rappelons que, depuis janvier 2026, pour la première fois depuis le printemps 2022, des négociations se déroulaient entre les représentants deux pays, sous l’égide des Américains.
Des concessions avaient été faites de part et d’autre, même si les positions en présence restaient éloignées sur de nombreux points. Même si un accord éventuel dépend toujours essentiellement de Vladimir Poutine, qui semble ne pas dévier du choix de la guerre, tous les éléments en sont à présent identifiés et l’on commence à entrevoir la solution qui pourrait se dessiner s’il choisissait la paix.
Alors que la fin probable du conflit en Iran devrait permettre de reprendre les discussions russo-ukrainiennes, il n’est pas inutile d’essayer de faire le bilan de la négociation, de décrire les solutions qu’elle permet de révéler et d’en analyser les conséquences pour l’Europe et pour sa sécurité.
Une intransigeance affichée de part et d’autre
Jusqu’à la fin de la présidence Biden, les Ukrainiens, passées les discussions d’Istanbul avec les Russes qui avaient suivi l’invasion de février 2022, avaient exclu de négocier. Enhardis par leurs succès initiaux, ils avaient refusé l’idée d’un cessez-le feu et interdit légalement de prendre des contacts politiques avec la Russie. Celle-ci, de son côté, excluait de discuter avec Zelensky, « néo-nazi et président illégitime » selon elle, et n’envisageait de le faire, jusqu’au début de cette année, qu’avec un président issu de nouvelles élections.
Sur le fond, les positions étaient irréconciliables : la Russie demandait la reconnaissance de l’annexion de quatre régions du pays à laquelle elle avait procédé en septembre 2022, complétée de trois exigences, « la neutralité, la démilitarisation et la dénazification » de l’Ukraine ; elle y ajoutait deux conditions, la levée des sanctions et le traitement de ce qu’elle appelle les « causes profondes » de la guerre, l’organisation, à son désavantage selon elle, de la sécurité de l’Europe et l’élargissement de l’OTAN.
L’Ukraine réclamait, à l’inverse, la restauration de son intégrité territoriale dans les frontières de 1991, la garantie de son indépendance et la liberté de rejoindre l’OTAN, aspiration inscrite dans sa constitution.
Il faudrait ajouter à ces différences essentielles, les problèmes a priori insurmontables posés par des questions telles que : la responsabilité de la guerre, les réparations et la reconstruction, les crimes de guerre, les Ukrainiens du Donbass enrôlés malgré eux dans l’armée russe, le sort des populations sous contrôle russe et des enfants ukrainiens enlevés en Russie pour y être russifiés, etc.
On ne peut dénier à Trump d’avoir, avec son initiative, obligé les Ukrainiens à abandonner une rhétorique devenue irréaliste sur la restauration de l’intégrité territoriale du pays, pour s’assigner des objectifs relevant du possible : cessez-le-feu, renvoi des questions de fond à plus tard et, d’ici là, préservation d’une Ukraine démocratique, diminuée territorialement, certes, mais libre de consolider son indépendance avec l’aide de l’Ouest.
Cependant, la négociation, lancée par l’administration Trump avec trois équipes[1] différentes et d’ailleurs concurrentes, dont la principale, menée par Steve Wittcoff se signalait par son amateurisme, sa complaisance envers les Russes et sa maladresse, partit sur de mauvaises bases : un plan de paix américain initial outrageusement favorable aux Russes, une incapacité à respecter la séquence cessez-le-feu puis négociations de fond, face à Poutine qui multipliait les préalables pour prix d’un arrêt des combats.
Ainsi, lors de la rencontre d’Anchorage avec Poutine en août 2025, Trump, parti avec l’intention d’exiger de Poutine un cessez-le-feu sous menace de nouvelles sanctions, s’est laissé persuader par Poutine de rechercher directement un accord de paix traitant des questions de fond, et a oublié toute idée de sanctions.
Une négociation en trompe l’œil
Dans ce désordre, la stratégie de la Russie et de l’Ukraine et des autres protagonistes, au premier rang l’Europe, a été d’accompagner Trump dans ses efforts de paix, de flatter son ego tout en poursuivant des objectifs largement inchangés. On peut dire que tous y sont parvenus, non sans diverses péripéties, dont la plus dramatique a été la prise à partie de Zelensky par Trump et sa bande dans le bureau ovale le 28 février.
Les Ukrainiens, qui étaient alors au bord du gouffre, ont remonté la pente. Le dialogue entre Zelensky et Trump a été rétabli, et celui-ci a fini par reconnaître la nécessité de répondre aux problèmes de sécurité de l’Ukraine après une éventuelle cessation des hostilités. Ensemble, les Européens, Royaume-Uni compris, ont à chaque fois entrepris de redresser une position américaine marquée par les instincts pro-russes de Trump. Ce travail de Sisyphe, toujours à recommencer, a permis que les Américains poursuivent leurs fournitures d’armes aux Ukrainiens, en y mettant le prix puisque ce sont désormais les Européens qui les financent.
Vladimir Poutine a maintenu des positions de fond qui, tout en évoluant, demeuraient inacceptables pour les Ukrainiens, à un coût modéré vis-à-vis de Trump ; il semble être à présent revenu en grâce auprès de lui. Le format principal de la négociation est resté américano-russe tout au long de l’année 2025, ce qui était une victoire en soi pour la Russie. Dans ce cadre, il fait miroiter aux Américains des accords bilatéraux mirobolants autant qu’imaginaires, commerciaux et industriels, destinés à séduire Trump et à la maintenir intéressé à conclure la paix aux conditions russes.
Au total, tout le monde a tiré des perspectives de paix ouvertes par le président américain quelque satisfaction ; mais c’est à Trump que revient la principale : faute du prix Nobel qu’il escomptait, il a orchestré une négociation que tout le monde est obligé de prendre en considération et dont les Européens et les Ukrainiens restent formellement exclus. Il a mis fin à l’aide américaine à l’Ukraine dans sa double dimension, financière et de fourniture d’armes, sans encourir l’opprobre qu’un lâchage pur et simple de ce pays, à qui va la sympathie d’une large majorité de l’opinion américaine, aurait suscité.
Dans ce bal des hypocrites, où tout le monde semble avoir gagné mais d’où était absente toute perspective sérieuse de paix, le problème de Trump était de ne pas apparaître avoir été joué. Or, en dépit des flatteries éhontées dont Poutine a marqué de bout en bout sa relation avec lui, il s’est dérobé si ouvertement à toute concession véritable que cela devenait embarrassant.
L’administration Trump a mis sous sanctions le 22 octobre les deux principales compagnies pétrolières russes, Rosneft et Lukoil, et interdit toute transaction avec elles et leurs filiales, y compris de la part d’entités non-américaines. Ce sont des mesures sérieuses, même si elles restent en deçà du paquet de sanctions préparé en avril par un groupe bipartite de 83 sénateurs et non soumis au vote.
Ces sanctions ont été suspendues par les Etats-Unis dans le cours de la guerre d’Iran, au profit des pétroliers chargés de pétrole russe qui se trouvaient déjà en mer, pour atténuer les tensions sur le marché ; elles ont été remises en vigueur à la suite du cessez-le-feu, puis à nouveau suspendues le 23 avril.
Le plan russo-américain en 28 points rendu public le 30 novembre était dans la quasi-totalité de ses points décalqué des positions russes. il fut avéré que le secrétaire d’Etat Marco Rubio, qui l’avait qualifié au Congrès de « document russe » le matin, puis admis qu’il était le fruit d’un travail bilatéral, n’en avait pas eu connaissance. On y relevait néanmoins la mention, pour la première fois, de « garanties de sécurité américaines » à l’Ukraine, changement potentiellement important.
En dépit de ces péripéties, et des incohérences manifestes de la position américaine, le fait encourageant, est que, depuis la fin novembre, une négociation sérieuse semblait enfin pouvoir se nouer, dans un nouveau format à trois - Etats-Unis, Russie, Ukraine – qui permettait un dialogue direct entre Russes et Ukrainiens.
Les conditions d’un cessez-le-feu
Un cessez-le-feu consolidé paraît la seule façon d’arrêter la guerre, et la meilleure option de sortie pour l’Ukraine à défaut d’une reconquête par la force des territoires occupés. Elle est conforme à l’évolution de l’opinion ukrainienne, favorable à l’arrêt des combats, mais pas au prix de la perte de territoires non encore conquis par les Russes, qu’elle juge inacceptable. Ce cessez-le-feu est-il réalisable ? A-t-il une chance de durer ?
La Russie a semblé évoluer dans le détail, tout en affichant une ligne générale intransigeante. Après avoir, en mars 2025, réclamé la mise sous administration provisoire de l’ONU de l’Ukraine pour y organiser de nouvelles élections d’où émerge un « gouvernement légitime », elle a abandonné ce préalable, exigeant que des élections aient lieu après la cessation des hostilités ; Poutine s’était même déclaré prêt à rencontrer Zelensky après le sommet américano-russe d’Anchorage le 15 août. Puis, le 27 novembre, il a de nouveau réclamé le départ de Zelensky et la tenue d’élections préalablement à tout accord.
Poutine demandait en avril 2024, pour engager des négociations avec eux, que les Ukrainiens reconnaissent l’annexion des quatre oblasts de Louhansk, Donetsk, Kherson et Zaporidjia, dont les Russes n’occupent complètement que le premier, qu’ils s’en retirent et renoncent à adhérer à l’OTAN. Ils négocient à présent avec l’Ukraine sans préalable et il semble qu’ils n’exigent plus, pour prix d’un cessez-le-feu, que l’évacuation intégrale du Donetsk, dont ils contrôlent les deux tiers.
Poutine, fin novembre, avait semblé revenir à la position russe du débit de l’année, l’évacuation intégrale des « territoires occupés » ; mais c’est bien sur le Donetsk, qu’il concentre ses demandes. Cela marque un certain infléchissement de sa position, même s’il sait que l’évacuation du Donetsk est inacceptable pour les Ukrainiens.
Depuis le début du conflit, la Russie réclamait la démilitarisation de l’Ukraine, avec une armée réduite à 85 000 hommes et des limites drastiques, en nombre et en portée, de ses équipements ; dans le plan en 28 points il n’y a plus qu’une limite de 600 000 hommes sur l’armée ukrainienne, proche de ses effectifs actuels et invérifiable, donc sans effet sérieux sur ses capacités. On ne sait pas si les Russes revendiquent toujours, dans la négociation, les limites qualitatives sévères des armements qu’ils réclamaient au départ, mais ils n’en font plus état publiquement.
Ces fluctuations sont-elles des concessions véritables ou des replis tactiques ? On ne peut nier que la position russe a évolué et on ne peut absolument exclure que Poutine souhaite un accord.
Il veut néanmoins que cet accord lui permette de faire figure de vainqueur vis-à-vis de l’opinion et des cercles dirigeants russes. Pour l’instant il identifie cette exigence à la reprise intégrale du Donetsk, ce qui lui permettra de dire qu’il a reconquis le Donbass (les Oblasts de Donetsk et de Louhansk), terre russe où la population subissait un « génocide » de la part des « fascistes de Kiev ». Cela peut-il changer et Poutine peut-il se résoudre à un succès moindre ? On n’en sait rien. Il ne faut sous-estimer ni la détermination obsessionnelle de Poutine sur l’Ukraine, ni son pragmatisme et sa capacité de manœuvre.
De leur côté, les Ukrainiens ont bougé sur trois points : Zelensky a effectué un retrait tactique sur la question territoriale, en acceptant en principe que ses troupes se retirent de la partie du Donetsk qu’elles occupent, à condition que les Russes procèdent à un retrait symétrique de leur côté de la ligne de front : c’est une demande que Poutine n’acceptera pas, mais qui désarme Trump, lequel avait demandé avec insistance et de façon répétée à Zelensky d’abandonner la totalité du Donetsk. Sur les élections, où il subissait également la pression de Trump, il a accepté de remettre son mandat en jeu rapidement après un cessez-le-feu. Quant à l’adhésion à l’OTAN, il s’est dit prêt à y renoncer, comme les négociateurs ukrainiens l’avaient déjà fait au printemps 2022.
Il réclame en échange des garanties de sécurité « équivalentes à l’article 5 du Traité de l’Atlantique nord », ce qui va au-delà de ce à quoi, sans doute, sont prêts les Américains et, certainement, de ce que pourraient accepter les Russes.
Cependant, fin janvier, un accord entre Européens, Américains et Ukrainiens sur la question des garanties de sécurité semblait près d’être conclu : Il prévoit qu’après la cessation des hostilités, une force de réassurance principalement européenne réplique en cas de reprise des hostilités par les Russes et que les Américains contribuent à cette réponse si l’attaque russe est de grande ampleur.
Le facteur temps
Poutine, dit-on, croit que le temps joue en sa faveur. Ce n’est pas si sûr : les observateurs militaires mettent les pertes des Russes sur le compte d’une stratégie dispendieuse, qui leur fait mener la guerre d’usure qu’est devenu le conflit russo-ukrainien comme une offensive à outrance. Autrement dit, Poutine se comporte dans les opérations comme s’il était pressé d’en finir ; seulement, il n’y parvient pas.
Il doit bien mesurer l’effet progressif, mais inéluctable des sanctions, l’impact possible des décisions américaines d’octobre dernier sur ses ventes de pétrole, la principale ressource qui soutient son effort de guerre.
La Russie ne va pas s’effondrer, et Poutine a encore du temps devant lui ; mais il est trop simple de dire qu’il peut poursuivre sa guerre indéfiniment. Dans ses calculs, le facteur temps entre sans doute en ligne de compte, ne serait-ce que pour profiter de cette divine surprise, la présence de l’ami qu’est Trump à la Maison Blanche. Or, ce miracle aura une fin, au plus tard en 2028 ; deux ans plus tôt, dès novembre de cette année, si Trump est affaibli par une défaite aux élections de mi-mandat et devient une moindre ressource pour la Russie.
De son côté, Trump avait annoncé en janvier vouloir conclure un accord avant juin prochain, et faire pression sur les parties à cette fin, l’expérience montrant que ces pressions s’exercent toujours davantage sur l’Ukraine : un argument supplémentaire pour que Poutine considère l’option d’une négociation rapide, la capacité de Trump de faire pression sur l’Ukraine diminuant avec la montée de l’aide européenne et la baisse de sa fortune politique aux Etats-Unis même.
Il n’est donc pas dit que Poutine se refuse toujours à vraiment négocier, et il est un peu court de se dire qu’il se dérobera à la négociation parce qu’il ne veut pas la paix. Il a dit à maintes reprises que la Russie atteindrait ses objectifs par la guerre ou par la négociation. Il veut un règlement qui lui permette de crier victoire et de dire qu’il a atteint ses buts de guerre. ; mais ceux-ci ne sont pas immuables et la propagande poutinienne sait transformer en triomphe les demi-victoires ; elle a d’ailleurs réussi à masquer aux Russes l’immensité de leur défaite stratégique dans cette guerre, à savoir la consolidation de la volonté d’indépendance et de la résistance de l’Ukraine, pays dont il niait l’existence.
Au total, depuis la fin de l’année 2025, quelque chose s’est produit, qui conduit à un début de négociation. Un arrêt des combats reste improbable à court terme, compte tenu de l’intransigeance des Russes, mais on ne doit pas exclure a priori qu’il devienne possible.
Les choix de l’Europe
Les Européens n’avaient, face à Donald Trump, que de mauvais choix : s’insurger contre un processus biaisé qui les excluait alors que leurs intérêts étaient directement en jeu et que, sur de nombreux points, les Américains stipulaient pour eux, comme sur la levée des sanctions et même sur l’adhésion de l’Ukraine à l’UE ! ou se rallier à ce processus inégal, pour essayer de le redresser, célébrer les efforts de Trump tout en rusant avec lui pour corriger ses excès. Ils ont fait ce dernier choix, peu digne, mais conforme à une morale de responsabilité qui leur disait de céder à l’inévitable pour empêcher le pire.
Ils ont réussi à tirer du plan en 28 points du 21 novembre, outrageusement favorable aux Russes, un plan en 20 points négocié avec les Américains qui redresse à peu près la situation. Ils les ont convaincus que l’arrêt des combats supposerait de répondre dans la durée aux problèmes de sécurité de l’Ukraine par des garanties de sécurité auxquelles les Etats-Unis prendraient part : mécanisme à vrai dire bancal et non sans risques, mais qui n’aurait pas vu le jour sans les Européens.
Cela ne les dispense pas de poursuivre par ailleurs leurs efforts dans deux directions. La première et la principale est de renforcer la position militaire de l’Ukraine. Le principal déterminant de l’issue du conflit et de la sécurité future de l’Ukraine reste le rapport des forces : il faut armer les Ukrainiens maintenant, et continuer à financer cet effort. C’est ce que permet la décision du Conseil européen du 18 décembre 2025, qui recourt à l’emprunt pour financer le soutien à l’Ukraine.
Soutenir l’Ukraine s’inscrit dans une problématique plus large, qui est celle de la gestion de l’équilibre des forces dans un éventuel après-guerre en Ukraine : il importe, dans cette perspective, que les Européens conservent la maîtrise des sanctions, leur principal levier politique, dont la levée devra être progressive et conditionnelle.
Il faudra en même temps veiller à maintenir vis-à-vis d’une Russie militarisée et qui voit dans l’Europe un ennemi, une posture militaire qui la dissuade d’actions hostiles. Il faut, à cette fin, commencer à construire un rapport de forces solide vis-à-vis de Moscou, ce qui, compte tenu de l’imprévisibilité de l’Amérique de Trump, va demander des efforts considérables.
Une éventuelle cessation des hostilités en Ukraine ouvrira une période de paix retrouvée, mais ce sera, pour l’Europe, et tant que Poutine sera au pouvoir en Russie, une paix armée : le risque pour nous d’être directement impliqués dans le conflit en cas de reprise des hostilités en Ukraine sera beaucoup plus élevé après un cessez-le-feu qu’il ne l’est aujourd’hui, en raison des garanties de sécurité qui l’accompagneront : le scénario le plus plausible menant à une confrontation militaire avec la Russie n’est pas que celle-ci ouvre un nouveau front en Estonie ou en Moldavie, mais que le conflit reprenne en Ukraine dans des conditions amenant une confrontation des Russes avec les soutiens de l’Ukraine à commencer par les Européens.
Prévenir ce risque supposera une posture militaire européenne renforcée, qui repose principalement sur des moyens classiques et sur un effet de volume qui rompe avec la logique des programmations militaires des dernières décennies, bâties autour des grands programmes dont les leçons de l’Ukraine relativisent l’importance et justifient de les décaler au profit de besoins opérationnels plus pressants.
Le rôle nécessaire des Européens dans la négociation
Il faut, en parallèle, que l’Europe reprenne l’initiative sur le plan politique ; elle ne peut le faire dans l’immédiat qu’aux marges de la négociation en cours. Il y a d’abord les conditions de sécurité et de contrôle qui devraient accompagner un cessez-le feu : zone de désengagement, modalités de surveillance, etc. Même si les Russes s’en défendent, considérant les Européens comme des parties au conflit aux côtés de l’Ukraine, ceux-ci auront inévitablement un rôle à jouer pour la mise en œuvre et le contrôle du cessez-le -feu.
Si la négociation doit comprendre des garanties de sécurité pour l’Ukraine, les Européens disposés à contribuer à ces garanties auront évidemment un rôle central à jouer pour les définir et les mettre en œuvre. Ils devront, ce faisant, déjouer deux pièges qui résultent de ce que Trump n’a cédé en novembre sur la question des garanties qu’en l’utilisant à ses fins.
Le premier piège est que les garanties lui servent d’argument pour faire céder l’Ukraine sur la question territoriale en les conditionnant à un assouplissement de la position ukrainienne sur l’évacuation du Donetsk : il faut que les Européens s’y opposent énergiquement et défendent la solution d’un cessez-le-feu sur les lignes actuelles (ou modifiées moyennant compensation).
Le deuxième est que Trump entend laisser aux Européens principalement la charge de ces garanties et n’envisage qu’avec réticence le filet de sécurité (backstop) par lequel les Américains s’engageraient à venir au secours de la force de réassurance des pays européens garants, si elle était attaquée : c’est dire que les Européens ne devront s’engager qu’avec les plus grandes précautions dans ce mécanisme de garantie, qui menace d’être incertain et hasardeux (voir mon article dans Telos Peut-on donner des garanties de sécurité à l’Ukraine ?)
A partir d’un cessez-le-feu consolidé, il y aura, ensuite, une structure de négociation à concevoir pour traiter des questions de fond qui le sépareront d’un règlement véritable, en sachant que cela pourra prendre des années. Certains relèveront d’un dialogue entre l’Ukraine et la Russie, mais d’autres devront être envisagés dans un cadre élargi où les Européens auront un rôle à jouer.
Ainsi, les Russes mettent au nombre des problèmes de fond ayant conduit à la guerre l’architecture de sécurité européenne : cela appelle une conférence européenne sur la sécurité, dans le cadre de l’OSCE ou d’un ensemble comparable. On dira que c’est faire la part trop belle aux arguments russes sur les causes profondes de la guerre. Peu importe, car Il est peu probable qu’une telle discussion tourne à leur avantage. Du moins ne pourront-ils plus dire qu’ils ont été exclus du système de sécurité européen et auront-ils un cadre où traiter leurs doléances.
Entre le bilatéral et le multilatéral à l’échelle paneuropéenne, il y aura place pour des mesures de confiance et peut-être de désarmement entre l’Ukraine, la Russie, leurs voisins et le cercle plus large des pays les plus concernés par le conflit. Sur le cadre et les objectifs d’une telle négociation, les Européens pourraient faire des propositions : il vaut mieux inventer un cadre multilatéral impliquant un large cercle d’Etats pour les évoquer, que de laisser les Ukrainiens isolés face aux demandes de désarmement russes.
Il en va de même d’un volet de la négociation où il y a une satisfaction inévitable à donner aux Russes, même si elle serait d’apparence : c’est l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. Redisons-le (cf. mon article dans Commentaire, L’Occident est-il responsable de la guerre d’Ukraine ? ) les Russes n’avaient aucune crainte sérieuse de voir l’Ukraine adhérer à l’OTAN, et cette perspective a été un prétexte, non la cause de la guerre.
Il reste qu’ouvrir cette perspective avait été irresponsable de la part de l’administration Bush. Elle a été heureusement refermée en 2008, au sommet de l’OTAN de Bucarest, et n’a plus de chance de se réaliser. Dans ces conditions, mieux vaut l’exclure formellement dans un futur règlement négocié sur la sécurité européenne, quitte à définir pour l’Ukraine un statut de neutralité, formel ou non, pourvu que ce soit une neutralité armée, qui préserve la défense du pays.
Les deux mystères : Trump et Poutine
Ce n’est pas parce qu’une négociation s’est nouée qu’elle doit réussir. Les Ukrainiens ont refusé jusqu’ici d’échanger le Donetsk contre des garanties de sécurité comme Trump les en pressait. Ils ont eu raison ; mais si Poutine en vient à des positions plus raisonnables sur cette question, qui est la plus dure en discussion, un accord serait concevable. C‘est le président russe qui a la clé de la négociation : pense-t-il que le temps joue pour lui, a-t-il encore confiance dans les pronostics de victoire de ses généraux ? Ou se dit-il que la conjonction d’une Ukraine usée par un combat inégal, au leadership affaibli par la révélation d’une corruption massive, et soumise aux pressions du président le plus complaisant envers la Russie depuis Roosevelt lui offre les meilleures conditions pour négocier ? On ne sait. C‘est que, des deux côtés, il y a une inconnue, qui tient à la personnalité des deux principaux protagonistes de la négociation.
Trump pourrait aider à faire pencher la balance entre ces deux hypothèses : après les sanctions pétrolières, ce serait le moment d’une pression accrue sur la Russie qui aiderait Poutine à opter pour la deuxième. Trump ne semble pas disposé à le faire. Il « a les cartes » comme il aime à le dire, et l’issue de cette négociation lui tient à cœur. Continuera-t-il à se refuser à jouer le rôle de vrai médiateur, alors même qu’une issue semble possible ?
Quant à Poutine, sa froideur a deux faces : l’insensibilité qu’il peut pousser jusqu’au crime dans l’exercice du pouvoir, en même temps que l’aptitude au calcul et le réalisme qui avaient marqué ses premières années au pouvoir : sur l’Ukraine, il met dans ses arguments et ses actions une dimension émotionnelle proche de l’obsession qui dément cette aptitude. Reprendra-t-il ses esprits ?
L’année 2025 s’est conclue, pour l’Ukraine, par une négociation qui laisse entrevoir, depuis novembre 2025 une possibilité non pas de paix, mais d’arrêt des combats. Pour que cette issue, souhaitable, se réalise, il faudra surmonter l’écart qui reste considérable des positions russes et ukrainiennes ; elle dépend, en même temps de deux personnalités, Trump et Poutine, aux ressorts imprévisibles.
La négociation en cours ne peut mener qu’à un résultat insatisfaisant au regard de l’histoire et de la morale ; à un compromis fragile et temporaire, qui débouchera au mieux sur une paix armée. Malgré ces limites, malgré le caractère chaotique donné par Trump à cette négociation inégale, on ne peut ni l’ignorer ni la condamner a priori. Car il faut se souvenir que le diptyque dissuader et négocier, a été la stratégie occidentale pendant la guerre froide. C’est une méthode éprouvée qui a porté ses fruits ; il n’y a aucune raison de ne pas faire de même aujourd’hui.
Encore faut-il ne pas se faire d’illusion sur le résultat qu’on peut attendre de ce processus : si l’on parvient à un cessez-le-feu, il sera précaire ; il laissera l’Europe face à une Russie militarisée, tentée de finir le travail en Ukraine si l’occasion se présente ; avec des garanties de sécurité qui risquent de nous impliquer militairement dans cette hypothèse, sans pouvoir compter sur la solidarité d’une Amérique dont les engagements internationaux sont de plus en plus sujets à caution. C’est dire qu’un tel accord, s’il s’avère possible, laissera entiers les dilemmes de la sécurité européenne. Il n’en est pas moins souhaitable et possible. Poutine y aurait intérêt ; le moment est favorable pour lui grâce à la complicité de Trump. Le fera-t-il ? On peut en douter, et on peut craindre que la folie de la guerre d’Ukraine ne se prolonge.
Did you enjoy this article? close
[1] Celle initialement confiée au général Kellogg, négociateur américain désigné, progressivement marginalisé au profit de Steve Witcoff, rejoint par le gendre de Trump, Jared Kushner ; enfin, le secrétaire d’Etat, Marco Rubio, particulièrement visible dans le dialogue avec les Européens. Le vice-président J..D. Vance y a été également impliqué et défend une ligne de prise de distance par-rapport au conflit et d’abandon de tout soutien à l’Ukraine.
