Les États-Unis et l’Iran: de la prise de risque à la célébration de la force edit

21 March 2026

Tout a été dit sur l’opération américaine lancée contre l’Iran par les Etats-Unis le 28 février : son impréparation stratégique, ses motivations contradictoires, son absence de perspective politique.

Les États-Unis n’avaient préparé de réponse ni à l’extension  géographique du conflit aux pays du Golfe, ni à la prise en charge de leurs ressortissants retenus dans la région, ni au blocage sélectif du détroit d’Ormuz par l’Iran et à ses répercussions spectaculaires sur les marchés de l’énergie.

Les justifications avancées pour attaquer l’Iran ont été variées et nébuleuses : Trump a évoqué une attaque préventive face à la perspective d’une menace directe de l’Iran contre les Etats-Unis ou à la réalisation imminente d’une arme nucléaire iranienne, deux fables que démentait le renseignement américain ; il a énuméré pêle-mêle des méfaits iraniens passés, la prise d’otage de l’ambassade américaine à Téhéran en 1979, l’attentat contre la caserne des Marines à Beyrouth en 1983, l’attaque de l’USS Cole en 1996 (jusque-là attribuée à Al Qaida), dont aucun ne justifiait de répliquer aujourd’hui.

Les buts de guerre américains n’étaient pas plus clairs : s’agit-il de provoquer un changement de régime ? d’affaiblir les structures politico-militaires du pouvoir et son appareil répressif ? de s’en prendre une fois de plus au triptyque déjà ciblé et durement touché lors de la « guerre des douze jours » en juin : le programme nucléaire de l’Iran, pourtant déclaré « annihilé » et qui n’avait pas repris, ses missiles balistiques, ses complices de l’axe de la résistance à commencer par le Hezbollah ? Mais ce dernier était affaibli, et sa capacité d’agir limitée depuis le cessez-le-feu de novembre 2024 entre le Liban et Israël, fréquemment rompu, il est vrai, le plus souvent du côté israélien.

Quant aux perspectives politiques du conflit, il était impossible de les discerner : sur le plan intérieur rien n’était fait pour expliquer l’opération à l’opinion et réunir un consensus minimal autour d’elle. Vis-à-vis de l’Iran, les signaux politiques étaient contradictoires : Trump proclamait d’un côté que le régime était un mal absolu qu’il fallait détruire, de l’autre qu’il n’aurait d’autre choix que de capituler ; il se disait dans le même temps désireux de négocier, et affirmait que les Iraniens eux-mêmes le souhaitaient, alors qu’il n’y en avait aucun signe ; il réclamait de choisir les successeurs des dirigeants iraniens décimés au premier jour de l’offensive, puis déplorait que les interlocuteurs avec lesquels il aurait pu discuter fussent tous morts.  

Sans justification rationnelle, ni but de guerre plausible, ni perspective politique, il fallait, pour défendre cette intervention, assumer qu’elle était un pari. Cela pose question : comment les Etats-Unis ont-ils pu entreprendre ainsi, à la légère, une guerre non nécessaire, sans en avoir envisagé les conséquences possibles ?  une deuxième série de questions tient à la tonalité autant qu’au fond des justifications de cette guerre par l’administration Trump, marquées par une apologie de la force aussi crue que dérangeante, et dénuées de toute référence à la légalité internationale : comment la démocratie américaine a-t-elle pu en arriver là et est-ce là l’avenir de sa politique étrangère ?

Trois raisons pour une intervention: Israël, l’inertie, l’affaiblissement de l’adversaire 

Comprendre comment les Américains ont pu s’engager dans cette guerre c’est se demander, d’abord pourquoi Netanyahou l’a fait et, ensuite comment ils l’ont suivi. Sur le premier point, on ne peut dénier au Premier ministre israélien une vision claire : l’annihilation de ses ennemis déclarés et l’affaiblissement de tous ses adversaires potentiels au prix du chaos chez eux, et la destruction de toute perspective de création d’un État palestinien. Il importe peu que cette stratégie soit mortifère pour Israël (voir sur Telos mon article de juin 2025, « Où mène la stratégie israélienne ? »), Trump l’a pour l’essentiel endossée, tout en forçant Netanyahou à arrêter son offensive aérienne en Iran en juin 2025 et à conclure un cessez-le-feu partiel à Gaza en septembre.

On ne peut que spéculer sur les raisons pour lesquelles Trump a joint ses forces à celles d’Israël contre l’Iran en juin 2025 : l’offensive israélienne était brillante et spectaculaire, peut-être s’est-il dit que la fête était trop belle pour ne pas y aller. Mais en février de cette année, rien ne l’obligeait à reprendre l’offensive aérienne contre l’Iran aux côtés d’Israël.

Netanyahou lui a-t-il forcé la main le 28 février ? C’est ce qu’a laissé entendre Marco Rubio devant les présidents et chefs de la minorité des commissions compétentes du Congrès, auxquels il a dit que les Israéliens ayant décidé de passer à l’attaque contre l’Iran, il valait mieux y aller dès le début, plutôt que d’intervenir après coup pour protéger Israël et les pays du Golfe des répliques iraniennes. (Trump a démenti de façon véhémente cette version et dit qu’il avait été seul à l’initiative de la guerre.)

Quoi qu’il en soit,  il a brisé un tabou de la stratégie américaine dans la région depuis plusieurs décennies qui était de garder séparées les actions militaires israéliennes et américaines, et de ne jamais y mener ouvertement d’opération conjointe. Que Netanyahou ait une vision de ce qu’il veut accomplir, que Trump l’ait suivi, au nom de buts stratégiques beaucoup moins clairs paraît, en tout cas, à peu près établi.

Une deuxième explication de l’intervention américaine est tout simplement l’inertie : les déploiements massifs de forces navales et aériennes américaines dans le région, initialement destinées à intimider l’Iran, ne pouvaient être maintenus indéfiniment. La tentation de s’en servir montait avec le temps, au détriment de l’option diplomatique, en fonction de ce dicton américain : « quand on se promène avec un marteau, tous les problèmes ressemblent à un clou. » Faute de savoir quoi faire de ces forces, Trump a fini par les employer, sans nécessité ni objectif clair.

L’élément déclencheur a sans doute été l’information, semble-t-il de source américaine, du lieu et de l’heure d’une réunion du Guide et des principaux chefs du régime iranien : cette occasion était trop tentante pour ne pas être saisie : elle a sans doute été décisive.

Enfin, la sous-estimation de l’adversaire a sûrement joué un rôle. Le régime iranien, considérablement affaibli par les sanctions économiques, la contestation intérieure, la disparition de deux de ses alliés, le régime d’Assad en Syrie et le Hamas, et par les pertes subies par le Hezbollah, paraissait une proie facile. Comme l’a dit Pete Hegseth, le secrétaire à la Guerre, dans sa première prise de parole après l’attaque : «  Tout cela n’a jamais été censé être un combat équitable, et ce n’est pas un combat équitable. Nous les frappons alors qu’ils sont à terre, et c’est exactement comme ça que ça doit être. »

Une politique en forme de pari

Tout cela n’aurait pas suffi sans l’audace de Trump, audace d’où le narcissisme n’est pas absent, mais le courage non plus : « aucun président n’a eu la volonté de faire ce que je veux faire ce soir », a-t-il dit en conclusion de son annonce des opérations le 28 février. Cette guerre est un pari, pris comme dans le brouillard, sans but ni issue claire. Trump pourrait en dire ce que Napoléon disait des batailles : « On s’engage et puis on voit. »

Cependant, au jeu, la marque du succès c’est de gagner, et Trump a pris un risque majeur : s’il gagne, il restera dans l’histoire comme le président américain qui aura mis à bas un régime détestable ; s’il perd, il portera le poids d’un échec américain qui, sans lui, ne se serait pas produit.

Tout tient donc à la définition de la victoire pour les  protagonistes. Or cette définition sera plus exigeante pour l’Amérique de Trump que pour les deux autres : pour l’Iran, il suffit, pour gagner,  que le régime ne tombe pas ; pour Israël, dont l’opinion soutient largement — à 90% — l’opération, la diminution d’une menace iranienne qu’elle juge existentielle pourra s’identifier à une victoire.

Pour Trump, qui doit convaincre l’opinion du bien-fondé de sa décision en l’absence de toute menace contre les États-Unis, c’est plus compliqué : il lui sera difficile de déclarer qu’il a gagné si le régime ne tombe ou ne fait des concessions majeures .Or il semble se tenir, et ne donne aucun signe de vouloir négocier.

Certes, dans la surréalité orwellienne où évolue Trump, il peut crier victoire au vu de résultats moindres que ses attentes, ce que lui facilitent les buts de guerre variés qu’il a allégués, ou blâmer les autres d’un possible échec : il commence à se plaindre de l’inaction de ses alliés Européens devant la fermeture du détroit d’Ormuz, ce qui extravagant, alors qu’il a déclenché la série d’événements ayant abouti à ce résultat ; mais ces tentatives risquent de ne pas convaincre, tant il a revendiqué cette guerre comme la sienne, quand bien même ce serait plutôt celle de Netanyahou. 

On peut dire que toute guerre est un pari, la guerre étant par essence le domaine des erreurs de prévision et des conséquences inattendues. Cependant, la morale et la prudence commandaient de s’efforcer de les réduire. On peut reconnaître à Trump de l’audace, mais sa décision, toute d’instinct, a été prise de façon solitaire et improvisée ; elle est allée de pair avec une incroyable imprévoyance.  

Avant d’entrer en guerre en 2003 contre l’Irak, George Bush avait obtenu un large soutien du Congrès, y compris de la majorité des Démocrates, cherché à construire un consensus à l’ONU et, à défaut, assemblé une large coalition et des moyens cohérents avec ses objectifs militaires.

Ici, les conséquences probables de la guerre ont été négligées, alors que de précédents épisodes  permettaient de les prévoir : l’interruption sélective du trafic maritime par l’Iran dans le détroit d’Ormuz (comme il l’avait fait pendant la guerre Iran-Irak entre 1984 et 1988) ; la résilience du régime face à une campagne menée uniquement avec des moyens aériens (comme l’Irak en 1991) ; la nécessité d’y revenir à de multiples reprises si l’on veut désarmer un pays proliférant par la force (comme les Américains avaient dû le faire en Irak à la fin des années  1990).

Le précédent de l’Irak après la première guerre du Golfe était aussi là pour rappeler qu’une tyrannie affaiblie, dans un pays ravagé par la guerre et appauvri par les sanctions, peut n’être ni moins oppressante pour sa population, ni plus accommodante vis-à-vis de l’extérieur. 

On a rapporté que, mis en garde par ses conseillers contre un blocus du détroit d’Ormuz, Trump a balayé l’objection en assurant que l’Iran ne tiendrait pas longtemps avant de capituler. On ne sait en fait rien de précis des échanges avec les Israéliens et au sein de l’administration américaine qui ont conduit au déclenchement de cette guerre : on peut parier que la présomption, la sous-estimation de l’adversaire et l’inattention aux suites probables de la guerre y ont eu une large part pour Trump.

Il a écarté la voie diplomatique pour engager les opérations alors que les négociations étaient en cours, et fait preuve, vis-à-vis de l’Iran, d’une intransigeance et d’un mépris qui contrastent avec la mansuétude et la déférence qu’il a témoignées à Poutine depuis un an dans ses négociations sur la guerre en Ukraine.

Les guerres prennent du temps et Trump, en impatient qui aime bousculer les échéances, n’a sans doute pas imaginé qu’elle puisse se poursuivre. Nous y sommes et, contre toute attente, le temps semble à présent jouer en faveur de l’Iran.    

Le culte de la force

Le nom ridicule de l’opération, « Epic Fury », doit attirer l’attention sur une autre dimension de cette guerre que son caractère hasardeux, mais non moins dérangeante : c’est la célébration de la force que pratiquent les responsables américains depuis son déclenchement.

Cette guerre, menée à distance avec des risques minimaux pour des forces américaines à la supériorité écrasante, n’a rien d’épique : c’est un processus industriel dans lequel le ciblage est réalisé en masse grâce à l’intelligence artificielle, et dont l’issue sera déterminée non par la prouesse guerrière mais par le volume des consommations de munitions.

Elle n’est pas davantage le reflet de la fureur, du moins du côté américain, à la différence des Israéliens, peut-être encore animés par le désir de se venger du 7 octobre ; le fait est que les Américains y sont entrés par opportunisme plutôt que par passion, en voyant, à tort ou à raison, s’ouvrir une fenêtre d’opportunité pour en finir avec un régime iranien à terre.

Relevons d’abord que rien n’a été fait du côté américain pour s’efforcer de justifier en droit cette guerre, sinon la référence à « une menace iranienne imminente » non autrement spécifiée, et qu’un observateur de bonne foi aurait du mal à discerner, hormis celle que fait peser le régime sur sa propre population ; mais les Américains n’ont invoqué aucune justification relevant de la «responsabilité de protéger », ni d’une quelconque règle de droit international susceptible de s’appliquer en l’espèce.

Si l’hypocrisie est l’hommage du vice à la vertu, les Américains, cette fois, s’en sont entièrement dispensés. Au contraire, ils ont multiplié par la voix de Pete Hegseth les déclarations tendant à répudier les contraintes juridiques de tous ordres pouvant encadrer leurs opérations militaires. 

C’est vers ce personnage qu’on doit se tourner pour mesurer la célébration désinhibée de la violence armée qui a saisi l’administration Trump. Certes, il y a toujours eu, en Amérique, une culture populaire virile et belliqueuse qu’on retrouve dans la base MAGA et dans les discours de Trump lui-même ; il y a aussi les excès naturels de la propagande de guerre. Mais le secrétaire à la guerre de Trump la a portés à des extrémités inédites et préoccupantes.

Rappelons que M. Hegseth, ancien présentateur de Fox News, a été militaire réserviste dans la Garde nationale du Minnesota : il a servi à Guantanamo, en Irak, puis comme instructeur de lutte contre-insurrection en Afghanistan. Il en a tiré un ouvrage[1] où il critique les contraintes que les règles d’engagement et les juristes font peser sur une armée qu’il veut léthale et libre d’agir. Ses convictions politico-religieuses sont celles de la « droite chrétienne », de plus en plus influente dans l’armée américaine, un mélange d’esprit de croisade, de soutien aveugle à Israël et de traditionalisme extrême des valeurs.

Il a, le 30 septembre 2025, convoqué tous les officiers généraux de l’armée américaine pour leur tenir un discours stupéfiant, les incitant à tourner le dos au wokisme, au politiquement correct, aux politiques de diversité et de promotion des femmes qui, selon lui, infestaient l’armée, pour développer un esprit guerrier : « nous devons être préparés à la guerre, pas à la défense. Nous entraînons des guerriers, pas des défenseurs. Nous nous battons pour gagner pas pour nous défendre (…) Nous ne combattons pas avec des règles d’engagement stupides. Nous délions les mains de nos guerriers afin d’intimider, démoraliser, pourchasser et tuer les ennemis de notre pays. Plus de règles d’engagement encombrantes et politiquement correctes, juste du bon sens, une léthalité maximale et la liberté d’agir pour nos combattants ! »[2] Les auditeurs médusés ont gardé le silence au terme du discours d’Hegseth.

Dans la même veine, ses interventions depuis le début de la guerre sont une exaltation débridée de la force américaine. Au passage, il a dénigré les alliés des Etats-Unis saisis d’effroi par la guerre « qui serraient leur collier de perles » (« pearl clutching ») : on reconnaît ici la veine viriliste et sournoisement homophobe familière au fascisme. 

On dira que Hegseth, critiqué jusque chez les Républicains, qui n’avaient pas voulu lui confier un poste exécutif lors du premier mandat de Trump et ont confirmé d’extrême justesse sa nomination au ministère de la défense, est un personnage marginal et un sycophante caricatural, que nul à Washington ne prend au sérieux. On ne sait : les épigones reflètent parfois mieux que lui-même la pensée du chef.

Trump, de son côté ne dit, en substance, rien de différent de son secrétaire à la Guerre : il a dit ne reconnaître de bornes à l’exercice de la puissance américaine que celles que lui dicte son sens moral, ce qui n’est pas particulièrement rassurant. Sa fascination d’enfant pour les bombardements aériens américains, dont il a retransmis un montage sur la musique des Beach Boys en juin, et sous forme de dessin animé lors de l’offensive en cours contre l’Iran, ne l’est pas davantage.

Cette fascination a, tout bien considéré, de quoi inquiéter : à rebours de la réputation de poule mouillée (« chicken ») qu’on lui a faite, il se peut que la résistance de l’Iran exaspère Trump et que, combinée à sa fascination pour la force américaine et au désir de démentir cette réputation, elle ne le pousse à choisir l’escalade plutôt que la voie de sortie (« off-ramp ») que son entourage, semble-t-il, lui a recommandée.

Au total, ce que la présidence Trump a montré dans la guerre déclenchée le 28 février, c’est une combinaison dangereuse de légèreté dans la prise de décision, d’excès de confiance en soi et dans la puissance américaine et de fascination grossière pour celle-ci.

On dira que la chance peut encore la servir et lui offrir une justification a posteriori sous la forme d’un effondrement du régime iranien. Cependant, à défaut d’une telle issue, qui semble de moins en moins probable, il faut admettre que Trump aura déclenché comme par distraction et sans en avoir considéré les implications, une guerre aux conséquences potentiellement délétères pour la démocratie américaine et son rapport à la force armée, et lourde de dangers pour le Moyen-Orient, pour le fonctionnement du système international et pour l’économie mondiale. C’est beaucoup !

Il faut souhaiter, en tout cas, que la France et les autres démocraties s’abstiennent de prêter leur concours aux États-Unis dans cette affaire, que Trump y éprouve la limite de sa puissance et de son soutien intérieur et qu’un échec le laisse découragé d’entreprendre ainsi à la légère de nouvelles aventures armées.

[1] Pete Hegseth, The War on Warriors: Behind the Betrayal of the Men Who Keep Us Free, Broadside Books, 2024.

[2] Transcript Secretary of War Pete Hegseth Addresses General and Flag Officers at Quantico, Virginia Sept. 30, 2025.