Quand les acteurs deviennent sociologues edit

16 May 2026

La force du vécu se révèle puissante dans l’analyse du monde social, tel est l’enseignement qui découle du livre de Guillaume Erner sur son passé de dirigeant d’entreprise. De quoi faire réfléchir sur les méthodologies utilisées en sociologie et revaloriser allègrement l’action participante et le récit sensible des acteurs.

Qui parmi les sociologues a connu une faillite financière : une vraie, avec des millions de dettes à éponger, des centaines de salariés en passe d’être sur le carreau et qui vous dardent de leurs reproches, les banques aux trousses et les juges en face ? A priori aucun. Guillaume Erner, aujourd’hui animateur-journaliste de la Matinale de France-Culture, fait donc figure d’exception, et la restitution de sa première phase professionnelle comme n°2 d’une société du Sentier (The City) oscille entre confession intime et sociologie du monde des affaires – des affaires de fringues, tout un programme. 

La sociologie en ligne de mire

L’auteur insiste : « je n’ai jamais rien voulu faire d’autre que d’être sociologue ». De cette obsession presqu’insolite de nos jours il ressort qu’entre le recomptage des piles de tee-shirts et les négociations sur le prix de magasins pour franchiser la marque, il a lu « tous les livres », en particulier les classiques de la sociologie de Marx à Simmel, rêve d’une carrière dans le monde des idées et passe quelques examens à l’Université. Après douze années dans la création et le commerce de vêtements, la banqueroute financière lui offre une issue de secours et en 2002, il soutient une thèse, Analyse critique du modèle du bouc-émissaire en sociologie de l’antisémitisme, sous la direction de Raymond Boudon. Cette bifurcation professionnelle pourrait être vue comme le triomphe improbable sur les forces du déterminisme, et prendre les accents d’un bourdieusien revanchard, mais non. Elle est relatée au rythme d’une commedia dell’arte qui enchante les aléas de la vie, sans en escamoter les traits tragiques. L’autodérision ashkénaze engloutit les codes attendus. 

Résumons. Le père de Guillaume Erner tenait une boutique de vêtements dans le Marais et n’a pas voulu financer des études de sociologie : « A ses yeux, devenir sociologue, c’était une manière de perdre (sa vie) ; il me voyait déjà rejoindre le rang des intellectuels prolétaroïdes. Il me fallait avoir un vrai métier, et non une occupation livresque » (merci au nom de la section 39 du CNRS, sociologie et droit, note MD).  Vu du commerce de fringues, il ambitionne pour son fils un avenir d’actuaire, métier qui consiste à calculer des primes d’assurance (« l’orientation scolaire dépend de ce que savent ou ignorent les parents »). Finalement, bac en poche, Guillaume Erner intègre une petite école de commerce à Toulouse. Puis, plutôt que de chercher un emploi ad hoc « où l’on pratiquerait le management par projet », il choisit la pente la plus lisse et la plus douce, celle de son milieu : « le frère de l’amoureux de ma sœur montait une marque au Sentier ». Ainsi après un entretien d’embauche qui défie tous les préceptes des manuels de DRH (« pas d’entretien, pas de test, encore moins de contrat de travail »), le voilà promu au titre de directeur du développement de The City.
Pourquoi pas journaliste, la maison d’à côté des sociologues ? Tout en travaillant full time, et même davantage, dans les délices de la maille, Guillaume Erner tente une nouvelle échappatoire et passe le concours de Sciences Po en candidat libre. Avec le recul et son ADN de penseur du social, il décrypte ses erreurs : « J’étais arrivé en terrain conquis, comme si je déjeunais à l’Avenue[1]  avec un top model habillé dans un costume Kenzo hors de prix. Ils m’avaient demandé de décrire ce que je faisais, j’avais tranquillement raconté mon quotidien, des négociations des tee-shirts à mes voyages en Pologne » (où il tente en vain d’exporter la marque). Le jury décide à sa place, il n’est pas de ce monde – une appréciation d’ailleurs qu’avec honnêteté il fait sienne. Plus qu’une absence de connaissances ou de culture, il avoue n’avoir ni les codes ni les réflexes de l’intelligentsia. 

La faillite

Guillaume Erner est l’héritier d’une famille de piqueurs de fils, coupeurs, façonniers, patronniers, apièceurs,  tailleurs,  stylistes, drapiers, fins connaisseurs des tissus installés depuis plusieurs générations dans le centre est de Paris, fuyant les ghettos de l’est. La musique stridente de la machine à coudre, c’est l’ambiance de son enfance, : « Je garde surtout le souvenir des mains d’hommes sur le tissu, des mains fermes, parfois calleuses, posées sur des métiers qui exigeaient de la force et de la précision ». Des métiers au plus près de la matière et au plus loin des spéculations intellectuelles. D’ailleurs personne ne connait un sociologue capable d’ourler une boutonnière ou de faire tomber impeccablement un col en le matelassant, ou de différencier une trame de fil d’une autre.

Son histoire familiale se confond avec celle du vêtement et de l’industrie textile :  de l’époque  d’après-guerre où on achetait un manteau pour la vie (l’apogée des tailleurs), à l’émergence du prêt-à-porter des années 60-70 dans le sillage de l’explosion de la consommation de masse (l’élégance à la portée de tous), et de l’avènement des marques.  Ces dernières, dans les années 80-90, proposent des habits comme des incarnations d’un moi profond (Cacharel, Naf-Naf, Sonia Rykiel, Dorothée bis, Agnès B,  Kenzo, etc)  jusqu’à ce que Zara, l’intrus espagnol, qui conçoit des tenues chic et abordables sans cesse renouvelées par de la fabrication en continu, fasse imploser le Sentier. La faillite de The City coïncide avec la fin d’un cycle économique : d’une économie organisée autour de l’activité marchande avec fabrication locale et commercialisation hexagonale à une économie dominée par la finance et la globalisation.

Un crash économique, lorsqu’on n’est pas protégé par un milieu influent ou une famille fortunée, laisse augurer qu’on ne s’en remettra jamais.  « Une faillite (…), c’est de la colère et une matière surnuméraire. Le monde entier vous en veut – plus exactement votre monde vous en veut. Fournisseurs impayés, partenaires plantés : tous vous regardent désormais comme un salaud. La justice interdit de se faire justice soi-même, mais elle n’interdit pas de tenter de récupérer son argent. Les créanciers s’y emploient avec zèle, de la compassion larmoyante aux intimidations frontales. Les plus agressifs étaient les banquiers, peut-être parce que c’est à eux qu’on devait le plus. Ils squattaient mon téléphone jour et nuit. J’étais dans la dernière ligne droite du bout de ma vie professionnelle ; alors que je n’avais pas 35 ans ».  Stress supplémentaire : « Je venais de vivre près d’un an à redouter de ne pas verser les salaires… Sept cent fiches de paie à honorer. » La violence interne du « modeur » est d’autant plus vive, qu’il a signé pour un prêt censé couvrir un plan de financement et donc offrir une bolée d’air provisoire à l’entreprise, sans avoir remarqué que ce prêt couvre 70% des besoins et donc qu’il manque 20 millions  : une erreur qui le livre à la vindicte de son patron/ami (qui cesse d’être son ami) et du reste de l’entreprise. Une erreur fatale, un égarement, qui va précipiter la chute de l’entreprise et qui pèse comme du plomb dans ses pensées. Une faillite est une dévastation psychologique : « avant on court, après on ne court plus : on attend. Imaginez un avion qui a raté sa piste, immobilisé au milieu de nulle part. » Le dépôt de bilan est précédé d’une longue période traversée par le déni et mille crucifixions : scruter éperdument les recettes du jour, se désespérer des magasins désertés par la clientèle, redoubler les jeux de cavalerie en recherchant des financements qui permettront de rejouer la mise, rêver d’un revers miraculeux (les goûts s’inversent), tenter de vendre l’entreprise, le graal de tout entrepreneur persuadé d’avoir créé un joyau envié par ses concurrents. « Je ne sais pas bien si j’ai quitté le Sentier ou si c’est le Sentier qui m’a quitté. »

Épilogue. En cherchant bien, difficile de ne pas voir dans la suite de l’histoire qu’une enfilade de hasards heureux. Il échappe aux conséquences personnelles de la faillite, grâce au brio de son avocat, Hervé Témime, qui plaide la non culpabilité : « Madame la juge, si l’on commence à condamner la poésie, alors le Sentier est perdu. La cavalerie ne constitue pas un crime, c’est un mot. Mon client a peut-être manqué de rigueur mais il n’a jamais eu l’intention de tromper. Il y a cru. Et croyez-moi madame la juge, croire est plus difficile que de dissimuler. » Il tire aussi parti des désordres des comptes du petit et moyen commerce avant la généralisation de l’ordinateur et la comptabilité analytique informatisée. S’y retrouver dans les jeux d’écritures sur papier d’un exploitant du Sentier est, pour un juge, une tâche titanesque, même inhumaine. 

Sans transition, peu après, tout juste docteur en sociologie, Guillaume Erner entame une carrière de journaliste à la radio. Son livre est un récit de sociologue comme s’il était devenu un jour un as de la mode pour pouvoir plus tard retracer avec finesse l’entrelacs des fils sociaux. Donc un hymne à la sociologie empirique, un argumentaire pour le témoignage savant.

[1] Un restaurant de l’avenue Montaigne très tendance, appartenant aux frères Costes.