Le chômage augmente? Oui, mais le taux d’emploi reste stable — et c’est cela qui compte edit
L’économie française présente aujourd’hui une situation en apparence paradoxale: alors que le taux de chômage augmente de nouveau, le taux d’emploi reste stable, voire augmente légèrement. Il est aussi, cela mérite d’être souligné, à un niveau historiquement élevé. Cette divergence étonnante brouille la lecture du marché du travail. Dans le débat public, la hausse du chômage est spontanément interprétée comme le signe d’une dégradation générale de l’emploi. Pourtant, les données récentes de l’Insee invitent à une analyse plus nuancée : le nombre de personnes en emploi reste remarquablement stable, tandis que davantage d’individus participent au marché du travail.
La résilience du marché du travail en France
Au premier trimestre 2026, le taux de chômage au sens du BIT atteint 8,1% de la population active, en hausse de 0,2 point sur un trimestre et de 0,7 point sur un an. Dans le même temps, le taux d’emploi des 15-64 ans reste quasi stable à 69,5%, contre 69,4% au trimestre précédent, soit un maximum historique depuis 1975, première année pour laquelle l’INSEE publie cette statistique. Cette coexistence d’une hausse du chômage et d’une stabilité de l’emploi peut sembler contradictoire. En réalité, elle révèle surtout une transformation profonde du marché du travail français : l’augmentation régulière du taux d’activité.
Le taux de chômage est un indicateur relatif. Il rapporte le nombre de chômeurs au nombre total d’actifs, c’est-à-dire aux personnes en emploi ou au chômage. Ainsi, lorsque davantage de personnes entrent sur le marché du travail, le chômage peut augmenter même si l’emploi progresse ou demeure stable. C’est précisément ce que montrent les chiffres récents de l’Insee. Le taux d’activité des 15-64 ans atteint désormais 75,6%, son plus haut niveau historique depuis que l’Insee le mesure.
Cette hausse du taux d’activité constitue la principale clé d’interprétation de la divergence entre la courbe du chômage et celle de l’emploi. Davantage de personnes qu’auparavant participent au marché du travail : des seniors prolongent leur activité, davantage de jeunes s’inscrivent dans des démarches d’insertion, et certaines populations auparavant éloignées de l’emploi, notamment les bénéficiaires du RSA, cherchent à s’en rapprocher et rejoignent donc les statistiques de l’activité. Cette dynamique est particulièrement visible chez les 55-64 ans, dont le taux d’activité dépasse de 6,6 points son niveau de fin 2019.
Le phénomène s’explique également par les réformes récentes du marché du travail et de la protection sociale. L’Insee souligne notamment que la mise en œuvre de la loi pour le plein emploi contribue à faire entrer dans les statistiques de l’activité des bénéficiaires du RSA et des jeunes inscrits à France Travail sans avoir encore travaillé. Ces publics participent davantage au marché du travail, ce qui augmente mécaniquement le nombre de personnes comptabilisées comme chômeurs lorsqu’elles recherchent activement un emploi. Ainsi, une partie de la hausse du chômage reflète moins une destruction d’emplois qu’une intensification de la participation au marché du travail, dont on ne peut que se féliciter.
Ce mécanisme est essentiel à comprendre, car il montre les limites du taux de chômage comme indicateur unique pour appréhender la situation du marché du travail. Un pays peut afficher un chômage faible parce qu’une partie importante de sa population est inactive et sortie du marché du travail. À l’inverse, une hausse du chômage peut traduire une amélioration de l’inclusion économique si davantage de personnes cherchent un emploi.
Dans cette perspective, le taux d’emploi apparaît comme un indicateur plus pertinent pour évaluer la capacité d’une économie à mobiliser sa population en âge de travailler. Le taux d’emploi mesure en effet directement la proportion de personnes ayant effectivement un emploi dans l’ensemble de la population en âge de travailler. Et sa mesure est moins conventionnelle. Rappelons ici qu’un chômeur au sens du BIT vérifie trois caractéristiques : être sans emploi, disponible pour travailler et à la recherche active d’emploi. Contrairement au taux de chômage, le taux d’emploi n’est pas affecté par les variations de la participation au marché du travail. C’est pourquoi il permet de mieux apprécier la réalité productive d’une économie. Or, les données actuelles montrent que ce taux reste relativement élevé en France. À 69,5%, il se situe à peine en dessous du record historique atteint en 2025. Si nous faisons moins bien que nos voisins allemands (77,7% au T4 2025) et néerlandais (83%), nous avons rattrapé une partie du retard.
Cette performance est particulièrement notable chez les seniors. Le taux d’emploi des 50-64 ans atteint 69,4 %, tandis que celui des 60-64 ans continue de progresser fortement pour atteindre 45,1%, un niveau inédit depuis 1975. Ces évolutions traduisent une transformation structurelle de l’économie française : les carrières s’allongent, la participation des femmes continue d’augmenter et l’intégration au marché du travail progresse sur le long terme.
Préférer le taux d’emploi au taux de chômage pour caractériser l’équilibre du marché du travail
Dès lors, l’interprétation des chiffres du chômage doit être réévaluée. Une hausse du chômage n’est pas nécessairement synonyme d’échec économique lorsque l’emploi reste élevé et que davantage de personnes participent au marché du travail. Au contraire, une société où plus d’individus souhaitent travailler et cherchent un emploi peut témoigner d’une plus grande confiance dans les perspectives économiques et d’une meilleure intégration sociale.
Cela ne signifie évidemment pas que la hausse du chômage doit être minimisée. Deux signaux en particulier demeurent préoccupants. Tout d’abord, la progression du chômage de longue durée, c’est-à-dire d’un an ou plus. Le taux de chômage de longue durée augmente et atteint désormais 2%, ce qui témoigne de réelles difficultés de certaines populations à trouver un emploi. Ensuite, l’augmentation du nombre de jeunes ni en emploi, ni en études, ni en formation (NEET, selon l’acronyme anglais) depuis 2022, la proportion des jeunes de 15 à 29 ans dans cette situation atteignant désormais 13,1%, ce qui est considérable et largement au-dessus des niveaux constatés dans d’autres pays comme l’Allemagne (environ 9%) ou les Pays-Bas (environ 6%). Certes, ce niveau demeure inférieur à celui observé en 2015 (plus de 14%) mais il est, depuis son minimum de 2022 (à moins de 12%), en nette augmentation. Cette population mérite une attention toute particulière, car les stigmates d’une situation prolongée en NEET peuvent rendre plus difficile ensuite l’accès à l’emploi d’une population qui a devant elle toute sa période d’âge actif.
La route est encore longue…
L’évolution conjointe du taux de chômage, du taux d’activité et du taux d’emploi montre que le marché du travail français traverse moins une crise de l’emploi qu’une phase de recomposition de sa population active.
En définitive, le véritable indicateur de la santé du marché du travail n’est pas uniquement le taux de chômage, mais bien la capacité d’une économie à créer et maintenir des emplois pour une part croissante de sa population. Or, sur ce point, la France conserve aujourd’hui des résultats historiquement solides. Le chômage augmente, certes, mais le taux d’emploi reste stable à un niveau record — et c’est probablement cela, plus que tout le reste, qui doit retenir l’attention.
Cependant, le fait que le taux d’emploi actuel de la population âgée de 15 à 64 ans est, à 69,5%, le plus élevé observé depuis que ces données détaillées sont disponibles, c’est-à-dire depuis 1975, ne doit pas amener à considérer la situation comme satisfaisante, pour deux raisons principales.
Tout d’abord, le niveau actuel du taux d’emploi est encore très inférieur à celui observé dans d’autres pays, comme les pays nordiques et scandinaves, l’Allemagne (où il est d’environ 77%) ou les Pays-Bas (83%). Cet écart contribue largement à faire que le PIB par habitant de la France est nettement inférieur à celui de ces pays et en conséquence à nos difficultés de finances publiques.
Ensuite, parce que le taux d’emploi global actuel (de 69,5%) est supérieur à celui observé en 1975 (66,6%) grâce à la forte augmentation du taux d’emploi des femmes (qui passe de 51,6% à 67,3% sur la période), le taux d’emploi des hommes demeurant encore très inférieur à celui observé en 1975 (71,7% contre 81,6%). La hausse du taux d’emploi global s’explique donc essentiellement par l’aspiration croissante des femmes à l’autonomie et l’indépendance, et non à une hausse de la situation en emploi de toutes les populations.
Prenons les choses du bon côté : ces chiffres témoignent des grandes potentialités que nous conservons d’augmenter le taux d’emploi global et ce faisant d’enrichir le pays et augmenter le pouvoir d’achat. Mais cela signifie la poursuite de l’engagement de réformes courageuses et souvent peu populaires visant à augmenter les taux d’emploi des moins qualifiés, des jeunes et des seniors. Une telle orientation devrait être au cœur des propositions économiques des candidats aux prochaines élections.
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