Iran: le début de la fin? edit

1 March 2026

Les bombardements américano-israéliens et la mort du Guide suprême, Ali Khamenei, marquent un point d’inflexion dans une crise qui pourrait signer la fin du régime des mollahs. La veille pourtant la négociation à Genève sur l’uranium enrichi avait bien avancé, selon le médiateur omanais des pourparlers américano-iraniens : l’Iran acceptait enfin d’éliminer son stock susceptible de fabriquer dix bombes nucléaires. Avec l’intervention américano-israélienne, l’hypothèse d’une escalade régionale redevient un scénario central dans les chancelleries comme dans les médias. Mais la question cruciale est désormais celle d’un changement de régime. L'histoire régionale a marqué les limites de ces expériences quand elles ont imposées de l'extérieur. Mais le contexte iranien appelle une autre lecture.

L’histoire politique nous rappelle une constante : les systèmes ne s’effondrent pas d’abord sous la pression extérieure, mais lorsqu’ils cessent de convaincre à l’intérieur. Ils tombent moins par les bombes que par l’érosion de la croyance collective qui les soutient. Or ce qui se joue aujourd’hui en Iran relève précisément de cette érosion. Le régime des mollahs conserve encore ses appareils sécuritaires, ses relais régionaux, ses ressources économiques résiduelles et sa capacité de répression dans un contexte de crise économique et sociale de grande ampleur. Mais il semble avoir perdu quelque chose de plus fondamental : la maîtrise du récit qui justifiait sa nécessité, sa supériorité morale et son horizon historique. Depuis 1979, la République islamique s’est construite sur une architecture idéologique cohérente : contrôle des corps au nom de la morale religieuse, projection d’une puissance régionale ascendante, promesse d’une dissuasion militaire intouchable, monopole du langage politique légitime et sacralisation du sacrifice comme fondement de la communauté. Pendant des décennies, cette construction a fonctionné, non sans tensions, mais avec une certaine efficacité structurelle. Elle produisait un cadre de sens dans lequel même ses adversaires les plus sérieux devaient se situer. Or, déjà ébranlé par le mouvement vert post-électoral de 2009, puis ces trois dernières années avec le mouvement Femme, Vie, Liberté, une série de ruptures profondes a fissuré cette architecture théocratique. Ce ne sont pas des incidents isolés ni des crises conjoncturelles. Ce sont des fractures qui touchent à la fois le contrôle social, la crédibilité stratégique, la performativité du pouvoir et l’imaginaire collectif. Cinq ruptures majeures ont ainsi atteint le cœur même de l’édifice idéologique et stratégique du pouvoir.

L’effondrement du voile obligatoire

Pour un observateur extérieur, le voile peut apparaître comme une question culturelle. Pour les mollahs, il constitue depuis 1979 un instrument central de souveraineté politique sur le corps social. Le voile obligatoire n’était pas seulement une norme religieuse. Il fonctionnait comme un test permanent : démontrer que l’État pouvait encore imposer sa volonté jusque dans l’intimité du quotidien. Le mouvement Femme, Vie, Liberté, déclenché en septembre 2022 après l’assassinat et la torture en prison par la police des mœurs de Mahsa Amini, avait profondément ébranlé ce mécanisme. Pendant des mois, des Iraniennes ont retiré leur voile. Nombre d’hommes ont soutenu, pour la première fois avec une grande ampleur, ce geste résistant. Des villes entières ont vu disparaître, partiellement ou massivement, l’application sociale de cette norme qui limitait et opprimait le corps féminin pour bien contrôler l’espace public. Pour beaucoup d’Iraniens, cette chute progressive du voile obligatoire a pris une portée symbolique comparable à celle de la chute du mur de Berlin : non pas un simple changement socioculturel, mais l’effondrement visible d’un mur intérieur, celui de la peur intériorisée et de l’acceptation contrainte. Même si la loi existe toujours, la réalité sociologique a manifestement changé. Or, pour la théocratie des Mollahs, cette désobéissance visible et persistante est plus dangereuse que la contestation clandestine. Elle détruit la performativité du pouvoir et continue, comme un texte social vivant, à rappeler cette rupture. Ce qui s’est effondré ici n’est plus seulement une règle vestimentaire. C’est la croyance collective dans la capacité du régime à façonner le quotidien. Mais la portée de cette rupture dépasse largement la question du hijab. La libération progressive du corps féminin a ouvert un espace inédit de divergence entre les pratiques sociales et le discours théologique dominant. En défiant l’obligation du voile, les femmes iraniennes n’ont pas seulement déplacé un morceau de tissu ; elles ont déplacé le centre de gravité du pouvoir religieux sur le corps. Elles ont montré que l’ordre islamique imposé n’était ni naturel, ni intouchable, ni irréversible. À partir de ce moment, d’autres comportements ont commencé à s’écarter plus ouvertement de la norme prescrite : présence plus affirmée dans l’espace public, transformation des codes vestimentaires, modification des interactions sociales, recul de l’autorité morale des institutions religieuses dans la vie quotidienne. Ce processus n’a pas été spectaculaire en permanence. Il a été diffus, progressif, parfois silencieux. Mais il a installé une fissure durable entre la société et l’idéologie proclamée. Et c’est précisément dans cette fissure que s’inscrivent aujourd’hui d’autres gestes, plus radicaux encore, où le corps continue de devenir le lieu central de la dissidence — jusque dans les espaces que le régime croyait les plus verrouillés. La contestation du voile a ainsi constitué un commencement : le moment où une partie de la société a cessé de considérer le langage théologique du pouvoir comme la mesure ultime de la conduite collective.

La fin du mythe d’une puissance ascendante dans la région

Pendant deux décennies, le régime islamique a construit un récit stratégique cohérent : celui d’une puissance en expansion, structurée autour de ce que le discours officiel appelait, avec beaucoup de fierté, la « profondeur stratégique ». De la Syrie à l’Irak, du Liban au Yémen, l’influence des Gardiens de la révolution renforçait constamment son réseau de milices alliées, visant à projeter une image de puissance régionale incontournable. Cependant, les événements récents ont profondément ébranlé ce récit. L’affaiblissement de l’axe syrien, la fragilisation du Hezbollah et l’éradication partielle du Hamas au Liban et à Gaza, la chute de Bachar al-Assad en Syrie, ainsi que les pressions croissantes sur d’autres réseaux régionaux comme le Hashd al-Shaabi en Irak et les Houthis du Yémen, ont révélé une réalité plus coûteuse et plus amère que ce que la propagande des mollahs laissait entendre. Depuis 2012, l’Iran avait dépensé plus de 20 milliards de dollars pour soutenir des groupes armés dans la région, notamment le Hezbollah et le Hamas. Cette stratégie visait à étendre l’influence iranienne et à constituer une ligne de défense avancée contre ses adversaires traditionnels Etats-Unis et Israël dénoncés quotidiennement à Téhéran. Après l’attaque surprise du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, la riposte militaire massive d’Israël a infligé des pertes significatives aux groupes soutenus par l’Iran, détruisant des dépôts d’armes, des centres de commandement et des infrastructures logistiques. Ces réseaux politico-militaires ont subi des revers majeurs en quelques semaines, mettant en évidence la vulnérabilité de cette stratégie d’influence régionale.

Nombre de cadres dirigeants du régime avaient déjà été éliminés avant Ali Khamenei, guide suprême de la Révolution depuis 1989 : Abdolrahim Moussavi, chef d’état-major des armées, Mohammad Pakpour, commandant en chef des Gardiens de la Révolution, le général Aziz Nasirzadeh, ministre de la Défense, l’amiral Ali Shamkhani, secrétaire du Conseil de défense. Le régime a ainsi été décapité, ce qui a suscité des manifestations pro-régime hier à Téhéran. Cette série d’événements a provoqué une onde de choc dans l’opinion publique iranienne. Le contraste entre les investissements massifs consentis et les résultats obtenus a suscité, même chez les partisans du régime et les conservateurs, des interrogations sur la pertinence de la politique étrangère du régime. Mais la perception d’une puissance régionale en expansion s’est effondrée, laissant place à une réalité marquée par des revers militaires et une remise en question de la légitimité des engagements extérieurs.

Une dissuasion mise à nu

Pendant des années, le régime a cultivé l’image d’une puissance militaire invulnérable, reposant sur deux piliers : un réseau régional de forces alliées et une dissuasion technologique avancée, notamment balistique et potentiellement nucléaire. Ce récit a été profondément ébranlé lors de la guerre de 12 jours en juin 2025. Le 13 juin, Israël a lancé une vaste opération de frappes ciblées qui ont éliminé plusieurs hauts commandants des Gardiens de la révolution. Ces attaques ont porté un coup sévère à la chaîne de commandement militaire iranienne. Environ dix jours plus tard, les États-Unis ont lancé une opération complémentaire ciblant trois sites nucléaires clés : Fordow, Natanz et Ispahan. Ces frappes avaient déjà infligé des dommages significatifs aux installations nucléaires, mettant en évidence la vulnérabilité de sites considérés comme « intouchables ». Parallèlement, l’arsenal balistique iranien a subi des pertes importantes. L’Iran a perdu entre un tiers et la moitié de son stock de missiles balistiques, ainsi qu’une grande partie de ses capacités de lancement. Ces événements ont provoqué un choc narratif majeur au sein de la population. Malgré les efforts de la vaste machine de propagande, la promesse d’invincibilité s’est révélée illusoire et ne tient finalement plus face à l’épreuve des faits sur place.

L’émergence d’un horizon politique alternatif

Depuis sa fondation, le régime islamique a construit une équation politique simple mais très réussie : aucune alternative crédible à l’horizon, donc aucun changement politique possible auprès d’un pouvoir absolutiste. Pendant des décennies, cette équation a fonctionné, y compris chez une partie des opposants, convaincus que toute transition restait incertaine, voire dangereuse. Aujourd’hui, ce monopole s’est profondément fissuré. La visibilité internationale croissante de figures d’opposition, notamment Reza Pahlavi, le fils du Shah en exil s’érigeant en nouvel héritier bien qu’il soit quasi inconnu auprès des jeunes générations n’ayant connu que le pouvoir des Ayatollahs, accompagne aussi la convergence relative des débats politiques sur une fin du régime dans la diaspora (4 millions dans le monde contre 93 millions dans le pays) comme au sein de la majorité des couches sociales à l’intérieur du pays. Ces facteurs internes et externes ont contribué à modifier progressivement un paysage mental iranien clivé et souvent resté figé aux fondements du régime. Un imaginaire de « l’après » devient de plus en plus pensé, exprimé et même théorisé. Depuis 2009 jusqu’à aujourd’hui, une même séquence s’est répétée sous les yeux des Iraniens : mobilisation, répression, silence forcé. Ce cycle presque algorithmique a érodé la croyance dans l’efficacité de la mobilisation seule et a accentué la nécessité de devoir penser à un « après ». Or un élément plus récent vient renforcer cette transformation.

À la fin du mois de février 2026, quelques semaines seulement après le massacre et le silence imposé par la répression massive, de nouvelles manifestations ont recommencé dans plusieurs universités du pays. Ce retour de la contestation, dans un climat encore marqué par la peur et le deuil, a surpris de nombreux observateurs. Mais ce qui a frappé davantage encore, ce sont les slogans scandés par les étudiants. Loin de revenir à un langage strictement corporatiste ou à la rhétorique classique de la gauche universitaire iranienne, ces slogans reprenaient presque mot pour mot ceux entendus dans les rues lors des mobilisations récentes. Cette convergence n’est pas anodine. Historiquement, l’université iranienne a souvent constitué un espace critique autonome, parfois traversé par des imaginaires idéologiques distincts de ceux de la classe moyenne urbaine. Aujourd’hui, on observe un glissement progressif : une partie croissante du milieu étudiant semble se reconnaître dans l’horizon politique porté par la société mobilisée dans la rue. Ce rapprochement entre l’espace universitaire et la masse sociale des contestataires renforce l’idée que l’alternative ne relève plus seulement d’un débat élitiste ou diasporique, mais qu’elle s’enracine de plus en plus dans un imaginaire collectif partagé. Ainsi, malgré la brutalité de la répression, l’idée d’un « après » ne se dissout pas. Elle circule, se reformule, se transmet dans un espace public à la fois verrouillé et toujours dangereux. Précisément cette persistance post-traumatique, accentue la fissure dans l’équation fondatrice du régime : l’absence d’alternative n’apparaît plus comme une évidence, mais comme une construction fragile d’un régime totalitaire de plus en plus contestée ouvertement.

Le traumatisme des massacres de 2026

Les 8 et 9 janvier 2026, l’Iran a connu l’une des répressions les plus violentes de son histoire contemporaine. Des dizaines de milliers de personnes ont été tuées en quelques jours lors de la répression des manifestations et plus de 300 000 blessées. Des témoignages documentés évoquent des blessés achevés dans des hôpitaux, des corps confisqués pour empêcher des funérailles publiques, et des familles contraintes de payer pour récupérer les dépouilles de leurs enfants. Ces atrocités ont profondément marqué la conscience collective iranienne, certains parlant d’un traumatisme national irréversible. Pour une large partie de la population, l’idée d’une transformation du système par la réforme ou le dialogue apparaît désormais totalement compromise. Dans cette perception divisée entre deux camps, le peuple comme le régime semblent enfermés dans une logique où la survie passe par une capacité accrue de brutalité et une hostilité durable. Or, ce traumatisme n’a pas produit uniquement la sidération et la peur. Il a également engendré une forme inattendue de résistance symbolique contre le discours théologique du pouvoir. Là où le régime cherchait à administrer le deuil, à contrôler les funérailles, à imposer son lexique du martyre et de la soumission, des familles ont refusé de s’inscrire dans cette liturgie officielle. Autour des tombes des jeunes tués dans les rues, des gestes ont émergé qui rompent avec la grammaire imposée de la tristesse disciplinée. Des personnes, et surtout de jeunes femmes, ont chanté et dansé. Ces gestes ne relèvent ni de l’excès émotionnel ni d’une simple provocation. Ils traduisent un refus plus profond : celui de laisser la mort être confisquée par l’appareil idéologique du régime. En transformant le deuil en affirmation de vie, en introduisant le mouvement là où le pouvoir attendait l’immobilité, une partie de la société iranienne a témoigné qu’elle ne reconnaissait plus l’autorité théologique du régime sur le sens même de la souffrance et de la perte. L’histoire politique montre que les régimes tombent rarement uniquement sous pression extérieure. Ils s’effondrent lorsque la société cesse de croire à l’histoire de leur nécessité. Aujourd’hui, le régime des mollahs conserve encore des instruments de pouvoir : appareil sécuritaire, ressources économiques résiduelles, réseaux institutionnels et internationaux. Mais il semble avoir perdu quelque chose de plus fondamental : la capacité de produire un récit crédible sur lui-même et sur l’avenir qu’il prétend incarner. Malgré la confrontation militaire avec les États-Unis ou Israël, le système politique iranien semble incapable de reconstruire les éléments qui faisaient sa stabilité : capacité d’imposition interne, présence stratégique régionale et monopole de l’avenir politique. Pour l’instant, ces piliers apparaissent profondément fissurés.

Le début de la fin ?

Usés par des années de privations et de terreur, de nombreux Iraniens ne nourrissent guère d’illusions quant aux véritables enjeux géopolitiques de l’intervention militaire extérieure. La guerre est souvent perçue à travers un prisme quasi machiavélien : « l’ennemi de mon ennemi devient mon ami ». Pour beaucoup, les seuls acteurs susceptibles d’ébranler réellement le pouvoir théocratique seraient Donald Trump et Benjamin Netanyahou — eux-mêmes étroitement liés, dans leurs propres pays, à des forces religieuses et conservatrices. Personne n’est dupe : ces dirigeants interviennent moins par solidarité avec le peuple iranien que pour consolider leur pouvoir interne ou défendre leurs intérêts stratégiques, qu’il s’agisse du nucléaire ou du pétrole, dans une région déjà profondément déstabilisée.

À travers ce choc extérieur, une partie importante de la population espère une rupture décisive capable de mettre un terme à la République islamique, née elle aussi dans la violence. Depuis 1979, le régime s’est appuyé sur une mémoire doloriste du chiisme — celle des martyrs fondateurs, d’Ali puis surtout d’Hussein à Kerbala — pour façonner un imaginaire collectif du sacrifice et du deuil. Cette instrumentalisation d’un « chiisme noir », fondé sur la lamentation et l’exaltation du martyre, a servi de puissant levier de mobilisation et de contrôle.

La guerre Iran-Irak (1980-1988) a prolongé ce paradigme, au prix d’environ un million de morts des deux côtés. Dès les premières années de la République islamique, la théologie du deuil permanent est devenue un outil de légitimation et de discipline sociale, fédérant la population autour d’une mémoire douloureuse tout en consolidant l’autorité du pouvoir religieux.

Aujourd’hui, la réaction d’une partie significative de la population semble traduire une rupture plus profonde avec cet islam politique et avec la culture de la lamentation qui l’accompagne. L’Iran semble ainsi entré dans une nouvelle phase historique : un moment de transition où le système théocratique continue de fonctionner en apparence, alors même que, dans l’imaginaire collectif, sa fin devient concrètement envisageable.

Reste une question essentielle : à quel prix et au profit de quelles perspectives durables ? La société iranienne devra affronter d’immenses défis de reconstruction politique, sociale et économique. En juin 2018, Ahmad Alam al-Hoda, imam du vendredi à la grande mosquée de Mashhad et beau-père de l’ancien président conservateur Ebrahim Raïssi (mort en mai 2024), déclarait publiquement, au plus fort des tensions et des manifestations : « Si jamais nous, les mollahs, devions partir, nous vous laisserons une terre brûlée. »