Macron et l’Europe: une longue incompréhension edit
Peu de temps après son élection, Emmanuel Macron est allé à la Sorbonne pour présenter ses ambitions sur l’Europe. Il a sans doute été surpris du scepticisme avec lequel son discours a été reçu un peu partout à l’étranger, en particulier son appel à l’indépendance stratégique. L’invasion de l’Ukraine, le retour de Trump et les menaces multiformes de la Chine ont semblé lui donner raison. Hélas, maintenant qu’il s’agit d’entrer dans le concret, Macron se retrouve à nouveau largement isolé. En fait, il s’agit d’une longue incompréhension entre la France et ses partenaires. Longtemps gérée avec une bienveillance parfois moqueuse, cette incompréhension irrite de plus en plus nos partenaires.
Macron a remporté sa première élection par l’audace de ses remises en cause des vaches sacrées françaises. Sa première année de pouvoir s’est traduite par une succession rapide de réformes qui semblent oubliées aujourd’hui. Mais son discours à la Sorbonne reprenait les vieilles visions françaises : le rêve de l’Europe-puissance, un anti-américanisme parfois voilé mais bien présent, une foi dans le rôle de l’État, d’autant plus surprenante qu’en matière interne son engagement en faveur d’une politique de l’offre impliquait une réduction de ce rôle. Ce discours semblait avoir été écrit au Quai d’Orsay, traditionnel bastion du nationalisme français quelque peu nostalgique des gloires passées.
Certes, Trump semble aujourd’hui justifier l’antiaméricanisme, mais pas pour les raisons traditionnelles en France, la conjonction de deux courants de pensée puissants depuis longtemps. La vision gaullienne était faite d’hostilité à une superpuissance qu’une autre puissance, la France, devait contenir. Par sa taille (et ses moyens financiers), cela passait par une Europe-puissance. D’autre part, aiguillonnée pas le plus grand parti politique de l’après-guerre, le Parti communiste, il s’agissait de s’appuyer plus ou moins explicitement sur l’URSS pour remettre en cause le capitalisme et mettre en place une troisième voie, jamais définie. Même si le gaullisme et le communisme ont quasiment disparu, ces deux courants de pensée restent bien vivants en France. Mais pas ailleurs en Europe. L’indépendance stratégique prônée par Macron a été perçue comme la continuation de cette vision.
Le discours du Premier ministre canadien Mark Carney à Davos a explicitement remis en selle la notion d’indépendance stratégique, mais pas au sens français. Carney n’est sûrement pas anticapitaliste et il regrette le manque de fiabilité de l’Amérique qui a élu, par deux fois, Trump. Son objectif est de contourner les États-Unis, mais aussi la Chine et la Russie, pour permettre aux démocraties libérales de fonctionner dans une partie du monde encore régie par des règles collectivement définies et par un attachement à des valeurs morales jusque-là promues par les États-Unis.
Vue de Paris, l’indépendance stratégique a un sens bien différent. Il s’agit de s’opposer aux États-Unis, où la vieille notion d’America First revient en force, tout en ouvrant à nouveau un dialogue avec la Russie, le retour de la troisième voie. Il s’agit aussi de construire au plus vite une Europe-puissance capable de rivaliser avec les États-Unis et la Chine. Pour ce faire, dans la vision française le rôle de l’État est primordial. Il s’agit de construire des entreprises destinées à devenir des champions européens en recourant à un protectionnisme assumé et à une politique industrielle commune soutenue par des vastes subventions financées collectivement. Ce projet est voué à l’échec.
La puissance d’un pays, aujourd’hui comme hier, passe par sa capacité à innover. Or, on le sait depuis les travaux de Schumpeter dans les années 1949, développés par les derniers Prix Nobel Philippe Aghion et Peter Howitt, les innovations ne peuvent prendre racine que si les vieux produits et les vieilles technologies sont remplacées. C’est le concept de destruction créatrice, nécessaire au progrès et à la croissance économique. Évidemment, les entreprises qui ne peuvent pas ou ne savent pas mettre en place les innovations se défendent en essayant de bloquer les innovations, soutenues par les syndicats au nom de la défense de l’emploi. Ces puissants groupes d’intérêt sont à l’œuvre partout. Ils plaident auprès de leurs gouvernements pour une protection contre une concurrence « injuste » et pour des subventions. Mais le protectionnisme et les subventions aux perdants de l’innovation ont toujours été la voie du déclin, pas celle de la grandeur.
Tristement, Macron veut que les dépenses publiques soient consacrées à l’achat d’équipements fabriqués en Europe. Le commissaire européen Stéphane Séjourné, ancien ministre de l’Europe et des Affaires étrangères de Macron, vient de publier une tribune dans Les Échos et d’autres journaux européens, cosignée par 1141 chefs et dirigeants d’entreprise, dans laquelle il présente « un principe très simple : chaque fois que l’argent public européen est utilisé, celui-ci doit contribuer à la production et aux emplois européens de qualité ». C’est simple, en effet, mais à courte vue, et dangereux à terme. Le bon principe est que chaque fois que l’argent public est utilisé, la dépense doit être efficace et parcimonieuse. Ce principe doit s’appliquer partout, que ce soit au niveau national ou européen.
C’est désormais généralement reconnu, l’Europe est très en retard dans les hautes technologies. Ainsi, une armée équipée « made in Europe » ne tiendra pas la route face aux États-Unis, ni peut-être la Russie et la Chine. Plus largement, c’est le cas dans les domaines des technologies d’information, d’où l’objectif de développer des champions européens. Pour Macron, cela veut dire subventionner, d’une manière ou d’une autre, des entreprises destinées à innover pour devenir des champions mondiaux. Les chances de succès sont, au mieux, minimes. Les compagnies à la pointe de l’innovation, comme Google, Apple, Amazon, Microsoft, OpenAI ou Anthropic, n’ont pas bénéficié de subventions. La légende dit même qu’elles ont démarré dans un garage ou une chambre d’étudiant. Macron imagine-t-il vraiment que les sociétés signataires de la tribune de Séjourné, par exemple Veolia, Michelin ou Sanofi, même fortement subventionnées, vont contribuer à développer les hautes technologies du futur ? Ces entreprises sont tout simplement à la recherche de subventions. C’est l’aveu involontaire de cette tribune : le volet industriel de l’indépendance stratégique constitue une alliance entre des groupes d’intérêt privés et la bureaucratie qui tire son pouvoir de l’argent qu’elle distribue. Plus, c’est toujours mieux.
L’affaire devient même humiliante pour la France. Plombé par son endettement, le résultat de décennies de déficits publics, le gouvernement n’a tout simplement pas les moyens de cette ambition inefficace. La brillante solution consiste à emprunter collectivement. Les eurobonds envisagés seront collectivement garantis par tous les pays de l’UE. Mais ceux qui, comme l’Allemagne, les Pays-Bas ou les pays nordiques, ont su maintenir leur dette publique à des niveaux relativement bas manquent d’enthousiasme. Alors vient une nouvelle idée brillante : développer les innovations technologiques stratégiques au niveau européen. Par exemple, il est question que l’Allemagne et la France produisent conjointement l’avion de chasse du futur. Oui mais, la France exige que ce soit Dassault qui pilote l’opération. Même les plus francophiles des dirigeants allemands ne peuvent pas partager la vision élevée de Macron. D’ailleurs, les Allemands ont débloqué une somme considérable pour acquérir les armements nécessaires à son objectif de construire « la plus puissante armée d’Europe ». Ils en ont les moyens.
Macron avait une chance de remettre au goût du jour son idée d’indépendance stratégique. Mais son indépendance stratégique à lui ne correspond pas à celle que souhaitent les autres Européens. Ils ne veulent pas s’opposer aux États-Unis, ni se lancer dans de coûteuses opérations de politique industrielle qui, dans les faits, seront capturées par les champions nationaux d’hier. La Commission Européenne, qui cherche toujours à étendre ses responsabilités et les moyens qui vont avec, est instinctivement plus du côté de Macron. Un accord franco-allemand aurait pu aider, mais Macron est trop gourmand, et surtout, il semble incapable de sortir de l’ornière dans laquelle la France est tombée il y a bien longtemps. D’ici au Conseil Européen du 19 mars, qui se penchera sur l’innovation, la clé de l’indépendance stratégique, il a le temps de changer d’avis. Mais il lui faudrait remiser la vieille vision française et se dégager des groupes de pression, comme les grandes entreprises, le Quai d’Orsay et même les syndicats qui sont focalisés sur l’emploi et non les innovations. La marche est vraiment très haute.
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