Iran: de la guerre extérieure à la mort intérieure edit

20 January 2026

Les protestations récentes en Iran ne peuvent être comprises ni comme une simple répétition des cycles précédents, ni comme une explosion spontanée de colère sociale. Elles s’inscrivent dans une révolution longue et discontinue, aujourd’hui marquée par une intensification sans précédent de la répression, une radicalisation des pratiques protestataires et une fragmentation profonde du « camp du peuple ».

Dans un contexte régional tendu, proche d’une situation de quasi-guerre, la violence extrême de l’État révèle moins sa solidité que sa peur croissante de l’effondrement. Parallèlement, les luttes discursives internes à l’opposition, la persistance de figures politiques héritées du passé et l’existence de dispositifs concurrents de légitimation de la mort contribuent à effacer le peuple au moment même où celui-ci tente de se constituer comme force politique.

Le refus, la répression et le basculement des protestations

À un moment singulier du mouvement de Dey 1404¹, dans la petite ville d’Abdanan², située dans la province d’Ilam, des manifestants, après avoir attaqué un magasin, ont éventré des sacs de riz et en ont répandu le contenu sur le sol. Ce geste excédait les comportements habituellement observés lors des soulèvements révolutionnaires face aux commerces étatiques : le riz n’a pas été emporté, mais jeté à terre ou projeté dans les airs, sous les acclamations de la foule.

Ce « ne pas vouloir », cette forme d’acceptation négative et active, constitue sans doute la description la plus précise de la nature des protestations récentes.

Depuis près de deux décennies, une révolution est à l’œuvre dans l’Iran contemporain. Les vagues de protestations de rue (2009, 2017, 2019, 2022, 2025)³ en constituent les moments d’apparition. À chaque irruption, de nouveaux groupes sociaux prennent la parole, reformulent leur rapport aux conditions existantes et deviennent visibles. Progressivement, le spectre social des protestataires s’est élargi et leurs revendications se sont radicalisées.

À chaque phase, une fraction sociale particulière — définie à la fois culturellement et économiquement — a occupé une position dominante, les conditions matérielles rendant possible son « saut » politique. Bien que chaque moment possède ses traits propres, l’ensemble de ces épisodes forme une chaîne d’équivalences internes qui, prise globalement, structure l’organisation sociale de l’Iran contemporain.

Les protestations actuelles se distinguent nettement des vagues précédentes par l’ampleur et la brutalité de la répression. Le nombre de morts y est sensiblement plus élevé que lors des cycles antérieurs, indiquant un usage systématique et désormais décomplexé de la violence létale par l’État. Cette intensification ne peut être comprise indépendamment du contexte régional et international : l’inscription croissante de l’Iran dans une situation de quasi-guerre avec Israël a renforcé, au sein de l’appareil étatique, la peur d’un renversement du régime.

La logique sécuritaire dominante ne vise plus seulement à contenir ou à dissuader, mais à écraser préventivement toute possibilité de basculement révolutionnaire. La violence extrême devient ainsi le symptôme paradoxal non pas de la force, mais de la vulnérabilité du pouvoir.

Par ailleurs, contrairement aux phases précédentes, les protestations récentes se caractérisent par une extension inédite des cibles de la violence protestataire. De nombreux bâtiments étatiques, commerces, ainsi que des lieux religieux — y compris des mosquées — ont été attaqués ou détruits. Dans le même temps, les pertes enregistrées du côté des forces de police et de sécurité se sont révélées plus importantes que lors des mobilisations antérieures.

Ces éléments indiquent un déplacement qualitatif du rapport à l’ordre symbolique et institutionnel : l’État n’apparaît plus seulement comme un adversaire politique abstrait, mais comme une structure matérielle et idéologique directement visée. Cette radicalisation des pratiques protestataires contribue toutefois à accentuer les fractures sociales, en alimentant des lectures concurrentes et antagonistes de la légitimité de la violence.

Fragmentation sociale, conflits discursifs et impasse politique

Les discours politiques acquièrent leur poids en s’appuyant sur les contenus produits autour des protestations et cherchent à se stabiliser comme alternatives à l’ordre existant. Dans les mobilisations actuelles, les références explicites aux interventions d’Israël, de Donald Trump, ainsi que la présence accrue du courant monarchiste⁴ dans les slogans ont rendu visible une fracture sociale profonde.

Alors même qu’un mouvement social est censé produire de la solidarité, les protestations se sont paradoxalement transformées en un espace de divisions aiguës. Les groupes se réclamant du « camp du peuple » sont engagés dans une concurrence intense, qui traverse la rue, les réseaux sociaux et les relations interpersonnelles. Cette généralisation de l’hostilité — y compris entre opposants — constitue une configuration atypique et profondément contradictoire du point de vue de la dynamique des mouvements sociaux.

Cette dimension dysfonctionnelle, consolidée depuis le mouvement « Femme, Vie, Liberté »⁵, a rendu la participation aux protestations problématique pour une large part des classes moyennes. D’un côté, celles-ci aspirent à s’opposer à la classe dirigeante ; de l’autre, elles redoutent de servir involontairement des projets politiques — notamment l’axe Netanyahou–Trump–monarchie — auxquels elles sont étrangères, voire ouvertement hostiles.

C’est pourquoi elles s’efforcent de contester le monopole narratif des médias pro-Trump et pro-monarchistes, de produire des récits concurrents et de se dissocier de l’image officielle et homogénéisante des protestataires.

Les protestations actuelles émergent ainsi d’une situation matérielle précise — une crise profonde de la gouvernance — mais elles sont simultanément traversées par un second conflit excédentaire : un conflit discursif interne aux protestataires.

Au premier niveau, l’antagonisme entre gouvernants et gouvernés, enraciné dans l’expérience vécue, inscrit la situation dans une condition révolutionnaire.
Au second niveau, ce sont des visions concurrentes de l’avenir qui s’affrontent, produisant fractures, conflits et désagrégation permanente au sein même de l’opposition.

La figure du roi, la légitimation de la mort et leffacement du peuple

Il n’est pas possible ici d’analyser en détail les raisons pour lesquelles une fraction certes minoritaire des opposants scande le nom du « roi » dans les rues⁶. Ce qui importe, en revanche, est de reconnaître que cette réalité a rendu des services décisifs à l’appareil politique officiel. Tout régime cherche à institutionnaliser les divisions au sein de ses opposants ; l’idée du « roi », incarnée par Reza Pahlavi⁷, a précisément rendu cela possible.

D’un point de vue historique, le régime Pahlavi a contribué, dès le début des années 1970, par ses politiques autoritaires et ses choix stratégiques erronés, au renforcement de l’« islam politique », permettant au clergé chiite de se constituer en alternative hégémonique. Après 1979, l’opposition monarchiste est restée structurellement dépendante de la mémoire d’un pouvoir autoritaire, incapable d’opérer une rupture critique avec son propre passé.

Tout au long des décennies suivantes, les forces monarchistes ont ainsi joué un rôle récurrent de fragmentation de l’opposition, produisant objectivement des effets favorables à la consolidation de la République islamique.

Tant que la figure du roi continue d’occuper le champ politique, aucun mouvement social pleinement constitué ne pourra émerger, et la situation révolutionnaire ne se transformera pas en révolution politique. Dans le vocabulaire hérité de la Révolution française, il ne s’agit pas de s’en prendre à une personne, mais d’achever symboliquement l’abolition du principe monarchique comme horizon politique.

Deux désignations ont été attribuées aux morts : l’État iranien parle de « terroristes armés », tandis que Reza Pahlavi les qualifie de « pertes » dans une guerre (interview avec CBS News). Les actes de nomination reposent toujours sur des dispositifs intellectuels qui révèlent les forces en présence.

Le terme « terroriste » est un produit des États contemporains destiné à légitimer le meurtre⁸ : être nommé terroriste signifie être expulsé du champ du droit.
Le terme « pertes » vise également à normaliser la mort, mais selon une logique instrumentale : il transforme les vies humaines en moyens au service d’un projet supérieur.

Nous sommes ainsi confrontés à deux régimes distincts de légitimation du meurtre : celui qui tue, et celui qui transforme la mort en ressource politique.

Ceux qui sont descendus dans la rue en scandant « Javid Shah » — désormais nommés « terroristes » ou « pertes » — ont cessé d’exister en tant que peuple. Leur mort était déjà rendue légitime ; ils ont été transformés en instruments d’un projet politique extérieur.

S’il existe une force appelée « le peuple », elle doit arracher les morts et les protestataires aux dispositifs voraces des appareils politiques, rendre visibles leurs corps blessés et rappeler qu’ils n’étaient ni terroristes ni pertes, mais des êtres humains aspirant à une vie meilleure — aspiration que le pouvoir, l’opposition et l’ordre mondial leur ont conjointement refusée.

 

  1. Dey 1404 : mois du calendrier solaire iranien correspondant à décembre 2025–janvier 2026.
  2. Abdanan : ville périphérique et économiquement marginalisée de l’ouest de l’Iran, proche de la frontière irakienne.
  3. Principales vagues de protestations iraniennes depuis 2009, marquées par des acteurs sociaux et des revendications distinctes.
  4. Courant monarchiste : mouvance politique favorable au retour de la monarchie abolie en 1979.
  5. « Femme, Vie, Liberté » : slogan central du mouvement de protestation de 2022, né après la mort de Mahsa Amini.
  6. Slogan « Javid Shah » (« Vive le roi »), historiquement chargé en Iran depuis la Révolution de 1979.
  7. Reza Pahlavi : fils du dernier Shah d’Iran, figure centrale de l’opposition monarchiste en exil.
  8. Sur l’usage politique du terme « terrorisme », voir les doctrines sécuritaires post-11 septembre.