Les incertitudes de la présidentielle portugaise edit

17 January 2026

Le 18 janvier, 11 millions d’électeurs sont appelés à élire le prochain président de la République portugaise. Si le pays présente « la meilleure économie d’Europe » selon The Economist avec un chômage de 5,7%, le scrutin, loin d’être joué d’avance, cristallise un jeu politique qui n’a jamais été aussi fragmenté et reflète les incertitudes du pays.

Le président qui a voyagé et dissous (trois fois)

Dans le jeu politique portugais, le président est une figure largement effacée derrière celle du président du Conseil, ce qui était déjà le cas pendant la période salazariste (1926-1974). Dans ce régime semi-présidentiel où le Premier ministre et le Parlement unicaméral ont l’ascendant, le président de la République portugaise joue pourtant un rôle majeur, avec une légitimité institutionnelle qui ne se limite pas à l’incarnation. Élu au suffrage universel direct pour un mandat de cinq ans, il peut dissoudre l’Assemblée ; ce que Marcelo a fait à trois reprises au cours de ses deux mandats.

D’un président à l’autre, la fonction a été incarnée de façon extrêmement hétérogène. Marcelo Rebelo da Sousa, largement appelé par son prénom dans le pays, s’est positionné dans une logique de très grande proximité avec les habitants. Régulièrement vu à la plage de Cascais, près de Lisbonne, il a sillonné le pays en long et en large depuis le début de son premier mandat en 2016, mais aussi le monde avec de nombreux voyages officiels. Très populaire pendant son premier mandat, sa cote de popularité s’est un peu effritée, sans toutefois atteindre celle de son homologue français. Il s’est récemment illustré en qualifiant Donald Trump d’ « agent russe », et est intervenu dans le débat public sur des questions aussi diverses que les abus sexuels dans l’Église catholique ou le passé colonial du pays.

Le bipartisme a vécu

Avec la fin de la période post-25 avril, le jeu politique portugais s’était stabilisé autour de l’alternance entre centre-gauche et centre-droit. Cet équilibre a pris fin avec la fragmentation politique et les vagues « anti-système » de gauche comme de droite.

Depuis 1986 et l’élection de Mario Soares, les quatre présidents appartenaient au parti socialiste et au parti social-démocrate, de centre-droit.  Le Parti socialiste de Mario Soares a ensuite été notamment dirigé par Antonio Guterres, actuel secrétaire général des Nations unies, et par Antonio Costa, actuel président du Conseil européen.  Sur sa gauche, le Parti communiste et le Bloc de gauche ont essentiellement joué une fonction tribunicienne, avec un soutien sans vote entre 2015 et 2019. Le centre-droit, espace de coalitions dirigées par le parti social-démocrate, a repris les rênes du pays en 2024.

L’arrivée de Chega! (« Ça suffit ») en 2019 a déséquilibré le jeu politique. Le parti national-populiste, emmené par André Ventura, est venu constituer une force troublante dans un pays qui avait rompu avec l’extrême-droite en 1974. Son discours anti-immigration trouve un écho dans un pays bousculé par une vague migratoire sans précédent : il compte 1,5 million d’étrangers en 2024 contre 400 000 en 2010. L’ancien séminariste et docteur en droit, qui critiquait dans sa thèse « la stigmatisation des minorités » et le « populisme criminel », dirige une formation politique dégagiste qui a eu le vent en poupe depuis sept ans mais qui semble aujourd’hui plafonner.

À l’instar d’autres partis nationaux-populistes européens, son programme dénonce la classe politique et le « socialisme », soutient des politiques plus strictes en matière de criminalité et tient un discours anti-immigration marqué. Relativement libéral, il souhaite réduire le rôle de l’État dans l’économie. Sur le plan culturel, il pourfend « les valeurs d’avril [1974] et défend une vision relativement conservatrice. Affilié au groupe des Patriotes pour l’Europe (comme le RN, la Ligue du Nord ou le FPÖ autrichien), il a assisté à la prise de fonction de Donald Trump en janvier 2025 et se montre aux côtés de Viktor Orbán.

Fondé en 2019, Chega! a obtenu 22,8% des voix lors des élections législatives de mai 2025. Le cordon sanitaire qui l’entoure l’empêche de faire partie d’une coalition. Toutefois, si son score s’améliorait à l’élection présidentielle, il pourrait devenir progressivement incontournable et, à l’instar de ses homologues dans d’autres démocraties parlementaires européennes, s’insérer progressivement dans le jeu de la majorité avec une logique de non-censure ou de soutien par l’abstention.

Le Premier ministre de centre-droit, Luis Montenegro, dirige le pays depuis 2024. S’il a vu sa majorité renforcée en mai 2025, il continue de porter le stigmate de l’affaire Spinumviva (un conflit d’intérêt où il était impliqué personnellement), pour laquelle il a été blanchi mais que les partis d’opposition continuent d'exploiter, notamment au Parlement.  

Sans majorité absolue, Montenegro gouverne avec le CDS-PP conservateur et mène une politique essentiellement pragmatique, fondée sur des concessions aux autres partis de l’Assemblée. La fiscalité des jeunes a été allégée pour lutter contre une émigration massive. Face à une crise du logement majeure, en particulier dans les grandes villes, le gouvernement Montenegro a baissé la fiscalité sur les travaux de construction ainsi que sur les droits de mutation. Les règles en matière d’immigration légale ont été durcies, en privilégiant les travailleurs qualifiés et les secteurs subissant une pénurie de main-d'œuvre, tandis que les régularisations ont été rendues plus difficiles. Le service national de santé, marqué par des scandales, a été soutenu par la construction de quatre nouveaux hôpitaux. Comme en France, son gouvernement reste en suspens et à la merci de motions de censure que pourraient déposer les partis d’opposition, notamment Chega!

Des Ferrari en bois d’eucalyptus

Pour la première fois depuis 1986, l’élection présidentielle du 18 janvier 2026 devrait donner lieu à un second tour. Aucun candidat n’apparaît capable de rassembler au-delà de son propre camp.

Henrique Gouveia e Melo dominait les intentions de vote jusqu’à la fin de l’année 2025. Ancien chef d'état-major de la marine, ayant dirigé la task force de vaccination contre la Covid-19 en 2021, le charismatique amiral connu pour sa discipline de fer apparaît comme l’un des favoris. Son profil n’a rien d’atypique pour un pays où des militaires ont servi comme présidents tant sous la dictature salazariste que depuis la Révolution des œillets avec Ramalho Eanes.

Il est néanmoins, depuis peu, dépassé dans les sondages par le leader de Chega!, ainsi que par les candidats des partis traditionnels. Le candidat socialiste, Antonio José Seguro, souffre d’un parti en perte de vitesse depuis le départ d’António Costa, passé de 41,4% des voix en 2022 à seulement 22,8% aux élections législatives de 2025. João Cotrim de Figueiredo, député européen et ancien entrepreneur soutenu par un parti libéral également en progression depuis 2019, pourrait lui aussi se qualifier pour le second tour.

À l’image de ce qui se passe dans d’autres pays européens, des candidats dits « anti-système » viennent s’ajouter aux prétendants. Manuel João Vieira, musicien, peintre et professeur, a réussi à se qualifier à l’élection présidentielle. Il promet des Ferrari à tous les Portugais, « en bons matériaux portugais, à base de résine d’eucalyptus », mais fait une ouverture à l’achat de Lamborghini. Son discours satirique, jusqu’alors tenu à l’écart des élections par le système de qualification, est désormais sur la place publique, témoignant d’une lassitude face aux formes traditionnelles de la politique portugaise, marquée par les affaires politico-financières qui se sont succédé.

Une incarnation qui devrait se renforcer

Face à la faiblesse relative de la coalition actuelle, le futur président devra décider de l'avenir de la 17e législature, dont le mandat de quatre ans semble bien long au regard des équilibres politiques. 

Dans un contexte de déstabilisation mondiale, la figure présidentielle jouera nécessairement un rôle symbolique important. Le pays vise l'objectif de consacrer 2% de son PIB à la défense d'ici 2029. Il a acquis trois frégates italiennes, avec un financement en partie assuré par le programme européen SAFE. Pour remplacer ses F-16, le Portugal a récemment rejeté le F-35 américain et pourrait se tourner vers l’Eurofighter ou le Rafale. Le pays accueille tout de même une base militaire à Lajes aux Açores, qui fut le « carrefour de l’Atlantique » pendant la Seconde Guerre mondiale, ainsi que le quartier général de la Force navale de frappe et de soutien de l’OTAN, près de Lisbonne. 

En tant que commandant suprême des armées, mais aussi dans son rôle en matière de représentation internationale, le chef de l’État portugais revêt une importance majeure. Le profil du prochain président, qu'il soit ancien militaire ou civil, ne sera donc pas neutre dans le tumulte géopolitique actuel et à venir. Il devrait vraisemblablement être connu au terme d’un second tour le 8 février prochain.