La gauche et le chassé-croisé LFI-RN edit
Dans un éditorial important titré « La fuite en avant mortifère de Jean-Luc Mélenchon », daté du 28 février, le journal Le Monde rompt clairement avec Jean-Luc Mélenchon et La France Insoumise. L’éditorialiste écrit ainsi : « Le leader de LFI a choisi la voie du clivage et de l’injure pour incarner l’antisystème, en actionnant désormais des ressorts qui n’appartiennent pas et ne peuvent appartenir à la culture de gauche. » Il reconnaît ainsi, avec raison, que LFI est à la fois un parti extrême et non plus de gauche, même si l’éditorialiste préfère employer les termes de gauche radicale. Le tabassage mortel de Quentin Deranque « révèle la vraie nature du mélenchonisme. Toute la semaine, l’homme de la gauche radicale s’est empressé de confirmer les craintes : sa future campagne présidentielle sera complotiste, brutale, désignera des ennemis dans une outrance verbale inarrêtable et n’hésitera pas à user des pires ressentiments pour flatter sa base. Recroquevillés dans une posture du « eux contre nous » et usant d’un double discours permanent sur les faits, le leader de LFI et ses cadres n’ont ni désavoué Raphaël Arnault, député “insoumis” du Vaucluse et fondateur de la Jeune Garde, ni pris leurs distances avec le groupe “antifasciste” ». Il ajoute : « Le résultat ne pourra être que la diabolisation de son mouvement, qu’il encourage, mais surtout de toute la gauche, ainsi prise en otage, et qui doit au plus vite en tirer les conséquences, sous peine d’être entraînée par le fond. »
Toutefois, après cette analyse, l’éditorialiste s’arrête brusquement, ne précisant pas ce qu’il entend par « tirer les conséquences ». S’agit-il de refuser, par exemple, tout accord avec LFI aux prochaines élections municipales ? Il n’évoque aucune stratégie alternative à la faillite de l’union de la gauche. L’une des raisons de ce silence me paraît être une erreur de lecture de la stratégie actuelle du Rassemblement national.
L’éditorialiste estime en effet qu’à la stratégie de LFI répond de manière symétrique celle du RN, voyant là un « face-à-face mortifère que veulent installer ces deux formations à un peu plus d’un an de l’élection présidentielle. Comme un avant-goût désagréable du pire scénario de 2027, le duel entre ces deux blocs phagocyte la vie politique depuis le 12 février. (…) Car cette stratégie aux accents trumpistes fait le jeu du RN, qui ne rêve que d’une chose : affronter M. Mélenchon au second tour de la présidentielle. » Cependant, il ajoute : « Dans un renversement des valeurs inédit, Jordan Bardella a profité de cette séquence pour demander aux autres formations de mettre en place un “cordon sanitaire” autour de LFI. En somme une inversion du barrage républicain imaginé naguère pour empêcher le Front national d’arriver au pouvoir. » L’ensemble de ce raisonnement est contradictoire.
D’un côté, ce face-à-face semble désigner l’opposition entre les deux partis extrêmes, et c’est en ce sens qu’il est mortifère, mais de l’autre côté, le mise en place d’un « cordon sanitaire » proposée par Jordan Bardella, nouveau Front républicain inversé, dessine au contraire une stratégie qui n’est pas une opposition entre les seuls RN et LFI mais l’union de tous les partis opposés à LFI. La perception d’une symétrie entre les stratégies des deux partis que semble percevoir l’éditorialiste est donc erronée.
Deux stratégies opposées
En réalité les deux partis extrêmes ont aujourd’hui des stratégies opposées. Par un mouvement de chassé-croisé chacun abandonne sa stratégie d’hier pour adopter celle de son adversaire. Ainsi, le président du RN n’exclut pas de « tendre la main » à la droite au second tour des municipales, pour faire « barrage » à l’extrême gauche. « S’agissant du second tour, nous ferons évidemment du cas par cas. […] Maintenant, moi, je ne suis pas fermé à ce qu’il y ait des discussions sur de potentielles listes d’union ou listes de rassemblement au second tour si, évidemment, il y a un danger de voir l’extrême gauche s’emparer d’un certain nombre de municipalités », a déclaré Jordan Bardella. « Nous n’excluons rien par principe », assure-t-il, ajoutant qu’« en fonction évidemment des circonstances, nous tendrons la main à de potentiels alliés qui pourraient eux aussi d’ailleurs être dans une démarche d’union et de rassemblement ». En sens contraire Jean-Luc Mélenchon ne cesse d’accabler d’injures et de provoquer ses anciens alliés du Nouveau Front Populaire, cherchant à les marginaliser et à occuper seul l’ancien espace de la gauche. Si l’adversaire de LFI est en réalité le Parti socialiste celui du RN est l’ensemble de la gauche. Alors que le RN recherche l’union des droites, LFI saborde l’Union des gauches.
Malgré cette différence importante des stratégies entre les deux partis, l’éditorialiste du Monde insiste surtout sur l’identité originelle du RN pour établir une sorte de symétrie entre les deux partis extrêmes : « Fondé par Jean-Marie Le Pen avec le soutien de cadres néofascistes d’Ordre nouveau, le FN devenu RN n’est toujours pas hermétique aux influences de l’ultradroite. » Ces deux partis porteraient ainsi ensemble la responsabilité de l’extrémisation de la lutte politique. Quoi que l’on puisse penser de l’évolution du Rassemblement national, une telle perception du paysage politique empêche l’éditorialiste de prendre au sérieux et de tirer toutes les conséquences de ce que lui-même reconnaît : l’appel du RN à l’Union des droites. L’avenir dira si cet appel constitue un véritable changement de stratégie visant à un rapprochement avec la droite en vue d’exercer le pouvoir avec elle ou s’il s’agit seulement d’un coup tactique visant à se débarrasser de son étiquette d’extrême-droite sans pour autant renoncer à son identité originelle. Dans tous les cas nul ne peut cependant nier que le parti de Marine le Pen a réussi sa dédiabolisation tandis que celui de Jean-Luc Mélenchon a réussi à l’inverse sa diabolisation. Si LFI, par son discours et sa rupture avec les autres partis de gauche, apparaît de plus en plus aux Français comme un parti extrêmiste le RN, lui, leur apparaît de moins en moins devoir être identifié par ce qualificatif.
C’est la prise en compte de cette dissymétrie des deux stratégies qui doit être au point de départ de la réponse à donner à la question qui découle de la crainte exprimée par l’éditorialiste : que doit faire la gauche non extrême « sous peine d’être entraînée par le fond » par LFI ? Il faut d’abord cesser de percevoir le champ politique comme étant totalement aimanté par les deux pôles LFI et RN et tirer toutes les conséquences politiques de ce qu’il nomme avec justesse « la fuite en avant mortifère » de LFI, en commençant par un rejet absolu et définitif de toute forme d’accord avec cette organisation.
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