Mélenchon rompt avec «l’armée des bras cassés» edit
Jean-Luc Mélenchon a enterré ce mercredi 25 mars l’Union de la gauche ou, plutôt, ce qu’il en restait après les échecs successifs de la NUPES puis du NFP. Il ne peut s’agir là d’une surprise pour ceux qui examinent la vie politique sans projeter sur elle leurs propres désirs. N’en déplaise à ceux qui, comme le politologue Frédéric Sawicki[1], auront voulu croire jusqu’au bout au retour de l’union de la gauche, Mélenchon, en injuriant les leaders du PS et des écologistes, a mis un terme à leurs espoirs de sauver ce qui pouvait l’être d’une union qui était déjà sous respiration artificielle. L’acte de décès publié par le chef de LFI est clair : « Nous ne jouerons pas la stabilité de l’action gouvernementale avec des gens aussi instables, menteurs et combinards ». « Pour nous, la comédie est finie. »
Il est vrai que l’entre-deux tours des élections municipales avait réduit cette union à une farce. D’une certaine manière, Mélenchon aura eu le mérite d’ouvrir les yeux de ceux qui comme Marine Tondelier voulaient jouer les go-between entre le PS et LFI ou qui, comme Olivier Faure, prétendaient encore la veille que la vision des deux gauches irréconciliables menait le PS dans une impasse stratégique. Jean-Luc Mélenchon, en émule de Donald Trump, les a traités ainsi dans son blog : « Olivier Faure et Marine Tondelier sont encore là ! Peu de gens sont autant qu’eux des impostures nocives. » À propos de celle-ci : « Son orientation erratique, ses déclarations insultantes, ses amitiés sulfureuses et son échec permanent de vingt ans à Hénin-Beaumont face au RN l’avaient signalée à l’attention du Guinness Book des losers. » Il va plus loin avec Olivier Faure : il « nous a trahis après que nous l’ayons fait élire député à deux reprises », le menaçant ainsi de le faire battre aux prochaines élections. Quant à François Ruffin, le « machiste picard, c’est le gag final de l’armée des bras cassés ». Ni fleurs ni couronnes pour cet enterrement de troisième classe.
Ainsi, tandis que Mélenchon poursuit sa stratégie claire de liquider la gauche « non LFI », le PS et les écologistes se trouvent fort démunis. Que faire ? Dans une tribune au Monde, Frédéric Sawicki estime que « le PS est dans l’incapacité d’espérer son retour au pouvoir sans le soutien âprement négocié de partis de gauche dont la liste n’a cessé de s’allonger (Génération.s, Place publique, L’Après, Debout !…) – et donc dans le cadre d’une coalition », et « sans la prise en compte des attentes des électeurs de LFI », affirmant qu’une « stratégie de troisième voie telle qu’elle est incarnée par Raphaël Glucksmann paraît peu réaliste sur le plan local et national ». Il privilégie ainsi la stratégie mitterrandienne des années 1970 : conquérir une partie de l’électorat d’extrême-gauche et inverser ainsi le rapport de force entre les deux gauches. Outre que l’état de nos finances publiques ne nous permettrait pas d’appliquer un programme « de rupture » c’est-à-dire, dans la pensée de gauche, une augmentation des dépenses publiques, notamment dans le domaine social, la référence à la stratégie mitterrandienne est mal venue, et ce pour deux raisons.
D’une part, dès 1972 le Parti communiste, électoralement en perte de vitesse et sans stratégie, avait signé un programme commun de gouvernement avec le PS même si, en 1977, la question de son actualisation avait provoqué une crise entre les deux partis. Aux législatives de 1978 le PS avait surpassé le PCF pour la première fois. Nettement distancés au premier tour de l’élection présidentielle en 1981, les communistes avaient accepté de participer au gouvernement socialiste en position très minoritaire. Aujourd’hui, Mélenchon est à gauche le seul candidat présidentiel présumé avec Raphaël Glucksmann à pouvoir espérer dépasser 10% à la prochaine élection présidentielle. Rappelons qu’en 2017, le candidat socialiste, soutenu par les écologistes, avait obtenu 6,4% tandis qu’en 2022 le candidat des Verts avait obtenu 4,6% et la candidate du parti socialiste 1,7%. Mélenchon, lui, avait obtenu 22%.
D’autre part, les leaders des deux partis sont très affaiblis et leurs partis très divisés. Frédéric Sawicki reconnaît que, sans un accord électoral avec LFI, le PS « n’a que peu de chances de gagner de nombreux sièges à l’Assemblée aux prochaines élections ». Or la probabilité d’un tel accord paraît aujourd’hui à peu près nulle. Alors quoi ?
Si l’on recherche dans le passé une situation politique qui se rapproche de la situation actuelle du PS, il paraît mieux indiqué de se reporter à la période du début de la guerre froide, en 1947. À cette époque, sur ordre de Staline, le Kominterm, renouant avec sa stratégie d’avant le Front populaire, c’est-à-dire avec l’objectif de liquider la social-démocratie, avait enjoint le Parti communiste français de cesser sa participation au gouvernement tripartite dirigé par le socialiste Paul Ramadier. Afin de repousser la double offensive communiste et gaulliste contre la démocratie libérale parlementaire, la SFIO avait alors choisi de s’allier avec le centre et une partie de la droite au sein d’une troisième force et avait remporté les élections de 1951. Aujourd’hui Mélenchon, comme Thorez hier, rejette la démocratie parlementaire et propose l’instauration d’une sixième République dont on perçoit aisément ce qu’elle pourrait être, compte tenu des préférences mélenchonistes en matière de régimes politiques. N’est-il pas temps de s’allier avec des partis qui soutiennent la démocratie libérale en France et dans le monde ?
En admettant que l’an prochain, Mélenchon et Glucksmann soient tous les deux candidats à l’élection présidentielle, un candidat commun du PS et des Verts, ou pire encore deux candidatures séparées, risqueraient fort de ne pas atteindre 5%. En outre, si, par hypothèse, Mélenchon était qualifié pour le second tour, il est certain qu’il serait battu par le candidat du Rassemblement national. Si l’un des principaux objectifs socialistes pour cette élection présidentielle est de soutenir un candidat qui aurait une chance d’être qualifié pour le second tour de scrutin et de battre le candidat de l’extrême-droite, le PS n’a d’autre stratégie possible que de s’orienter progressivement vers la constitution d’une coalition des centres. Il faudrait donc qu’il s’autonomise des Verts qui, sans doute, ne se rallieraient pas à une telle stratégie, et que sa direction emprunte clairement cette voie, cessant de considérer le centre comme une droite déguisée. Sinon, c’est cette fois l’existence même du PS comme parti national qui serait en jeu. Certes, la réussite d’une telle stratégie est fort incertaine. Mais en existe-t-il une autre qui permettre à ce parti de survivre dans la fidélité à ses valeurs ?
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[1] Dans une tribune du Monde datée du 24 mars. Frédéric Sawicki est professeur de science politique à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne.
