2027: les partis de gouvernement laminés par la présidentialisation edit
Longtemps la Ve République a fonctionné en tension entre une culture antagoniste envers les partis politiques et une réalité tout autre de partis puissants et disciplinés, piliers du fait majoritaire. Mais la contradiction (comme diraient les marxistes) a fini par se résoudre par la pulvérisation des partis de gouvernement en fiefs personnels rivaux, ayant perdu militants et discipline.
Le paradoxe a émergé dès les origines de notre régime. On sait que le général de Gaulle était l’héritier d’une longue tradition centralisatrice apeurée devant le risque de division du pays, allant jusqu’à la méfiance devant le pluralisme politique. Il arrive au pouvoir en mai 1958 en condamnant « le régime des partis ». René Rémond a pu assimiler le gaullisme au bonapartisme, pour une bonne part à cause de leur commune hostilité aux partis. En France les partis de droite, et même du centre, évitent soigneusement de se qualifier de tel. Le « parti » est de gauche, radical, socialiste, communiste. Les gaullistes ont alterné « rassemblement » et « union », puis une « union pour un mouvement », et aujourd’hui Les Républicains sont simplement un « mouvement ».
Malgré cette antipathie gaulliste, la Constitution votée en octobre 1958 reconnaît pour la première fois le rôle des partis dans son article 4 : « Les partis et groupements politiques concourent à l'expression du suffrage. Ils se forment et exercent leur activité librement. Ils doivent respecter les principes de la démocratie et la souveraineté nationale. » Le texte ressemble fortement à l’article 24 de la Loi Fondamentale de 1949 de la République fédérale allemande, mais ce dernier stipule que les partis « concourent à la formation de la volonté politique du peuple », un rôle beaucoup plus institutionnel que celui de participer « à l’expression du suffrage ». D’ailleurs, la Loi Fondamentale exige la démocratie interne des partis et la transparence de leur financement, rien de tel dans notre constitution avant les amendements de 2008.
De Gaulle lui-même a créé et dirigé un parti, le Rassemblement du peuple français. Le général n’a jamais formellement dirigé l’Union pour la nouvelle république (UNR), le parti créé à son initiative pour les élections de 1958, mais il en était le chef incontesté. Un modèle a ainsi émergé où le chef de l’État et chef de fait du gouvernement se positionne comme étant au-dessus des partis et ne conserve aucune fonction dans le parti qui le soutient. C’était assurément cohérent avec la vision du président sous les IIIe et IVe République, mais politiquement en rupture avec la pratique qui admettait que des chefs de parti soient chef de gouvernement – comme dans les autres démocraties parlementaires.
Ainsi, le rituel veut que le candidat à la présidence soit au-dessus des partis, d’où la création régulière de structures électorales ad-hoc, comme La France Unie de Mitterrand 1988, et l’Union pour la majorité présidentielle de Jacques Chirac en 2002. Les candidats à la candidature aiment se démarquer des partis, comme, encore récemment, Michel Barnier.
Malgré leur rhétorique, les partis gaullistes associaient une idéologie structurée, des élus et réseaux à tous les niveaux, et des militants. Le Parti Socialiste lui n’a jamais renoncé à assumer son identité institutionnelle, même si Mitterrand s’est vêtu du (trop large) costume gaulliste. On avait donc un régime libéral somme toute classique où le pouvoir s’appuie sur un parti ou une coalition qui assurent la discipline de vote au parlement. Mais la mystique présidentielle travaillait le régime. Le passage au quinquennat a renforcé le rôle du chef de l’État comme chef de gouvernement de fait. Et puis la présidentialisation a fini par l’emporter, avec deux effets en apparence opposés.
D’un côté, la sélection des candidats à la présidence a engouffré la vie nationale des partis historiques. Les deux ex grands partis de gouvernement, socialistes et républicains, sont devenus des arènes où luttent les prétendants à la nomination. Ils ont complètement dissocié la fonction de chef de celle de candidat à la présidentielle ou tête de liste nationale, avec comme résultat une perte de discipline programmatique et militante.
De l’autre côté, dans une direction opposée, les partis émergeants forment ce que Gérard Grunberg appelle des « partis personnels ». La République en marche, le plus pur produit de la présidentialisation du système politique, une organisation squelettique qui parraine la réincarnation de la candidature officielle du Second Empire, n’a pas survécu à la retraite inévitable de son chef. Le « parti » laisse deux filles, Renaissance et Horizons, dont le principal ciment paraît être les ambitions de leurs chefs.
Le Rassemblement national et La France insoumise peuvent aussi être classés sous l’étiquette de partis personnels, ou dynastique pour le premier. Ils constituent des réponses efficaces aux incitations structurelles du régime. Les deux partis sont des machines à porter leurs chefs au second tour, et, éventuellement, à soutenir son gouvernement à l’Assemblée. Mais le RN survivra-t-il à la maison Le Pen, LFI à Jean-Luc Mélenchon ? Atout majeur des deux partis extrêmes, leur cohérence programmatique, tandis que Renaissance et Horizons, qui résultent de la désagrégation du parti Macron, ne constituent que des comités électoraux indisciplinés.
La pire conséquence de cette évolution me semble être l’incapacité de la droite et de la gauche démocratiques à se choisir un candidat unique à la présidentielle de 2027. L’ironie c’est que les partis, consumés par la compétition à la nomination d’un candidat au premier tour, ont perdu de ce fait les qualités organisationnelles qui les rendaient nécessaires à ce candidat. Et les primaires ne peuvent pas combler cette déficience.
Le modèle américain de la primaire marche grâce aux deux grands partis, sans lesquels un candidat ne peut même pas figurer sur les bulletins de vote de tous les États. Importation douteuse à cause du risque d’emballement démagogique illustré à merveille par Trump, qui a aussi, cependant, illustré la force du système en enrôlant derrière lui presque tout le parti Républicain.
En France les primaires ont produit des candidats aux qualités inégales et aux résultats moins que passables, pensons à Ségolène Royal, à Benoît Hamon et à François Fillon. Ce dernier fut choisi dans une logique de radicalisation qui, dès le départ, plombait sa candidature. Le seul succès des primaires fut François Hollande, mais qui considère sa présidence une réussite ?
Aujourd’hui la primaire ne peut encore moins fonctionner que dans le passé, en l’absence de partis en mesure d’imposer le mécanisme comme une étape obligatoire à leur camp. Une primaire fonctionne quand le vainqueur devient le chef de fait de son parti ou de sa coalition. Les électeurs rejettent les candidats qui ne sont que les porte-drapeaux sympathiques de groupes qu’ils ne dirigent pas – sauf aux Européennes, élections malheureusement considérées bonnes pour se défouler sans conséquence. Avançons que les électeurs de Jordan Bardella votent pour la marionnette de Marine Le Pen, confiants qu’elle demeurera le chef effectif, un peu comme les électeurs polonais du parti Droit et justice dont le président, Jaroslaw Kaczyński, a gouverné grâce à des premiers ministres dociles.
En 2027, faute de candidats consensuels des partis de gouvernement, les électeurs de l’arc républicain pourraient se rabattre sur le vote stratégique dans un processus interactif avec les sondages. On se ralliera à celui qui crée un début de dynamique. C’est ce qu’on a pu voir dans des systèmes électoraux majoritaires où une forte proportion des électeurs cherchait avant tout à battre un candidat détesté. Je pense aux élections canadiennes de 2015 où le libéral Justin Trudeau partait troisième, mais bénéficia d’un ralliement sur sa candidature par suite d’un faux pas du chef du Nouveau Parti démocratique sanctionné par les sondages.
Mais le vote stratégique est un pis-aller. Il risque de marginaliser encore plus LR et le PS. Et même s’il nous préservait d’une victoire des extrêmes poutinistes, il ne résoudrait en rien le problème de la création d’une coalition de gouvernement, et de l’instabilité résultant de la rivalité institutionnelle entre la présidence exécutive et le Premier ministre responsable devant l’Assemblée. La Ve République ne pourra redémarrer son moteur alimenté de la tension entre partis efficients et présidence faussement apartisane, le retour en arrière semble impossible. La question reste entière : comment reconstruire des partis parlementaires ?
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