La Bulgarie à l’heure de l’euro: ancrage européen sans stabilité politique? edit

15 January 2026

Le 1er janvier dernier, la Bulgarie a adopté l’euro comme monnaie (à la place du lev) et est ainsi devenue le 21ᵉ membre de l’Eurogroupe, le club monétaire et bancaire créé en 1998. Pour ce « petit » pays, membre de l’Union européenne depuis 2007, et doté d’un PIB limité (100 Mds€ en 2025) c’est une décision historique et un effort important. Mais cela suffira-t-il pour remédier à l’instabilité politique chronique et à la défiance des citoyens ?

Le fait de remplir tous les critères de convergence (stabilité des prix, finances publiques, taux d’intérêt et stabilité du taux de change) devrait témoigner des progrès de la gouvernance bulgare ; l’instabilité gouvernementale chronique, autant que les manifestations massives contre le pouvoir en place, emmenées par la Gen Z, envoient pourtant un signal opposé.

Comment comprendre ce paradoxe d’un approfondissement de l’intégration européenne alors même que l’État bulgare peine à se stabiliser ? L’entrée dans l’euro apparaît à la fois comme un verrou institutionnel, un choix géopolitique et un test de résilience démocratique.

Une instabilité politique devenue structurelle

Depuis 2021, la Bulgarie enchaîne les élections législatives sans parvenir à dégager une majorité durable au Parlement. Qu’on en juge : ce ne sont pas moins de sept scrutins en moins de cinq ans qui ont défilé, avec une succession de gouvernements intérimaires dont certains n’ont pas dépassé trois mois d’existence. Qui plus est, en décembre 2025, le cabinet Rossen Jelyazkov a démissionné sous la pression de manifestations anticorruption d’une ampleur inégalée depuis les années 1990. Ces mobilisations ont rassemblé jusqu’à 50 000 personnes à Sofia, un seuil rarement atteint dans un pays de 6,5 millions d’habitants, témoignant d’une rupture du contrat social entre gouvernants et gouvernés.

Cette crise n’est plus conjoncturelle : elle révèle l’épuisement du compromis post-transition, fondé depuis 1989 sur une alternance entre élites issues de l’ancien régime communiste reconverties dans les affaires et nouvelles formations pro-européennes. En outre, la crise actuelle indique la persistance d’un modèle oligarchique contesté par la rue, où une poignée de groupes économiques contrôlent médias, justice et marchés publics, ainsi que la défiance profonde envers les partis traditionnels (GERB, centre-droit de Boïko Borissov, dominant mais accusé de corruption endémique, et DPS, parti de la minorité turque), accusés de captation de l’Etat.

Contrairement aux crises gouvernementales en Belgique ou aux Pays-Bas, qui restaient des blocages de coalition dans des systèmes institutionnels stables, la Bulgarie cumule fragmentation parlementaire extrême (jusqu’à sept groupes représentés), délégitimation des institutions (la confiance dans le Parlement est inférieure à 15% selon l’Eurobaromètre 2024) et absence de culture du compromis. L’instabilité constitue donc un symptôme de dysfonctionnement démocratique structurel plutôt qu’un simple accident de parcours.

L’euro comme verrou institutionnel: une décision irréversible

Malgré ce chaos politique, l’entrée de la Bulgarie dans la zone euro n’a jamais été remise en cause par Bruxelles. Les rapports de convergence publiés en juin 2025 par la Commission européenne et la Banque centrale européenne ont confirmé le respect des critères de Maastricht : inflation contenue sous 3%, déficit public inférieur à 3% du PIB, dette publique à 22% (bien en deçà du seuil de 60%), et taux d’intérêt à long terme stable. La Bulgarie affichait ainsi des fondamentaux macroéconomiques plus solides que plusieurs membres historiques de la zone euro, notamment l’Italie (dette à 137% du PIB) ou la Grèce (dette à 161%).

En juillet 2025, le Conseil de l’Union européenne a formellement validé l’adhésion, par une décision adoptée à l’unanimité des États membres de la zone euro conformément à l’article 140 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE), rendant la décision juridiquement irréversible. L’adoption de l’euro relève d’un mécanisme automatique une fois les critères remplis : aucune clause de conditionnalité politique n’existe formellement dans les traités, bien que des débats aient émergé au Parlement européen sur l’opportunité d’introduire des critères de gouvernance démocratique.

Paradoxalement, l’euro arrive donc dans un pays sans gouvernement stable ni budget voté pour 2026, une situation inédite dans l’histoire de la zone euro : ni la Grèce (2001), ni la Slovaquie (2009), ni les Etats baltes n’avaient connu pareille vacance du pouvoir au moment de leur basculement. Cependant, il faut relever que ce paradoxe est en partie trompeur : depuis 1997, le lev est en effet déjà arrimé à l’euro via un currency board, un régime de caisse d’émission ultra-rigide où chaque lev en circulation est adossé à des réserves en euros à hauteur de 1 lev = 0,51129 euro, privant de facto la Banque nationale de Bulgarie de tout pouvoir monétaire autonome. Ce dispositif, plus contraignant que le Système monétaire européen (SME) des années 1990 ou même que les critères de convergence eux-mêmes, limitant fortement la souveraineté monétaire nationale et transformant l’adhésion à l’euro davantage en formalisation d’un état de fait qu’en rupture économique majeure.

L’euro, un mécanisme aussi politique que monétaire

Au-delà des débats sur l’inflation ou le pouvoir d’achat, l’adoption de l’euro est un marqueur géopolitique fort. Elle ancre définitivement la Bulgarie dans le cœur du projet européen, au moment où les influences russes, populistes et eurosceptiques progressent dans la région (Hongrie, Slovaquie, Roumanie).

Les campagnes de désinformation autour de l’euro, relayées notamment par des médias en ligne financés depuis l’étranger et amplifiant des récits sur « la perte de souveraineté » ou « l’appauvrissement programmé », tactiques similaires à celles observées lors des élections moldaves de 2024. Par ailleurs, le parti pro-russe Vazrazhdane (Renaissance), passé de 4,5% en 2021 à plus de 13% aux dernières élections, est devenu la quatrième force politique du pays avec un discours ouvertement anti-OTAN, anti-UE et favorable à une « neutralité » inspirée du modèle serbe. Quant au président Roumen Radev, un ancien pilote formé en Russie, élu avec le soutien du Parti socialiste bulgare (héritier du Parti Communiste), il a multiplié les déclarations équivoques sur l’Ukraine et appelé à « repenser » les relations avec Moscou.

Dans ce contexte, l’euro agit comme un garde-fou stratégique : c’est un signal d’appartenance irréversible au bloc occidental et un rempart symbolique face aux tentatives de déstabilisation hybride, toutefois insuffisant sans réforme de l’Etat de droit. L’exemple hongrois est ici édifiant : membre de la zone euro depuis sa création en tant que candidat privilégié, puis finalement resté hors de l’eurozone, la Hongrie a néanmoins pu dériver vers un régime qualifié d’ « illibéral » par ses propres dirigeants tout en conservant des fonds européens considérables jusqu’aux blocages récents. L’intégration monétaire ne garantit donc pas, à elle seule, le respect des standards démocratiques.

L’UE, facteur de normalisation politique interne?

Si l’entrée de la Bulgarie dans la zone euro ne résout ni la crise politique, ni la crise de confiance démocratique, elle a au moins le mérite de fixer un cap clair, externe et contraignant aux réformes du pays. Elle active également des mécanismes de surveillance renforcés, utiles pour limiter les marges de manœuvre budgétaires discrétionnaires souvent exploitées par les réseaux clientélistes.

À court terme, l’euro arrive dans un pays fragile ; à long terme, il pourrait être l’un des leviers d’une normalisation institutionnelle. Cependant, l’expérience de la crise grecque rappelle que la convergence nominale des indicateurs macroéconomiques peut masquer des faiblesses structurelles profondes : corruption endémique, faiblesse de l’administration fiscale ou encore manipulation des statistiques publiques.

À condition, bien sûr, que l’ancrage monétaire ne serve pas d’alibi à l’immobilisme politique, un risque réel lorsque les élites peuvent invoquer « les contraintes de Bruxelles » pour justifier l’absence de réformes tout en préservant leurs rentes.