Epstein: ne pas se tromper d’affaire edit
Epstein est invariablement présenté par les grands médias comme « criminel sexuel » ou « pédo-criminel ». Ces qualificatifs sont assurément appropriés (avec un peu plus d’ambiguïté pour le second, car il ne s’est pas agi de jeunes enfants), et c’est ce qui lui a valu d’être poursuivi deux fois (tardivement et imparfaitement) par la justice ; c’est ce pour quoi également son ex-compagne et associée, Ghislaine Maxwell, purge une longue peine de prison.
Mais si la presse et la rumeur publique font leurs choux gras de ce volet du dossier, effectivement vendeur et simple à comprendre, elles se heurtent à des limites : pour l’instant tout au moins, aucun témoignage sérieux, recevable par la justice, ne fait état d’orgies démesurées, de sévices raffinés, de tortures ou de meurtres propres à faire saliver certains. En outre, il semble que les détournements de mineures, encouragements à la prostitution et viols aient surtout été destinés à satisfaire les appétits démesurés d’Epstein lui-même, ainsi que ceux de quelques-uns de ses intimes, dont il se ménageait ainsi les bonnes grâces, et qu’il pouvait éventuellement ensuite faire chanter : pas de réseau prostitutionnel international, qui aurait existé pour lui-même. Rien n’indique qu’Epstein aurait directement monnayé les services sexuels qu’il fournissait à certains. Être entouré de plusieurs très jeunes femmes, au vu de beaucoup, faisait aussi partie de son image de marque – une preuve de réussite sociale en quelque sorte, qui fit sûrement envie à nombre de ses visiteurs et correspondants. Si l’on en reste donc aux éléments sexuels, la déception risque de bientôt reléguer l’Affaire loin des premières pages.
En outre, la dépravation sexuelle (du moins à grande échelle) semble n’être advenue qu’assez tard dans la carrière d’Epstein – à la fin des années quatre-vingt-dix, alors qu’il approchait de la cinquantaine (il était né en 1953). Ce n’est pas ce qui l’a rendu riche et puissant ; c’est parce qu’il l’était devenu qu’il a pu se permettre ces coûteuses fantaisies (ce qui, bien entendu, ne rend pas plus tolérables les abus évidents auxquelles elles donnèrent lieu). En réalité, l’histoire d’Epstein, qui aurait besoin d’un Balzac pour la narrer, c’est celle, à la fois typique et exceptionnelle par son degré de réussite, d’un arriviste sorti de rien, et prêt à tout pour faire fortune, puis se protéger à l’aide d’un réseau social si dense qu’il lui valut une forme d’invulnérabilité, longtemps fort efficace assurément. Qu’on songe par exemple à sa première peine de prison, en 2008 : réduite de trente ans à 18 mois, elle fut en outre assortie de la possibilité exorbitante de passer 12 heures par jour à « son bureau ».
L’histoire de l’ascension d’Epstein, telle que narrée en particulier par une étude longue et fouillée du New York Times, en partie reprise par Le Monde, c’est d’abord celle d’un séducteur, aussi talentueux envers les femmes (il a collectionné les Miss quelque chose) qu’envers les hommes, sans connotation sexuelle dans leur cas. Il en profita, avec cynisme, mais aussi avec une facilité qui déconcerte. À peu près tout lui a été passé (mensonges, détournements de fonds…), pendant longtemps. Chacun, je crois, connaît ce genre d’individus à qui l’on pardonne abusivement, soit parce qu’on les plaint, soit parce qu’on les admire. Epstein y ajouta un véritable talent pour ne viser longtemps que ceux, riches et bien connectés, qui pouvaient le plus l’aider à émerger. La plupart se firent plumer, mais avec le sourire : il semble qu’aucun n’ait porté plainte. La méthode était immuable : il s’agissait de gagner leur confiance, puis de s’enquérir de leurs finances, de s’inquiéter de prétendues erreurs de gestion (au plan fiscal en particulier), et d’offrir ses services pour faire économiser des dizaines de millions de dollars à la dupe. Moyennant de grasses commissions bien entendu. Cela marcha d’autant mieux qu’Epstein se bâtit une sorte de pyramide de Ponzi d’hommes d’affaires qui, prétendument ou réellement, avaient recouru à ses services. Ce qui permettait de frapper à des portes toujours plus élevées. Au prix de nombreux mensonges, que ce soit, dès le départ, sur ses diplômes, ou plus tard, sur son association avec Rockefeller, démentie par ce dernier. Epstein sut également choisir ses compagnes pour s’ouvrir d’autres portes ; son coup de maître à cet égard fut la rencontre assez précoce (1990) de la fille du magnat de la presse Robert Maxwell, héritière de ce dernier dès l’année suivante, et dotée de son prodigieux carnet d’adresses. Il sut également s’attirer assez vite les bonnes grâces d’hommes politiques (qu’on songe à Bill Clinton, dès 1993) et d’avocats de premier plan (comme Alan Dershowitz).
Sa fortune bâtie (aux alentours de 2000), restait à la dépenser intelligemment (de son point de vue). C’est surtout alors qu’il se mit à cultiver ses relations avec les politiciens, les intellectuels, les scientifiques, les artistes (au premier rang desquels un Woody Allen, un de ses intimes, hélas), les top models – tout en conservant de solides relations d’affaires. Il savait se montrer charmant : quelqu’un qui vous accueille en jouant au piano une sonate de Beethoven ne peut pas être tout à fait mauvais… Il sut s’intéresser (ou bien faire semblant) à de nombreuses questions scientifiques, artistiques ou éducatives. Surtout, ses largesses soigneusement distillées (en argent ou en nature : invitations au couvert ou au gîte, moyens de transport, et parfois jeunes femmes) lui créèrent un réseau d’obligés, sur tous les continents, dont l’ampleur ne laisse pas d’étonner. On remarquera quand même, au risque d’être démenti par de nouvelles révélations, qu’il s’agissait en grande partie de chevaux de retour, exclus des sphères les plus actives de leur domaine, parfois compromis par de grosses casseroles (Mandelson, Lang, Barak, l’ex-prince Andrew…). Même si Epstein fut un moment membre de la si mythifiée commission Trilatérale, sans rien y produire de particulier, il est faux de prétendre que le gratin de l’élite internationale soit passée par l’île Vierge (par antiphrase !) d’Epstein : il faut le préciser, tant l’ambiance inquisitoriale et anti-élitaire du temps incite à penser le contraire. Rien ne prouve non plus qu’Epstein ait jamais eu de projet politique, qu’il ait activement participé à un think tank influent, et moins encore qu’il ait tenté de faire de son réseau un lobby quelconque – sinon celui de ses intérêts privés. La diversité de ses invités (de Steve Bannon à Noam Chomsky), plus de gauche que de droite cependant, suffit à le montrer. Quant à l’utilisation de certaines de ses relations au service d’un État étranger (et pas seulement au sien propre), rien ne le prouve, quoique certains indices montrent qu’on ne saurait l’exclure.
Epstein ne peut donc être réduit à un prédateur sexuel : il se distingue plus encore par ses abus de confiance ou de biens sociaux, et ses escroqueries pures et simples. Sa capacité à s’élever au sommet de la reconnaissance sociale et à pénétrer (sans la contrôler cependant) l’élite mondiale démontre a contrario la pusillanimité, la naïveté et finalement la vulnérabilité de bien des membres de celle-ci. Ce que dévoile également, d’une autre façon, la soumission de beaucoup aux foucades trumpiennes. Quant aux dispositifs de contrôle, publics ou privés, qui auraient plus d’une fois dû faire échouer Epstein, le moins qu’on puisse dire est qu’ils ont cruellement montré leurs limites. Enfin, comme l’a dit sur France-Culture Jean-Marc Daniel (qu’on ne peut guère soupçonner d’anti-capitalisme), le cas est révélateur d’un capitalisme financiarisé, totalement dénué de toute base productive comme de toute utilité sociale. Il convient de s’en inquiéter.
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