Kichinev ou comment l’Histoire a basculé edit
Avec Pogrom. Kichinev ou comment l’Histoire a basculé, Steven J. Zipperstein, historien du judaïsme à Stanford et récent biographe de Philip Roth, propose bien plus qu’un récit d’événements malheureux. Il livre une enquête magistrale sur la manière dont un épisode de violence locale, survenu à Pâques les 19 et 20 avril 1903 dans une périphérie marginalisée de l’Empire russe, la Bessarabie, a pu devenir un moment matriciel de l’histoire juive moderne. L’ouvrage, nourri d’archives provenant des États-Unis, de Russie, de Moldavie et d’Israël, montre comment un événement tragique se transforme en mythe politique, en traumatisme transnational et en matrice narrative.
Dès les premières pages cependant, l’auteur prévient : « Rien ou presque dans l’émeute de Kichinev n’est pourtant simple ou sans équivoque » (p.13). À l’origine des massacres, des accusations moyenâgeuses de meurtre rituel à l’encontre de Mikhaïl Rybatchenko, adolescent de 14 ans, qui sont formulées dans le journal local russophone Bessarabets (Le Bessarabien). Le bilan, dans cette ville où se trouvent alors environ 50 000 juifs, est terrible et sans appel : 49 juifs tués, 95 blessés graves, 400 autres blessés et 1500 maisons détruites. Ce pogrom, terme russe signifiant « tonnerre » et « orage », devenu synonyme de « massacre », sera hélas suivi d’autres dans les années qui suivent, parfois au bilan encore plus terrible. Mais l’essentiel du livre se situe ailleurs : dans la manière dont cet événement a été raconté, amplifié, instrumentalisé ; autrement dit, dans sa viralité avant l’heure, à une époque où les premiers médias de masse façonnaient déjà l’opinion.
Un événement local devenu matrice globale
L’un des apports majeurs de l’ouvrage de Zipperstein est de montrer comment le fait d’étudier le pogrom de Kichinev (aujourd’hui Chisinau en République de Moldavie) permet de « franchir les barrières séparant habituellement l’histoire russe et l’histoire juive européenne, juive palestinienne et juive américaine » (p.57). Ledit pogrom devient ainsi un observatoire privilégié des circulations politiques, littéraires et médiatiques du début du XXᵉ siècle.
En menant son enquête, l’auteur déconstruit plusieurs idées reçues. Contrairement à une légende tenace, et entretenue par certains, les juifs ne furent pas passifs lors de ces événements : ils organisèrent des zones de défense, se procurèrent des armes improvisées, et plus de 250 hommes se regroupèrent pour riposter. Sur ce point, Zipperstein contredit ainsi la lecture du poète Haïm Nahman Bialik, dont l’influent poème « Dans la ville du massacre » avait contribué à fixer l’image d’une communauté paralysée par la peur, voire la lâcheté. « L’appropriation par Bialik de certains détails seulement du pogrom et le silence dont il entoure les cas de résistance portaient indéniablement la marque de ses profondes convictions culturelles sionistes » (p.210). Pour Bialik, la seule conclusion possible devait en effet conduire à émigrer dans un pays propre aux juifs, hors d’Europe.
Le livre revient également sur la responsabilité des autorités tsaristes dans cette affaire. Une lettre de Nicolas II qualifiant les émeutiers de « personnes loyales » éclaire la complaisance du pouvoir, tandis que la lenteur de l’aide aux victimes révèle un antisémitisme d’Etat diffus. Il serait toutefois erroné, nous démontre l’historien, de considérer que les autorités étaient à l’origine des émeutes : certes, une lettre signée et datée de deux semaines avant le pogrom du ministre de l’Intérieur de Viatcheslav Plehve a pu en attester l’idée de manière semble-t-il irréfutable. Pourtant, comme l’avance l’historien, « il est presque certain que cette fameuse lettre était un faux » (p.155). Quant à l’armée, elle n’aimait guère être employée dans des missions de maintien de l’ordre, ce qui peut expliquer les lenteurs et les indécisions.
Par ailleurs, localement, le maire de Kichinev Karl Schmidt (dont les mandats s’étalent de 1877 à 1903), a manifesté son profond rejet des massacres. Il tenta d’abriter des familles juives et d’aider l’hôpital local, et finit par démissionner, jugeant les violences comme la preuve d’une « mentalité sauvage » incompatible avec la modernisation de la ville. Ce contraste entre aspirations européennes et brutalité sociale illustre la tension centrale du livre : Kichinev est à la fois un lieu marginal et un miroir grossissant des fractures impériales, tout en constituant un moment traumatique unissant l’ensemble des familles politiques juives de l’Empire dans la condamnation, en dépit d’orientations très diverses.
Pour l’auteur, la responsabilité est à chercher plutôt du côté de Pavel Krouchevan, figure d’extrême droite, qui s’est rapproché par la suite de la Centurie noire, mouvement radical monarchiste, nationaliste et antisémite. Après avoir attisé la haine à l’égard de la communauté juive par ses écrits, ce dernier présente le pogrom comme « une échauffourée née d’immenses frustrations économiques » aggravée par « la réaction agressive des juifs » (p.226), inversant ainsi la charge de la violence. Sa conclusion diffère de celle de Bialik, mais d’une manière surprenante : l’opprobre internationale qui s’abat sur la Russie montre non une faiblesse mais une force incontestable, qui ne peut qu’être organisé par des puissances occultes. Ses faits d’armes ne s’arrêtent à ce sinistre événement : dans le prolongement du pogrom, il est également demeuré célèbre dans l’Histoire pour avoir été le probable instigateur de la rédaction des Protocoles des Sages de Sion, texte publié une première fois à Saint-Pétersbourg sous le titre « Le programme de conquête du monde juif » en août-septembre 1903. L’historien établit donc un lien direct entre le pogrom de Kichinev et le faux le plus célèbre du XXe siècle.
Steven Zipperstein montre enfin comment Kichinev a nourri des imaginaires politiques bien au-delà de l’Empire russe : de l’autre côté de l’Atlantique, la portée de ces événements a une influence décisive sur la gauche radicale américaine et le soutien à la fondation du NAACP (l’Association nationale pour la promotion des personnes de couleur). En effet, ces massacres entrent en résonances avec les lynchages de Noirs aux États-Unis, contemporains des pogroms en Russie. Comme il le rappelle, « la conviction que des événements aussi semblables étaient nés des causes similaires – la connivence des autorités, l’absence de droits des victimes – contribua à donner à la question de l’injustice faite aux Noirs une notoriété dont elle n’avait pas bénéficié jusqu’alors » (p.278), offrant aux activistes Emma Goldman, Engish Walling et Anna Strunsky une cause dans laquelle s’investir.
La fabrique d’un traumatisme moderne
L’un des fils rouges du livre est la manière dont un événement devient un symbole, dont l’histoire se fait et se refait, au gré des oublis et des souvenirs. « Le pogrom de Kichinev pourrait bien être tout à la fois le plus connu de tous les moments du passé des juifs de Russie et l’un des plus obstinément, des plus abondamment incompris » (p.48). Zipperstein montre, en s’appuyant sur de nombreuses sources et en en restituant le contexte, comment la presse antisémite locale, les écrivains sionistes, les militants américains ou encore les autorités tsaristes ont chacun façonné une version du pogrom, parfois contradictoire, souvent instrumentalisée.
Cette construction mémorielle se cristallise dans des œuvres qui figent le pogrom en récit traumatique fondateur : pour le grand public, l’homme politique et journaliste irlandais Michael Davitt expose ses recherches sur place dans son ouvrage Within the Pale : The True Story of Anti-Semitic Persecutions in Russia, publié l’année même du pogrom. Ce livre a contribué à forger le modèle des représentations occidentales de la vie des juifs de Russie pendant la décennie suivante. De même, la pièce de l’écrivain et dramaturge britannique Israel Zangwill, The Melting Pot (1908), inscrit Kichinev dans l’imaginaire de la diaspora en mettant en scène une famille fuyant les souvenirs des atrocités, les Quixano.
Zipperstein n’élude pas les angles morts de son propre récit, par précaution méthodologique, notamment les répercussions sur le Bund et sur la Haganah, principale organisation paramilitaire de la population juive en Palestine mandataire entre 1920 et 1948, lorsqu’elle est devenue le noyau de l’armée israélienne Tsahal. On peut toutefois regretter l’absence de mention des trajectoires juives bessarabiennes vers la France, certes moins nombreuses que celles à destination des États-Unis. À titre d’exemple, Robert Badinter a évoqué le pogrom dans son ouvrage Idiss, dédié à sa grand-mère, comme cause du départ de la famille de la Russie impériale vers la France[1]. Mais l’essentiel est ailleurs : dans la démonstration que les traumatismes collectifs ne naissent pas seulement des faits, mais de leur mise en récit. Le pogrom de 1903 fut le premier largement photographié, et déjà la médiatisation notamment par l’image joua un rôle déterminant dans sa diffusion internationale.
En articulant microhistoire et histoire globale, Zipperstein propose une réflexion puissante sur la manière dont les violences collectives deviennent des repères symboliques, et comment, même en l’absence de la viralité des réseaux sociaux contemporains, une fausse nouvelle entrelacée aux vraies a pu avoir des effets sur le réel. Son livre éclaire autant le passé que notre présent, où la circulation instantanée des images et des récits continue de façonner les perceptions de l’injustice. À ce titre, Pogrom s’impose comme une contribution majeure à la compréhension de la fabrique des traumatismes modernes, et de leur long héritage politique.
Steven J. Zipperstein, Pogrom. Kichinev ou comment l’Histoire a basculé, Paris, Flammarion, 2025.
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[1] Robert Badinter, Idiss, Paris, Fayard, 2018, p.30.
