Fécondité: aujourd’hui, demain et après-demain edit

31 March 2026

La fécondité baisse, la natalité flanche, le solde naturel devient négatif. Faut-il paniquer? Mesurer l’importance et les conséquences des tendances démographiques impose de revenir aux indicateurs. Or, au regard des données et des inerties à l’œuvre, il n’y a pas lieu de s’alarmer, car la descendance finale assure, jusqu’à demain, le renouvellement des générations. Après-demain, tandis que le nombre de décès va progresser, est plus incertain.

L’époque verse dans l’hallali alarmiste au sujet de la baisse de la natalité. Le sujet, qui préoccupe légitimement, appelle une analyse dépassionnée. D’une part, en regardant sur temps un peu plus long que les dernières années, d’autre part en revenant aux fondamentaux des indicateurs utilisés en matière de fécondité.

La démographie est une vieille passion française. La fécondité a commencé précocement à baisser en France à la fin du XVIIIe siècle, nourrissant des inquiétudes qui se répercutent encore aujourd’hui. Sous les effets de la sécularisation de la société et d’une réforme révolutionnaire du droit de l’héritage (établissant l’égalité successorale), les familles ont réduit leur descendance. La France, qui était la nation la plus peuplée d’Europe, a été progressivement dépassée par d’autres puissances européennes, au premier chef l’Allemagne.

Sautons les décennies. Le pays a vécu les Trente Glorieuses, marquées par une relativement haute natalité, avant de rejoindre, de façon très contemporaine, le lot des pays riches, fait d’espérance de vie élevée et d’un nombre de naissances en recul.

Baisse des naissances, hausse de la fécondité?

Entre 2010, année de pic de naissances (828 000) et 2025 (645 000), année de creux, la différence dépasse 180 000. C’est une baisse d’un quart, avec des répercussions en cascade sur le marché des pots pour bébés, puis sur l’école maternelle, puis sur l’école primaire, le collège et maintenant aux portes du lycée. Bref, c’est du sérieux.

Cela est-il amené à continuer ? Peut-être. Relevons que les comportements de fécondité ne sont pas inscrits dans le marbre d’un implacable déterminisme sociologique. La France a connu des hauts et des bas en matière de natalité, avec certes un bas particulièrement prononcé aujourd’hui.

Pour ce qui concerne les conséquences socio-économiques de court et moyen terme le juge de paix est la natalité. Pour le long terme – celui du remplacement des générations – le juge de paix n’est pas l’indicateur conjoncturel de fécondité (2,03 en 2010 ; 1,56 en 2025) mais la descendance finale (i.e le nombre d’enfants qu’auront eus les femmes, à 50 ans)[1].

Or cette descendance finale est en augmentation (premier graphique) et va l’être encore dans les quelques années qui viennent ! Elle a connu un moins pour la génération née en 1972, avec 1,99 enfant. Depuis, elle remonte pour se situer à 2,02 pour la génération née en 1974. Et, si les chiffres définitifs ne sont pas encore disponibles pour la génération née en 1975, à 49 ans elles avaient déjà en moyenne 2,03 enfant.

Graphique 1. Descendance finale (nombre d’enfants par femme ayant atteint 50 ans, selon l’année de naissance des quinquagénaires)

Source : INSEE, France métropolitaine

Et pour les générations qui suivent, le nombre de descendants sera plus élevé, car il est déjà plus élevé quand les femmes n’ont encore que 48, 47, 46 ou 45 ans (deuxième graphique).

Graphique 2. Combien d’enfants ont aujourd’hui…

Source : INSEE, France métropolitaine

Pour la suite, c’est l’incertitude qui prévaut : la fécondité des générations plus jeunes est significativement plus faible à 30 ou à 35 ans, mais il est parfaitement possible que ce soient simplement des naissances différées, ou des choix qui seront composés plus tard avec des enfants tardifs nés dans le cadre de familles recomposées. La bonne nouvelle c’est que rien n’est définitivement écrit au sujet des naissances qui viennent ! Certes les enfants qui ne sont pas nés ne naîtront jamais et continueront à manquer à l’appel (c’est le sujet des 180 000 naissances annuelles en moins en une quinzaine d’années). Mais aucun des enfants qui aura trois ans dans quatre n’est encore né.

Un solde naturel qui va continuer à se détériorer

Pour finir, un mot au sujet du solde naturel, qui est devenu négatif en 2025, pour la première fois depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Avec 645 000 naissances vivantes et 651 000 décès enregistrés, le solde naturel s’est établi à - 6000. Cette bascule a été abondamment commentée : la France entre dans le régime du vieillissement grandissant, avec plus de tombeaux que de berceaux. Ce passage était annoncé depuis des années, mais il est arrivé bien plus tôt que ce qui avait été envisagé dans les dernières projections de population[2]. Cette chute notable occupe les esprits autour du financement d’un modèle social qui suppose un certain équilibre numérique des générations. Elle alimente des controverses autour ce que le président de la République a baptisé « réarmement démographique ». Elle pose aussi la question sensible d’une compensation par l’immigration.

Cette baisse n’est cependant que l’une des deux dimensions des dynamiques à l’œuvre. Pour calculer le solde naturel, il faut s’intéresser à la natalité mais aussi à la mortalité. Il se trouve que les deux courbes des naissances et des décès évoluent de façon parfaitement opposée, et c’est cela qui est nouveau. Depuis le baby-boom, le nombre annuel des nouveaux nés a beaucoup évolué, parfois très rapidement, vers le haut (plus de 900 000 en 1970) ou vers le bas (750 000 en 1976), mais celui des trépassés est longtemps resté plutôt stable, oscillant peu, autour de 550 000, de la fin des années 1950 au milieu des années 2010.

La période récente est différente. Depuis 2010, pic récent de fécondité, la natalité régresse significativement tandis que la mortalité progresse notablement : sur quinze ans, une croissance d’environ 20%. Les commentateurs, à trop se focaliser sur le déclin de l’activité des maternités, ont tendance à mettre de côté cette tendance fondamentale. Celle-ci pourrait pourtant devenir la donnée la plus déterminante du solde naturel.

Évidemment les deux côtés de la balance comptent toujours, mais si l’on considère la perspective la plus nette concerne les décès. Les inerties démographiques comptent : la quasi-intégralité des disparus de l’an prochain sont nés tandis qu’aucun des nouveaux nés de 2027 n’a encore vu le jour. Fonction de l’espérance de vie, des conditions sanitaires et du solde migratoire, le nombre de décès à venir n’est certes pas écrit dans le marbre. Les projections, qui seront révisées, livrent cependant des informations précieuses.

La hausse du nombre de décès devrait se poursuivre jusqu’au milieu du siècle. Elle s’explique par le vieillissement des générations nombreuses du baby-boom, désormais atteintes par les âges avancés quand la mortalité est plus élevée. Le choc Covid a produit un sommet dans la mortalité, à près de 670 000 morts. Ce plafond devrait être dépassé à partir de 2030, et le seuil de 700 000 décès sera atteint dès 2033, avec une forte progression aboutissant à tangenter les 800 000 morts autour de 2045.

Pour ce qui concerne les naissances, aucun scénario n’envisage une reprise si fortement à la hausse. Aussi, le solde naturel, toutes choses égales par ailleurs (et notamment sur le plan migratoire), est appelé à rester nettement déficitaire, jusqu’à – 100 000 en 2050 et – 140 000 en 2060.

[1]. Voir la note « Fécondité : la France est loin du déclin démographique » du Centre d’observation de la société (14 janvier 2026). Et, allant exactement dans le même sens, mais dans le cas des États-Unis, voir l’article de The Economist, « Watch who you’re calling childless » (18 décembre 2025).

[2]. En 2021, le point d’inflexion était envisagé pour 2035. Voir Julien Damon, « Europe: effondrement démographique en vue ? », Telos, 24 septembre 2025.