Un conflit de valeurs au Collège de France edit
L’on se souvient de l’affaire du colloque sur la Palestine qui devait se tenir au Collège de France les 13 et 14 novembre à l’initiative de Henry Laurens, titulaire de la chaire « Histoire contemporaine du monde arabe » : il fut annulé quelques jours avant sur décision de l’administrateur, après un article du Point et une alerte de la LICRA quant à sa nature jugée anti-israélienne et décoloniale. L’on apprit au même moment que le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche avait écrit à l’administrateur pour lui faire part de son inquiétude quant à la tenue de cet événement. L’annonce de l’annulation, tout en rappelant au respect de la « liberté académique », invoquait à la fois la « stricte neutralité » que se doit de respecter l’institution et le risque de « trouble à l’ordre public ».
S’ensuivit, assez logiquement, la publication de plusieurs protestations contre cette annulation : une tribune signée de plus de 300 universitaires déclarait que cette interdiction « ouvre la voie à une censure institutionnelle » (Le Monde du 11 novembre), une pétition appelait même à la démission du ministre, et une nouvelle tribune signée par quatorze membres du Collège de France s’insurgeait contre cette décision au nom du respect de la liberté académique (Le Monde du 12 novembre). Rares en revanche ont été les prises de position défendant l’annulation : j’ai moi-même publié, dans Le Monde du 14 novembre, une tribune argumentant en sa faveur, au nom de la nécessité de garantir, grâce au contrôle par les pairs, la rigueur scientifique des productions académiques et, plus généralement, l’autonomie de la science par rapport à ses détournements militants – autonomie qui est la condition nécessaire à l’application de la liberté académique[1].
Qu’on me permette ici d’analyser cette controverse à la lumière de l’analyse axiologique, c’est-à-dire la mise en évidence des valeurs sous-tendant ces positions – puisque, à l’évidence, la liberté d’expression, tout comme la liberté académique, sont bien des valeurs, partagées d’ailleurs par les deux parties en présence mais selon des définitions hétérogènes. Je profite ainsi de la place accordée par Telos à ses auteurs, ainsi que du petit recul temporel, pour aborder cette affaire avec un peu plus de distance que ne le permet une tribune dans un quotidien.
Pour déployer l’analyse axiologique il faut tout d’abord en passer par ses fondamentaux : distinguer l’objet des jugements de valeur, leurs sujets, et le contexte d’expression de ces jugements. Les sujets ici sont nombreux : la presse, les simples citoyens donnant leur opinion (notamment dans les très nombreux commentaires de ma tribune), les politiques et les savants – soit un large spectre d’acteurs, aux compétences très inégales. J’avais moi-même précisé dans cette tribune que je ne suis pas une spécialiste du sujet mais que la seule lecture de l’argument du colloque suffisait à en indiquer les biais militants : orientation ouvertement propalestinienne et définition du sionisme comme étant exclusivement l’instrument des puissances coloniales. Face à ces éléments disponibles à n’importe quel citoyen un peu informé, un non spécialiste peut donc légitimement émettre une opinion sur la place de ce colloque dans une institution prestigieuse telle que le Collège de France.
Deuxièmement, l’objet des jugements de valeur : il est double car portant à la fois sur une décision et, à travers elle, sur un colloque scientifique et ses organisateurs. La compétence d’Henry Laurens ne fut guère mise en doute, mais ses prises de position politiques très orientées ont été soulignées, entraînant la suspicion quant à la nature – scientifique ou militante – de ce colloque. La suspicion était aggravée par le profil des trois personnalités politiques invitées à le clôturer lors d’une table ronde (Francesca Albanese, Josep Borell, Dominique de Villepin) – les trois ayant pris des positions clairement antisionistes. Et plus problématique encore était le profil du laboratoire organisateur, le CAREP (Centre arabe de recherches et d’études politiques), financé par le Qatar et longtemps dirigé par l’islamologue François Burgat, qui avait pris des positions pro-Hamas et pro-Hezbollah. Ces points seront par la suite confirmés par une enquête fouillée, publiée en plusieurs parties sur le site du Droit de vivre, la revue de la LICRA[2]. Là encore donc, l’on pouvait légitimement s’interroger sur la nature exacte de la manifestation annulée[3].
Troisièmement enfin, le contexte des jugements : lui aussi est double puisqu’il est à la fois celui de l’opinion publique, via la presse (relevant de ce qu’on peut nommer l’arène civique) et celui de l’arène académique, à laquelle appartient par définition un colloque au Collège de France. Cette arène étant relativement opaque puisque limitée aux membres du corps, elle n’a pas permis à l’opinion publique d’avoir accès à certaines informations : notamment le fait que seul le thème du colloque avait été approuvé lors de sa présentation en juin devant les professeurs du Collège mais que son contenu exact n’avait été communiqué que quelques jours avant son ouverture ; que la décision d’annulation avait été prise par le bureau et débattue au sein de l’assemblée des professeurs ; et que parmi ceux-ci seuls une minorité (14, sur une cinquantaine) avaient accepté de signer la tribune dans Le Monde dénonçant l’annulation. Ces données sont importantes car elles ne permettent pas d’étayer l’idée – véhiculée par les opposants à l’annulation – d’une opposition entre, d’un côté, le pouvoir politique hostile au colloque et, de l’autre, la communauté scientifique victime d’une intrusion du politique (intrusion toutefois esquissée par la maladresse du ministre qui écrivit à l’administrateur, au risque de se voir accusé de porter atteinte à la liberté académique).
Cette dualité des arènes[4] ou domaines d’activité – civique d’un côté, académique de l’autre – entraîne, nous allons le voir, une ambiguïté du terme « liberté », car son sens et ses implications varient fortement d’une arène à l’autre. D’une part en effet est invoquée la valeur de « liberté d’expression », d’autre part celle de « liberté académique ». Or la première relève de l’arène civique, étant octroyée par principe à tout citoyen. Il faut relever ici la différence importante entre, d’un côté, la conception américaine de la liberté d’expression, absolutisée par le premier amendement de la Constitution américaine (qui interdit à l’État de l’entraver, de sorte que ces entraves ne peuvent provenir que de mobilisations citoyennes – d’où la « cancel culture ») et, de l’autre, la conception française, qui subordonne l’exercice de la liberté d’expression à des régulations légalement encadrées (interdiction de diffamer, d'insulter, d'inciter à la haine, interdiction du négationnisme, etc.). En termes axiologiques cette liberté relève donc de trois registres de valeurs : éthique (ne pas nuire à autrui en le privant de sa liberté), civique (permettre aux citoyens d’exercer leurs droits et faire vivre l’expression démocratique) et juridique (la liberté d’expression étant juridiquement encadrée et protégée).
La situation de la liberté académique est fondamentalement différente, puisqu’elle relève de l’arène académique, n’ayant donc cours que dans le cadre du travail de production et de diffusion des connaissances par les membres de l’enseignement supérieur et de la recherche. Elle relève donc quasi exclusivement du registre épistémique (valeurs de savoir, de connaissance, de scientificité), sa protection juridique étant très marginale (elle est mentionnée dans quelques articles des codes de l’éducation).
Il faut noter ici que contrairement à ce que semblent croire maints universitaires, la liberté académique n’est pas la liberté d’expression lorsqu’elle s’applique à des membres de la communauté des enseignants-chercheurs. Elle en est même à l’opposé, puisqu’elle obéit à de strictes conditions d’application, notamment l’acceptation du contrôle par les pairs, garantissant le caractère scientifique des productions – son rôle étant de protéger la science de toute intrusion politique, morale ou religieuse. D’où, dans l’affaire du Collège de France, l’importance des controverses portant sur la nature du colloque et la qualité de ses intervenants : s’il est véritablement scientifique, alors la décision de l’administrateur est immotivée et porte atteinte à la liberté académique (mais pas à la liberté d’expression, qui n’a rien à faire dans ce contexte) ; s’il ne l’est pas, elle est motivée.
Par ailleurs, comme dans toute controverse importante sont apparues des dissensions non plus sur la valeur de scientificité (incontestable dans le contexte académique) mais sur les critères de son repérage[5]. Parmi ces critères, la dispute a surtout porté sur la question de l’équilibre des positions représentées dans le colloque, entre propalestiniens et pro-israéliens : un tel équilibre est-il pertinent pour juger de la scientificité ? Ma réponse est non : ce critère vaut dans l’arène civique d’un débat politique (par exemple à la télévision), mais pas dans l’arène académique, où l’objectivité ne s’obtient pas par l’équilibre des positions mais, au contraire, par leur suspension, c’est-à-dire par ce que Max Weber nommait la « neutralité axiologique ». On ne s’étonne pas dès lors que ceux qui ont défendu ce colloque et, avec lui, la possibilité d’importer dans l’arène académique des positionnements politiques, soient en même temps les contempteurs de l’impératif de neutralité, qu’ils jugent soit impossible, soit non souhaitable[6].
Lorsqu’on voit apparaître le mot « liberté » dans une argumentation, le premier réflexe du sociologue des valeurs est de le coder comme relevant du registre de valeurs éthique. Cette affaire nous montre toutefois que les choses sont nettement plus compliquées. Car c’est au nom de la supériorité du registre épistémique dans l’arène académique, et donc de la pertinence unique de la liberté académique dans une telle affaire (à l’exclusion de la liberté d’expression), que j’ai pris position dans la presse pour soutenir la décision de l’administrateur du Collège de France, au nom de l’autonomie de la science.
Cette distinction des « arènes », permettant de ne pas confondre les interventions dans la presse avec les publications et manifestations scientifiques, semble échapper non seulement à de nombreux citoyens – ce qui est compréhensible – mais aussi – ce qui l’est moins – à maints universitaires et chercheurs. Parmi ceux-ci figurent notamment les membres du laboratoire ARTES de l’université de Bordeaux-Montaigne qui, après m’avoir invitée à présenter mes travaux sur le concept d’artification (au programme de l’agrégation d’esthétique cette année), ont annulé mon invitation peu après la publication de ma tribune sur le colloque au Collège de France en raison des dissensions politiques qui risqueraient de perturber la séance de séminaire. Cette « cancellisation » a donc constitué l’exact inverse de l’affaire du colloque : dans un cas, une annulation pour motifs scientifiques d’une manifestation politisée ; dans l’autre, une annulation pour motifs politiques d’une intervention d’ordre épistémologique. L’on est là, décidément, au cœur des conflits propres à ce que j’ai nommé l’« académo-militantisme »[7].
En matière d’analyse axiologique, la conclusion de cette affaire est simple : une confusion des arènes telle que produite par l’organisation d’une manifestation politisée au sein d’une institution scientifique s’accompagne souvent d’une confusion des registres de valeurs (le civique et l’éthique propres à la liberté d’expression, l’épistémique propre à la liberté académique), rendant difficile l’argumentation rationnelle. Certes, la distinction des arènes, ou domaines d’activité, n’est pas du même ordre que la distinction des registres de valeurs, mais les deux peuvent se superposer – d’où la nécessité de bien clarifier ces différents plans pour comprendre les enjeux à la fois conceptuels et axiologiques de ce type d’affaires.
C’est cette double distinction qui n’a pas été opérée par la plupart des participants à la controverse – parmi lesquels, hélas, des chercheurs en sciences sociales, qui devraient pourtant posséder les outils intellectuels leur permettant d’éviter la confusion des arènes. Celle-ci explique l’une des caractéristiques principales de cette affaire : le sentiment, chez chacune des parties, d’avoir absolument raison, parce que le propre d’un conflit de registres de valeurs est que, à l’intérieur de chaque registre, la justification n’admet pas de contradiction, chacun étant intimement persuadé de la validité de ses positions.
De cet affrontement sans issue, seules peuvent nous sortir la clarification sociologique des arènes et celle, axiologique, des registres de valeurs, qui permettent de statuer objectivement sur la pertinence des arguments en présence. Encore faut-il avoir envie d’y voir clair…
Did you enjoy this article? close
[1] N. Heinich, « Le programme du colloque annulé au Collège de France ˝La Palestine et l’Europe˝ constituait une offensive contre la science », Le Monde, 14 novembre 2025.
[2] « Liberté académique : un colloque et des militants », 20 novembre 2025 ; « Liberté académique : à la recherche du 7 octobre », 21 novembre 2025 ; « Liberté académique : inverser la Nakba », 24 novembre 2025.
[3] Cette interrogation se mue en certitude à la lecture d’une analyse précise des communications au colloque publiée ultérieurement : dans un article en ligne intitulé « Retour sur le colloque ˝La Palestine et l’Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines˝» (Mezetulle, 20 décembre 2025), Benjamin Straehli conclut que « dans le cas de ce colloque, la proportion de communications indigentes, inconsistantes, ou intellectuellement malhonnêtes, est anormalement élevée. Bien que certaines recherches réellement intéressantes y aient été exposées, l’ensemble ne méritait certainement pas de se tenir dans un lieu aussi prestigieux que le Collège de France ».
[4] Je préfère le terme d’« arène » à celui de « champ », trop connoté par la sociologie bourdieusienne comme lieu d’exercice de rapports de domination, au détriment des relations d’interdépendance.
[5] Dans la « pyramide axiologique » des jugements de valeur, les critères sont à la fois plus nombreux et moins généraux que les valeurs au sens de principes d’évaluation (cf. N. Heinich, Des valeurs. Une approche sociologique, Paris, Gallimard, 2017).
[6] Je me permets de renvoyer sur ce point à ma contribution (« À qui profite le flou ? Tracer les frontières entre recherche et militantisme ») à l’ouvrage collectif dirigé aux PUF en 1924 par Jean Szlamowicz et Pierre-André Taguieff, Les Humanités attaquées, où je critique méthodiquement les arguments des opposants à la neutralité.
[7] Cf. N. Heinich, Ce que le militantisme fait à la recherche, Paris, Gallimard-Tracts, 2021.
