Les fragilités de Friedrich Merz edit
On le dit à la fois ambitieux et pragmatique. Dans cette période si difficile pour la gouvernance, le caractère antinomique de ces deux qualités souligne les défis considérables auxquels le Chancelier allemand est confronté, certains peut-être insurmontables. Pour continuer à avancer, il lui faudra déployer souplesse et astuce.
Vendredi 20 février, s’est tenu à Stuttgart le Congrès de la CDU, dont Friedrich Merz a été réélu président à près de 91,2%. Comme il n'y avait pas d'autre candidat, ce succès (bien réel, quoiqu’inférieur à son score antérieur de 95%) peut être compris comme une mise en scène destinée à montrer à l'opinion publique que le parti est uni derrière son leader. Angela Merkel, à laquelle Merz s’était affronté, a fait acte de présence. Car dans le public, les augures sont beaucoup moins favorables. Juste un an après les élections qui ont porté au pouvoir la coalition qu’il dirige (CDU/CSU et SPD) sa cote de popularité n’est qu’à 25%, c’est-à-dire moins que celle de l’impopulaire Chancelier Scholz dans le même délai.
Au cours de l’année 2026, se tiendront les élections aux diètes de cinq Länder, à commencer par le Bade-Württemberg le 8 mars. La CDU, encore en tête lors de récents sondages, n’en sort finalement qu’en deuxième position, derrière les Verts qui devraient conserver la présidence du Land. C’est un échec. Bien que ne franchissant pas le seuil de 20% l’AfD, en net progrès, y double son score par rapport à 2021. Ces élections régionales n’ont pas qu'un caractère local, dans la mesure où elles vont aussi influencer la composition future du Bundesrat (deuxième chambre), qui joue un rôle important dans le processus législatif. En Saxe Anhalt (Est de l'Allemagne) en septembre, on observera tout particulièrement le score de l’AfD. En Saxe en 2024, elle avait talonné la CDU (30,6% contre 32%), et l’avait pour la première fois nettement dépassée en Thuringe (32,8% contre 23,6%). Ce n’avait été alors que par une coalition contre nature de la CDU, de BSW (Alliance Sahra Wagenknecht) et du SPD, avec le « soutien constructif » de Die Linke, qu’il avait été possible de maintenir l’AfD en dehors du gouvernement régional. Cette fois-ci en Saxe Anhalt, où certains sondages créditent l’AfD de 39% contre seulement 26% pour la CDU, il ne sera peut-être même plus possible de rééditer pareilles acrobaties, de tenir l’AfD à l’écart du gouvernement régional, ni d'empêcher la CDU locale de s'allier avec elle. Ce serait alors une sorte de séisme politique, une digue aurait été rompue, et cela aurait valeur de précédent. Il faut ici rappeler que l’AfD est considérée comme un parti extrémiste qui, conformément à la Constitution, fait l’objet d’une surveillance particulière de l’Office de Protection de la Constitution (BVS). La fréquenter est scabreux.
Car c'est bien l’attitude à l’égard de l’AfD qui est le casse-tête de Merz et de la CDU. Il y a quelques années, affaiblie par de graves divisions internes, on avait pu la croire sur le déclin, et sa capacité de nuisance contenue. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. On a vu aux législatives de 2025 qu’elle avait nettement réduit l’écart avec une CDU qui ne croissait que faiblement (20,8% contre 28,5%), ravissant la deuxième place à un SPD en perte de vitesse. Elle parvenait à doubler le nombre de ses députés par rapport à 2021 et à s'imposer comme le premier parti dans tous les Länder de l'est, sauf Berlin. Depuis lors, ces tendances se confirment. Tandis que la CDU stagne, elle continue à progresser, certains sondages la situent autour de 25% au niveau national, et l’idée qu’elle puisse un jour dépasser la CDU ne peut plus être simplement écartée.
Législatives 2025. Résultats par circonscriptions. Le parti arrivé en tête (source Wikipédia)


Jadis, une triade bénéfique concourait à la prospérité allemande : gaz russe bon marché permettant un coût de l’énergie compétitif, forte présence sur le marché chinois dans sa partie haut de gamme, permettant des débouchés rémunérateurs, parapluie nucléaire américain permettant de limiter le coût de la défense. Première économie d’Europe, l’Allemagne était le 3e PIB total au monde (de l’ordre de 4200 Mrds d’€) et le 3ème exportateur mondial (2000 Mrds d’€). Elle l’est encore aujourd'hui, mais son économie est en panne : en récession en 2023 et 2024, elle était en quasi-stagnation en 2025 (0,2% de croissance) et l’espoir de remonter celle-ci à 1,3% en 2026 a déjà été ramené à 1% parce les mesures de l'important plan de relance décidé l’année passée tardent à se mettre en place et à porter leurs fruits. En outre, dans un pays vieillissant et à la démographie chancelante, la capacité d'innovation semble réduite, et la brèche technologique se creuse avec les USA, voire avec la Chine. Cela, dans des domaines essentiels comme le numérique, l’IA, les semi-conducteurs, ou même l'automobile, jadis un fleuron. Comme on sait, le temps de cette triade bénéfique est révolu, ce qui impose à l’Allemagne de redéfinir sa stratégie économique, et c’est cela même qui est attendu de Merz. En arrivant au pouvoir, il s’était déclaré « socialement conservateur et libéral économiquement », et voulait baisser les impôts, favoriser l'innovation et la recherche, et s'attaquer à une bureaucratie étouffante. Plus récemment, il avait fustigé ceux des Allemands qui pensaient pouvoir ne travailler que quatre jours par semaine. D'importantes réformes pour libérer les forces productives sont donc indispensables.
À l’intérieur du parti mais aussi dans certains secteurs de l’opinion, a priori les plus conservateurs, Merz est critiqué pour s’être piégé dans une spirale dont il est incapable de s'extraire. Ayant déclaré d’emblée que la seule coalition qu’il pouvait envisager était avec le SPD, il se privait du même coup des alternatives qu’auraient pu être une coalition avec l’AfD (plus forte sur le plan parlementaire, mais discutable politiquement) ou un gouvernement minoritaire de la seule CDU, comptant au coup par coup sur des majorités ad hoc. Il se privait dès lors de tout moyen de pression sur le SPD et s’exposait d’autant plus à lui céder que l'éviction du Bundestag du parti libéral FDP (qui n’avait pas atteint le seuil de 5%) ne lui offrait plus aucun contrepoids. Or le SPD, traumatisé depuis les réformes Schröder, dites « Harz », qui ont permis à l’Allemagne de ne plus être « l’homme malade de l’Europe » qu’elle était au début des années 2000, mais au prix d’une réduction de la protection sociale, l’a payé cher électoralement et est devenu inapte aux réformes, quelle que soit leur nécessité. Voilà, selon ses détracteurs, pourquoi Merz se retrouve incapable de procéder aux transformations auxquelles il devrait. Il est aussi parfois raillé comme « le Chancelier de l’extérieur », pour signifier que ses interventions, par exemple au forum de Davos ou à la Conférence de Munich, où il a voulu rehausser le profil géostratégique de l’Allemagne, étaient en fait une manière, par impuissance, de ne pas s'occuper de ses priorités domestiques. Ces 25 et 26 février, il était en Chine (2e fournisseur et 3e client de l’Allemagne) avec une nombreuse délégation du DAX 50 (le CAC 40 allemand) pour préserver les liens commerciaux et développer les contacts avec les entreprises chinoises innovantes.
Pour un observateur français, il y a comme un air de déjà vu dans cette situation, par référence à la faiblesse d’un Macron en bout de course. Cela suggère que, de part et d’autre du Rhin, les deux sociétés sont peut-être confrontées à des tendances de fond comparables : sentiment de déclin, vieillissement et moindre appétence pour l'innovation, tentation populiste. Mais la comparaison s'arrête là car, quelles que soient ses faiblesses, Merz dispose de beaucoup plus de marges que n’en a Macron. La vertu budgétaire suivie antérieurement par l’Allemagne lui permet aujourd'hui d'investir massivement dans la relance, les infrastructures, ou les dépenses militaires, d’une façon qui est hors de portée de la France, et suscite à la fois sa crainte et son envie. Il convient de noter que l’image de la France en Allemagne est en général exécrable : pays englué dans ses déficits et incapable de les maîtriser, elle risque par son poids économique d'entraîner par défaut de paiement la zone euro dans une crise financière sans remède. Pays qui ne tient pas ses engagements (pacte de stabilité), elle est considérée comme peu fiable. On comprend dès lors que Merz, en dépit de prémices plus favorables que celles de Scholz, n’ait guère envie d'investir dans cette relation un capital politique dont il ne dispose pas en surabondance. De fait, les rapports sont aujourd'hui tendus, certains les voient même au bord de la rupture. Les sujets de friction ne manquent pas : Mercosur, soutien à l’Ukraine, dépenses militaires, avion de combat futur, dissuasion nucléaire, eurobonds, Europe spatiale, guerre commerciale... tout ceci ne favorise pas l'adoption d’une position commune de l’Europe, et donc l’affaiblit.
Il n’y a pas pour le moment de crise ouverte pour Friedrich Merz et l’on voit qu’à Stuttgart, le soutien lui a été confirmé. Il n’y a d’ailleurs pas pour l’Allemagne d'alternative à son gouvernement. Mais la revue de toutes ces difficultés montre à quel point sa position est fragile et pleine d'incertitudes. Chaque événement majeur, à l’intérieur comme à l’extérieur, peut mettre cette position en danger. Et en dépit de son ambition de leadership européen, on voit bien que là aussi ses positions ne sont pas solidement assurées. L’exemple du prêt de 90 Mrds d’€ à l’Ukraine, qu’il aurait voulu pouvoir gager sur les avoirs russes gelés, mais sans y parvenir, le montre une fois encore. On a envie de conclure à propos de sa gouvernance : « doit faire ses preuves à l'examen ».
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