L’Allemagne a-t-elle l’ambition de ses moyens? edit
Attendu régulièrement, le retour de l’Allemagne sur la scène géopolitique se produit dans le contexte du saut dans l’inconnu des relations transatlantiques. Si son outil militaire est renforcé, il sert pour l’instant des ambitions politiques imprécises. Facile à lire, le modèle transatlantique fondé sur la confiance en l’OTAN et au parapluie américain a vécu : l’Allemagne s’engage dans le flou d’un équilibre à construire en permanence.
Nouveau monde, nouvelles dépenses
Le Zeitenwende (« tournant historique ») a-t-il enfin lieu ? Quatre ans après le discours de l’ancien chancelier Olaf Scholz, qui affichait l’ambition d’accroître massivement les dépenses militaires, le moment de la concrétisation semble enfin venu.
Le budget militaire allemand a atteint 107,3 milliards d’euros en 2026, avec une cible à 152 milliards en 2029. Comme le souligne le récent rapport de l’International Institute for Strategic Studies, la hausse des dépenses militaires européennes est largement portée par Berlin, qui dépasse le Royaume-Uni (94,3 Md€) et la France (70 Md€ à périmètre similaire). La part cible de 5 % du PIB devrait être maintenue au cours des prochaines années. Si la programmation budgétaire ne dit pas grand-chose de la capacité de l’industrie militaire à répondre aux besoins du commanditaire ni de la volonté des citoyens de s’engager dans l’armée, elle témoigne de la vigueur de l’effort allemand et de sa priorisation. La règle d’or budgétaire a été amendée en mars 2025, facilitant les dépenses en matière d’armement et d’infrastructure. Boris Pistorius, ministre social-démocrate de la Défense qui a été reconduit dans le gouvernement Merz à la suite des élections de février 2025, demeure l’un des politiciens les plus populaires d’Allemagne. Il a fixé comme objectif que le pays soit « apte à la guerre » d’ici 2029, sans désigner explicitement Moscou comme agresseur probable.
Si cet effort est notable et souhaitable, il s’inscrit toutefois dans un contexte de forte incertitude stratégique. En juin 2023, la première stratégie nationale globale de l’Allemagne désigne la Russie comme « la plus grande menace pour la paix et la sécurité dans l’espace euro-atlantique. Le pays est en train de rééquilibrer son approvisionnement énergétique, avec une sortie progressive du gaz russe. La Chine, présentée comme « un partenaire, un concurrent et un rival », reste le premier débouché des exportations allemandes, mais ce volume est en diminution dans un contexte d’affaiblissement de pans de l’industrie allemande.
Plus d’Europe, mais pas moins d’OTAN
Accord germano-italien, P3, P6 : l’Allemagne multiplie les initiatives diplomatiques ; ce qui lui confère des ressemblances étranges avec la diplomatie française. Si un moment gaullien a été identifié dans le discours du chancelier Merz à Munich, les cadres traditionnels que sont l’OTAN et l’UE semblent indépassables. Les turbulences étatsuniennes depuis janvier 2025 et les menaces qu’elles font peser sur la fiabilité de l’allié et protecteur tardent à être traduits par des actes concrets outre-Rhin. Dans son discours à la conférence de sécurité de Munich, le chancelier allemand a écarté l’idée d’abandonner purement et simplement le partenariat avec les Etats-Unis. Il érige « le renforcement de l’Europe au sein de l’OTAN » comme sa « priorité absolue », en appelant tant à renforcer les liens interétatiques qu’à définir (enfin !) les modalités d’application de la « clause de défense mutuelle », à savoir l’article 42 du Traité sur l’Union européenne, qui prévoit l’entraide en cas d’attaque armée en Europe.
Attendue, la définition concrète d’une stratégie de défense reste une inconnue pour les pays européens. L’abandon de l’OTAN et du partenariat transatlantique n’aurait en effet pas de sens dans le contexte actuel. Le renforcement de l’Union européenne est une piste sérieuse. Les initiatives se multiplient : réglementations (EDIRPA de 2023 pour l’achat d’équipements militaires en commun), programmes financiers (Facilité européenne pour la Paix créée en 2021 mais renforcée en 2022 ; ASAP pour le soutien direct aux entreprises de défense européennes), stratégique (Stratégie industrielle de défense européenne, présentée en mars 2024 et accompagnée d’un programme d’investissement) positionnent l’Union européenne dans un rôle de soutien aux Etats et à leurs industries. Elles ont un coût : le président Macron a une nouvelle fois posé le débat des eurobonds, qui reste peu audible pour l’Europe du Nord.
La perspective d’une européanisation de l’OTAN, ou de l’autonomisation des capacités de l’Union européenne en matière de défense, n’est pour autant pas à l’ordre du jour. Le chancelier Merz n’évoque l’ « autonomie » de l’Europe que pour parler d’un pilier dans le cadre de l’OTAN. Berlin ne veut, ni ne peut faire le deuil de l’alliance transatlantique qui structure sa vision géostratégique depuis la création de l’Allemagne fédérale. Le caractère infaillible de la prévisibilité et de la solidarité de Washington, ainsi que des garanties du traité de l’Atlantique Nord semble pour autant terminé. Au-delà des implications militaires majeures, la symbolique et la lisibilité emportaient pour les Allemands une dimension politique inégalable, marquée par la protection américaine. Faute d’un modèle aussi simple, l’Allemagne, la France et l’Europe devront naviguer dans la complexité d’un équilibre stratégique à construire en permanence, fondé moins sur les institutions que sur les équilibres politiques nationaux du moment, et à constamment renforcer par des industries de défense à soutenir massivement.
«Les gens qui ont des visions doivent aller chez le médecin»
Si un renforcement allemand apparaît souhaitable, il est permis de se demander quels sont les objectifs politiques poursuivis par l’Allemagne, et la vision qui lui serait corrélée. Si ces vingt-cinq dernières années, elle s’est déployée hors de ses frontières sur de multiples théâtres, ce n’est jamais de son initiative ni dans une position de meneur ; à l’exception notable – et semble-t-il oubliée outre-Atlantique – des opérations de contre-insurrection en Afghanistan après 2009. Impliquée, sans excès, dans les conflits d’Afrique subsaharienne et dans la coalition contre Daech, elle n’affiche pas le niveau et l’intensité autrement plus conséquents d’interventions de la part de la France. Une logique défensive, certes ; mais à quelle échelle ? L’Union des 27, ou bien jusqu’à la Moldavie et la Norvège ? Le débat n’est pas tranché.
Elle ne manque pas de susciter des inquiétudes. Dans un article remarqué, Liana Fix dresse pour Foreign Affairs le tableau d’une émergence inquiétante d’un hegemon allemand aux mains, totales ou partielles, d’une AfD qui atteint un quart des voix dans les sondages. Les parallèles historiques sont tentants. L’intégration avec des armées voisines, comme celle des Pays-Bas, et dans une moindre mesure avec la France, est une réalité. L’industrie allemande de l’armement dépend en partie de coopérations transnationales pour les pans les plus sensibles comme l’aéronautique militaire, l’industrie des missiles ou les blindés (Airbus, Eurofighter, MBDA, KNDS…), dans un contexte de contrainte des standards américains et de l’intégration de leurs composants dans les systèmes nationaux.
Was tun ? Le grand soir géopolitique européen est loin d’advenir. Il ne viendra probablement pas de l’Allemagne : le chancelier allemand Helmut Schmidt avait coutume de dire que « les gens qui ont des visions devraient aller voir leur médecin ». Les coopérations franco-allemandes suivent l’oscillatoire habituelle, avec le sort du chasseur de nouvelle génération à trancher prochainement. Les atouts de Paris se réduisent avec une capacité budgétaire de plus en plus limitée, une fin de mandat compliquée et la perspective d’une élection présidentielle tumultueuse. Le positionnement de l’Union européenne en soutien des États et des industries européens de défense doit être approfondi : son rôle dans le développement des capacités est crucial pour organiser une riposte à grande échelle. Les rééquilibrages économiques pour sortir d’une dépendance excessive à la Russie et à la Chine sont partiellement en cours. Les objectifs stratégiques semblent converger très lentement : les pays Baltes ou la Moldavie pourraient constituer des tests de la solidarité européenne et de la capacité de réponse.
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