Trump ou l’art de déchirer le rideau edit

Oct. 28, 2016

Donald Trump, le candidat du Parti républicain aux prochaines élections présidentielles américaines, a fait les choux gras de la presse avec ses déclarations à l’emporte-pièce. Les choses sont arrivées à un point où ses camarades républicains n’en peuvent plus. Des intellectuels aux Cheikhs des Etats du Golfe Persique, tout le monde se plaint.

Mais cette figure répulsive n’est pas un extrémiste hors champ, une incarnation du fascisme. Il est le révélateur de la politique contemporaine et l’un des meilleurs traducteurs de la vie sociale américaine. C’est l’une des raisons de son pouvoir de conviction, presque aussi fort que le rejet qu’il suscite. Délaissant les gestes et les paroles apprêtés des professionnels de la politique, il révèle et exprime ce qui vient directement à l’esprit de l’homme de la rue. Alors que l’Occident, confronté à la folie des terroristes islamistes, envisage avec prudence et à travers moult procédures d’infléchir ses pratiques et ses règles, Trump abolit la distance entre parole et action. Il évoque ainsi les rois médiévaux, qui décrétaient eux-mêmes la peine de décapitation.

La politique moderne est marquée d’une caractéristique qui est sans doute un sous-produit de la dépendance du pouvoir moderne au scrutin universel : l'hypocrisie. Plus un gouvernement dépend des votes de son peuple, plus il a besoin de satisfaire ce peuple. L'opinion n’avait pas tant de poids dans les anciens systèmes monarchiques. Le roi était le roi, parce qu'il devait être. Nul doute que le gouvernement démocratique ne soit l'une des plus précieuses réalisations de l'humanité. Mais la nécessité de plaire aux citoyens renvoie aux remarques de Nietzsche (notamment dans l’alinéa 203 de Par-delà le bien et le mal) sur le règne de la médiocrité dans l'Etat démocratique. D'épais rideaux de duplicité et de secret cachent désormais les caractéristiques brutales du pouvoir et de la domination. L'État est sommé de se justifier sur tout, même l'approbation et l'exécution des lois les plus bénignes. En démocratie, la garantie du succès est la publicité, au sens de transparence : tout montrer, tout démontrer. Comme c’est impossible en pratique, et probablement contradictoire avec la nature même du pouvoir, on pourrait évoquer, en termes constructivistes, le passage d’une gouvernance fondée sur la force à une classe dirigeante hégémonique, tirant son pouvoir d’artifices et de tromperies. C’est ici que surgit Trump, qui dans ses déclarations à l’emporte-pièce déchire littéralement le rideau du pouvoir, pour mettre à nu sa brutalité. Et cette fois, ce n’est pas un guérillero de salon ou un intellectuel radical qui fait tomber les masques : c’est l'un des membres de la classe dirigeante, un représentant éminent des fameux 1% de la population mondiale.

L'une des raisons de cette « honnêteté » tient à la carrière de Trump et à ses origines professionnelles. C’est un vrai capitaliste, un milliardaire, qui amène dans la politique les logiques et les manières de faire qu’il a apprises en faisant des affaires. De nos jours, la politique et l'économie, certes entrelacées, présentent chacune des caractéristiques qui lui sont propres. Alors que l'une des caractéristiques les plus importantes de la politique moderne est la tromperie systématique et la décomposition du sujet en composants distincts qui doivent remplir leur devoir de réaliser un bonheur collectif plutôt abstrait, une des caractéristiques les plus importantes de l’économie, comme le suggère Georg Simmel dans la Philosophie de l'argent, est l'agrégation des pièces, par-delà les identités et les frontières, et la poursuite d'un bonheur individuel concret, au mépris de toute collectivité commune abstraite, au profit d'une nouvelle abstraction: l'argent. L'argent contrairement à des concepts abstraits comme Dieu ou le bien commun, reflète pratiquement la nature fluide d’une société moderne dans laquelle aucun objet ne parvient à se stabiliser ou à fixer une identité. L'argent et ceux qui en possèdent beaucoup, à travers des processus puissants, contribuent ainsi à façonner une image du progrès oublieuse du collectif et bien commun. L'un des codes les plus importants pour réussir en économie de marché est d'aller à contre-courant ; plus largement, son modèle de référence est l’individualisme. Exactement le contraire de ce qui se proclame en politique, où le bien collectif reste la référence. Trump, parmi les figures publiques contemporaines, est l’une des plus proches de la vie réelle de l'argent. Il est prêt à introduire la logique du capitalisme contemporain – entrer et sortir au bon moment, vendre un produit de la façon la plus explicite et la plus précise possible – dans une vie politique encombrée des jargons socialistes et conservateurs. Il est loyal à la logique de l’argent et de la modernité, qui est de casser les identités et les frontières. Dans le même temps et en raison de sa richesse, il n'a pas besoin de sponsor financier. En d'autres termes, et bien qu’il soit issu de la Primaire républicaine, il n’est pas le représentant de l'un des groupes politiques classiques, mais un représentant de la logique de l'argent.

Et de fait on notera la profonde cohérence de son propos. Trump détonne mais il ne dit pas que des idioties. Il est la réalité de la vie sociale et politique contemporaine, exprimée par un capitaliste prêt à attirer les clients. On pourrait même soutenir qu'il dit ce que la majorité des politiques - y compris Hillary Clinton - veulent, mais ne peuvent pas dire. Et sa popularité ne traduit pas l’ignorance de ses supporters, mais l’intelligence de sa position. Une position qui consiste à déchirer le rideau et à découvrir la réalité cachée.

Dans une vie politique régie par la logique du marché, Trump doit être apprécié à sa juste valeur. Il connaît son marché cible et comprend ce dont il a besoin. Il connaît et respecte l’appétence de son public pour la simplicité. Trump vend les solutions les plus simples à quelques-unes des questions les plus complexes auxquelles sont confrontés les citoyens conservateurs. Or les clients recherchent la solution la plus rapide et la plus simple, pas nécessairement la meilleure. Ses solutions sont facilement compréhensibles: la construction d'un mur pour stopper l'immigration clandestine, l'interdiction à tous les musulmans d'entrer dans le pays, la possibilité à tous les citoyens de porter une arme afin de pouvoir arrêter une fusillade de masse. Une partie considérable de la société américaine tente de survivre dans une énorme machine gérée par les capitalistes comme Trump. Ce sont des gens ordinaires, qui travaillent dur, élèvent leurs enfants, vont à l'église et regardent des films à la télé. Beaucoup d'entre eux sont à peine sortis de leur état natal, encore moins hors du pays. Beaucoup n'ont jamais rencontré un seul musulman, mais ils ont peur. Ils ont peur de tout ce qu'ils n’ont pas vu et de tout ce qu'ils ne savent pas. Ces gens ordinaires ont même peur de l'homme politique qui défend le plus directement leurs intérêts, Bernie Sanders. Pour cette partie de la société américaine, qui se défie des représentants du « système » sans pour autant se retrouver dans les propos d’un Sanders perçu comme un dangereux collectiviste, les solutions de Donald Trump sont pratiques et suffisamment convaincantes.