La mystification du repas à 1€ pour tous les étudiants edit

2 February 2026

La généralisation du repas à 1€ pour tous les étudiants ne répond pas à une véritable nécessité sociale car les étudiants boursiers et les étudiants précaires en bénéficient déjà. Elle a une dimension purement politique et symbolique visant à manifester la « défense de la jeunesse » même si son efficacité est sujette à caution.

Dans le compromis avec le Parti socialiste acté par Sébastien Lecornu figure une mesure visant à permettre à tous les étudiants sans exception de bénéficier d’un repas complet à 1 euro dans les restaurants universitaires gérés par le CROUS. Certes, cette mesure n’est pas la plus coûteuse de la longue liste des concessions faites au Parti socialiste. Son coût est estimé à 90 millions d’euros. Mais elle est symptomatique du laxisme budgétaire et d’une certaine démagogie qui président aux décisions publiques aujourd’hui. En effet, et je voudrais le démontrer dans ce papier, cette mesure ne répond à aucune urgence. Elle ne répond pas à une demande sociale qui ne serait pas satisfaite aujourd’hui.

Elle n’y répond pas pour la première raison suivante. Dès maintenant, et c’était le cas à la rentrée universitaire 2025-2026, tous les étudiants boursiers sur critères sociaux peuvent déjà bénéficier du repas à 1€. Ils n’ont aucune démarche à entreprendre pour accéder à ce droit, une fois leur statut de boursier enregistré. D’après l’enquête 2023 Conditions de vie de l’Observatoire de la vie étudiante (la plus grande enquête réalisée sur les étudiants, un échantillon représentatif de 49 000 étudiants) 34% des étudiants sont boursiers sur critères sociaux et bénéficient donc du repas à 1€ dans les restos U. En outre, les étudiants non boursiers en situation de précarité peuvent faire une demande auprès de leur CROUS de rattachement en fournissant un justificatif de ressources et de charges.

Mais peut-être les socialistes qui ont été à l’origine de cette mesure (et notamment Boris Vallaud) pensent-ils que la précarité étudiante est si répandue qu’il est légitime de généraliser la mesure. Cette idée n’a pourtant pas de fondement et les données de l’OVE (les députés les ont-ils consultées ? Les connaissent-ils ?) le montrent bien.

Tout d’abord, le revenu moyen mensuel étudiant que permet de calculer l’enquête – très précise sur ce point car prenant en compte toutes ressources y compris les aides directes et indirectes de la famille – est de 1129€ pour l’ensemble des étudiants et de 1279 pour les étudiants décohabitants (ceux qui ne résident pas chez leurs parents). Certes le seuil du taux de pauvreté à 60% du revenu médian correspond à un revenu de 1288€ et par convention les personnes ayant un revenu inférieur sont classées comme « pauvres ». À ce titre, la grande majorité des étudiants pourraient être considérés comme pauvres ! Mais appliquer ce concept de pauvreté relative aux étudiants n’a aucun sens. Il revient en effet à comparer les étudiants aux actifs de plein exercice (ceux à partir desquels le revenu médian est calculé). Or, par définition, même si une partie d’entre eux exerce de petits boulots à temps partiel, les étudiants ne sont pas des actifs. Structurellement leurs revenus se situent dans le bas de la distribution et il ne peut pas en être autrement. D’ailleurs, comme l’avaient magistralement montré Daniel Verger et Nicolas Herpin[1] dans un article déjà ancien, le statut étudiant est un statut consistant à accepter, durant la période des études, un revenu relativement peu élevé, pour acquérir un capital humain qu’on pourra faire fructifier ensuite dans sa carrière professionnelle. Ceux des jeunes qui ne poursuivent pas d’études supérieures ont au même âge que les étudiants un revenu un peu plus élevé (pour ceux qui travaillent), mais pas tant que ça et surtout la suite de leur vie professionnelle sera nettement moins rentable.

Néanmoins, ces faibles revenus étudiants, même s’ils sont de nature structurelle, peuvent évidemment occasionner des difficultés quotidiennes et – on ne peut l’exclure – conduire certains à se sous-alimenter, voire à ne pas manger à leur faim. J’ai dit plus haut que le cas est relativement improbable du fait du repas à 1€ dont bénéficient l’ensemble des boursiers. Mais des non boursiers précaires[2] peuvent, pour diverses raisons, de ne pas faire la demande au CROUS qui leur permettrait de bénéficier également du repas à 1€. L’enquête de l’OVE permet d’évaluer l’ampleur de ces éventuelles déficiences alimentaires dont pourraient souffrir les étudiants. On les interrogeait ainsi sur leur alimentation au cours des six derniers mois et leur demandant laquelle des affirmations présentées dans le tableau 1 la représente le mieux.

Tableau 1. L’alimentation des étudiants (Source : enquête conditions de vie 2023, OVE)

Tout d’abord, 85% des étudiants (les deux premières lignes du tableau) ne souffrent pas de ces déficiences alimentaires, même si une partie d’entre eux aimerait une alimentation plus variée. 10% des étudiants disent devoir parfois se sous-alimenter et 3% sont véritablement dans une situation de sous-alimentation chronique. Mais environ 40% des ces étudiants en déficience alimentaire épisodique ou chronique sont boursiers et bénéficient donc déjà du repas à 1€ ! La mesure votée à l’Assemblée ne changera rien à leur situation. Si, bien que bénéficiant de ce droit (attribué automatiquement avec la bourse), ils ne l’utilisent pas, c’est probablement qu’ils rencontrent d’autres types de difficultés personnelles.

La mesure socialiste profitera-t-elle au moins à cette petite minorité d’étudiants sous-alimentés qui ne sont pas boursiers (qu’on peut évaluer à environ 7% des étudiants) ? On peut en douter car la généralisation du repas à 1€ dans les restaurants universitaires risque de les engorger et de rendre l’accès plus difficile à ceux qui en ont véritablement besoin. Cette annonce a d’ailleurs été accueillie avec inquiétude par les responsables du CROUS qui craignent de ne pas avoir les ressources et les équipements nécessaires pour faire face à un afflux de demandes. En 2024, la présidente du CNOUS, Bénédicte Durand, avait d’ailleurs indiqué que l'extension du repas à 1 euro à tous n'était « pas soutenable pour le réseau des CROUS »[3]. Quant aux syndicats ils demandent évidemment des embauches supplémentaires et éventuellement la création de nouveaux restaurants universitaires ou leur agrandissement. De quoi creuser à nouveau le déficit.

Alors quel peut bien être le sens de cette mesure portée par la Parti socialiste ? Elle ne répond pas à une véritable nécessité sociale. Elle a probablement seulement un caractère symbolique et politique. Ceux qui l’ont défendue peuvent la brandir comme un trophée symbolisant la défense de la jeunesse, même si dans les faits elle est au mieux inefficace, au pire contreproductive. Triste exercice de la politique.

[1] Nicolas Herpin et Daniel Verger, « Les étudiants, les autres jeunes, leur famille et la pauvreté », Économie et statistique, n°308-310, octobre 1998. pp. 211-227.

[2] Ces cas existent comme je l’ai montré dans une chronique précédente de Telos.

[3] Voir Marie-Christine Corbier, « «On ne peut pas pousser les murs» : la crainte des restos U face au repas à 1 euro pour tous », Les Echos, 30 janvier 2026.