Sécurité : la situation se dégrade edit

April 4, 2008

Contrairement aux apparences les politiques conduites depuis plusieurs années en matière de sécurité se dégradent. Les infractions liées à la drogue et à son trafic augmentent fortement, les violences physiques aussi, la tension dans les banlieues est plus vive que jamais. Pourtant le discours officiel accrédite la thèse d‘une efficacité croissante. Qui croire ?

À la base des statistiques policières on trouve le fameux taux d’élucidation. Or ce taux constitue la plus mauvaise mesure de l’efficacité policière. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit du résultat d’une division de deux nombres : celui des affaires élucidées (pour lesquelles la police a des raisons de penser avoir trouvé l’auteur) et celui des délits connus des autorités. Or, comme le savent les élèves de 4e, le résultat d’une division dépend des variations de son numérateur mais aussi de son dénominateur.

Par exemple, la police élucide de moins en moins souvent les vols liés à l’automobile (qui forment l’essentiel de tous les vols), alors que le taux d’élucidation progresse. On avait en effet 62 000 élucidations en 2002 contre 55 900 en 2006, soit une diminution de 10% environ. Dans le même temps, le taux d’élucidation passe de 5,6 à 7,3 %. Oui, vous avez bien lu : le taux d’élucidation progresse alors que le nombre des élucidations baisse.

Comment expliquer ce paradoxe ? Simplement parce que, dans le même temps, le nombre de vols liés à l’automobile diminue. C’est d’ailleurs le cas dans toute l’Europe, car les constructeurs protègent mieux nos voitures. Le progrès s’explique donc par les efforts des industriels pour rendre leurs produits plus sûrs.

L’amélioration apparente résulte aussi, et cela va apparaître paradoxal, de la dégradation de la sécurité des personnes et la diffusion de la drogue. Menée par l’Insee en janvier 2007 pour l’Observatoire national de la délinquance, la dernière enquête sur le fait d’être victime confirme que les délits dont le nombre diminue ou stagne sont les mieux déclarés aux autorités. Par exemple, 70 à 95 % des vols de voiture ou des cambriolages sont déclarés. En revanche, le chiffre des coups et blessures augmente de 9,8% sur un an, et celui des vols avec violence de 5,6%. Mais on sait que ces faits sont moins souvent déclarés aux autorités (environ 33% de taux de plainte). En devenant plus violente, la délinquance est ainsi de moins visible dans les statistiques.

Mais ce n’est pas tout. En effet, les violences sont cinq fois mieux élucidées que les vols et dans les statistiques officielles les infractions à la drogue sont élucidées au-delà de 100% alors que  par définition un tel résultat est impossible. De sorte que plus il y a de violences physiques recensées par la police, plus il y a de drogue en France, plus le taux d’élucidation s’améliore et plus on peut clamer que l’efficacité de la police progresse.

Le plus préoccupant est que ces résultats sont obtenus avec des moyens croissants. La sécurité a vu son budget régulièrement augmenter depuis 20 ans, et ce plus nettement encore depuis 2002. L’argent public partirait-il en fumée ?

Alors qu’on dépense de plus en plus, le retour sur investissement fait défaut. C’est vrai en matière de lutte contre la délinquance, comme nous venons de le montrer. Il faut ajouter que le coût par policier croît, alors que la productivité policière (le nombre de délits élucidés per capita) décline nettement une fois qu’on raisonne par catégorie de délit.

C’est encore vrai en ce qui concerne la perception du travail policier par les usagers et la population : en dépit de ces dépenses croissantes, la confiance ne s’est pas améliorée lorsqu’on la regarde sur le moyen terme, depuis 15 ans, avec les enquêtes Ipsos-CSA. Elle s’est même dégradée nettement depuis 2005, comme le montre le baromètre de BVA-Delouvrier sur les services publics, et très nettement depuis un an avec une baisse de 7 points de satisfaction.

En résumé, non seulement chaque euro supplémentaire génère de moins en moins d’effet sur la délinquance, mais le public est de moins en moins satisfait. Aux responsables d’une entreprise gérée de cette manière, les actionnaires demanderaient des comptes. D’autres polices européennes cherchent à renforcer la place des citoyens et habitants pour qu’ils aient mieux et plus souvent leur mot à dire quant aux orientations de la sécurité publique. Ne serait-ce pas une bonne idée ?