Réformer l'université ? Encore un peu de volontarisme ! edit

June 29, 2007


Le système d’enseignement supérieur et de recherche français est dans une impasse. En quelques années, un large consensus s'est fait sur le diagnostic. L'heure de la réforme est venue et l'on ne peut que se réjouir de ce que ce soit là une des toutes premières priorités du nouveau gouvernement. Pourtant, à peine dévoilé, le projet semble en péril du fait de réticences nombreuses et des réactions que l'on redoute de la part des étudiants. Il est tentant de mettre en cause une fois de plus le conservatisme de la société française. Mais ce serait se tromper de diagnostic. Si le projet ne suscite pas l'adhésion, c’est qu'il ne répond que de manière très partielle aux défis. Tel quel, quoi qu'en disent des protestataires bien mal inspirés, le changement n'est pas assez radical : « l'autonomie » tant vantée, la taille des conseils, la sélection en master sont des pas importants mais ce ne sont que des moyens. Pour réussir, il faut se donner une ambition plus haute : construire des leaders mondiaux et réussir la démocratisation, deux objectifs qu'il est possible d'atteindre en s'en donnant les moyens.

Affirmer que notre enseignement supérieur est en crise n’est qu’une demi-vérité. Si c’était le cas, notre pays n’aurait pas le niveau de vie qu’il a atteint, nous n’aurions pas non plus la présence que nous avons dans les industries de haute technologie. En réalité, la moitié de notre système répond aux besoins du pays et fonctionne encore à la satisfaction de ses usagers. C’est le cas du BTS à l’Ecole normale supérieure, en passant par les écoles d’ingénieurs ou de gestion, les cursus spécialisés (CNAM par exemple), ce à quoi il faut ajouter les formations professionnelles délivrées par les universités proprement dites, droit et médecine, sans oublier, last but not least, les IUT ; au total, 1 295 000 étudiants sur un total de 2.275.000. La proportion de ce qui marche est non négligeable, la proportion de ce qui marche mal ou pas du tout est un désastre national.

Quoi qu’il en soit, organisé comme il l’est, ce système est condamné à ses deux extrémités : d’un côté, pour simplifier, il y a les grandes écoles, elles sont encore notre principal atout à l’échelle internationale mais elles sont, du fait de leur taille ou de leur esprit de clocher, inadaptées à l’heure de la globalisation : il est urgent de les mettre à l’heure des standards internationaux. De l’autre côté, l’université proprement dite est en déshérence, l’échec est inscrit en quelque sorte au fronton des premiers cycles universitaires. Il faut mettre fin à l’équation : université de masse = conditions d’accès anarchiques = échec de masse.

Mais le mal principal des premiers et seconds cycles généralistes est à la fois plus profond et moins connu, il met en cause le socle même de l’offre universitaire. Le vice académique fondamental de notre dispositif est de reposer sur l’antique répartition des disciplines universitaires : 325 000 étudiants préparent cette année une licence de Lettres, Langues, Sciences du langage ou Sciences sociales, 150 000 une licence de Sciences fondamentales, Sciences de la vie ou Sciences de la nature. Qui peut prétendre qu’il soit raisonnable d’engager, dès la sortie de l’enseignement secondaire, un jeune étudiant dans une Licence de psychologie ou de physique (on pourrait naturellement prendre bien d’autres disciplines) ? « Professionnaliser » comme on l’entend dire ces formations universitaires dont la logique est dictée par les disciplines est une idée qui ne mène nulle part !

L’organisation des cursus universitaires par disciplines est le tribut le plus lourd que paie l’Université française contemporaine à cette partie de ses traditions qu’elle est après 1968 parvenue à maintenir contre vents et marées : nos « universités » Paris I, Paris II, Paris V ou Paris VI (et il en est de même en province) sont des ensembles pratiquement monocolores se bornant à abriter ici et là quelques pièces rapportées ; ce sont d’énormes « facultés » traditionnelles, sans rapport avec ce que le monde entier appelle des « universités » qui recouvrent, presque par définition, la quasi-totalité des champs du savoir. Non, chez nous, l’énergie réformatrice d’Edgar Faure n’est pas allée jusqu’à mettre fin à cette préférence de l’Université française pour des identités étroites ; quant à la gauche, évitant également, avec Alain Savary, tout affrontement direct sur ce terrain, elle a créé un système de contre-pouvoirs au sein de ces facultés dont les défauts sont aveuglants, les effets paralysants et les résultats désastreux. Quels pourraient alors être les principaux axes de cette réforme profonde dont le pays a un urgent besoin ?

Premier point, l’heure est venue de dépasser la distinction que l’on croit à tort insurmontable entre universités et grandes écoles ; loin d’être une spécialité française, cette dichotomie est plutôt une caractéristique intrinsèque du monde universitaire. Qu’est-ce que Harvard, à titre d’exemple, sinon une fédération de grandes écoles dont l’autonomie est à peu près totale (organisation, cursus, financement, recrutements) ? C’est par leur regroupement sur un campus et sous une marque que ces « grandes écoles », la Law school, la Business school, la Kennedy school etc. sont réunies dans une aventure commune. Et c’est bien cette notion de marque qui sera essentielle pour imposer nos meilleures formations dans la concurrence internationale.

En dehors des écoles ou formations à vocation professionnelle (comme la médecine), le cœur de la vie universitaire dans les premiers cycles est souvent, en dehors de France, le Collège universitaire. L’expérience nous enseigne que c’est là la meilleure organisation de l’offre face à une demande de masse ; la raison en est simple. Les étudiants y trouvent en entrant à l’université un vrai service d’enseignement supérieur plutôt que d’être invités, comme en France, à balbutier une discipline qu’ils ont choisi dans un brouillard à peu près total et qu’ils ne sont pas prêts à embrasser avec ferveur ; ils consolident les fruits de l’enseignement secondaire, ils apprennent les langages et les codes de la vie en société, ils ont les moyens de satisfaire des curiosités variées, ils approfondissent progressivement une discipline et amorcent ainsi leur spécialisation. Bref beaucoup de liberté, car les choix sont potentiellement illimités, mais aussi l’apprentissage de la responsabilité : tout est possible, mais tout doit s’enchainer (choix de la dominante…), tout doit progressivement trouver sa finalité : sortie vers un emploi (les UV professionnelles sont là pour ça) ou poursuite d’études plus poussées, elles-mêmes professionnelles (droit, gestion…) ou doctorales. Abolir la dictature des disciplines dans les premiers cycles, organiser l’offre sous forme de collège, c’est le second axe.

Les universités qui s’engageraient dans une telle perspective n’ont de chance de succès, évidemment, qu’en adoptant une gouvernance entièrement nouvelle. Mais sur ce point également le projet gouvernemental ne convainc pas parce qu’il est timoré et entretient la confusion entre les différents types de responsabilités, celles d’un organe d’orientation et de contrôle, celles concentrées dans un vrai pouvoir exécutif et celles, académiques, confiées à la garde de l’assemblée des professeurs. Il faut mieux distinguer pour les articuler efficacement indépendance académique, rigueur managériale et responsabilité politique. C’est possible, il suffit de s’inspirer de ce qui marche ailleurs ; ce sont au demeurant des principes qui sont d’ores et déjà à l’œuvre en France dans toute la partie du système d’enseignement supérieur dont on a dit plus haut qu’il répondait correctement aux objectifs qui lui sont fixés, les grandes écoles mais aussi, dans le milieu universitaire proprement dit, les Instituts d’études politiques ou les IUT.

L’heure est venue de réformer en profondeur notre système d’enseignement supérieur et de recherche. Faire figurer demain nos meilleures Universités dans le peloton de tête du classement de Shanghai et répondre aux attentes du million de jeunes désespérés par l’offre universitaire qui leur est proposée, c’est possible. Notre pays dispose encore de solides atouts pour mener à bien cette stratégie et nous avons une seule chose à redouter, le manque de confiance dans notre capacité à atteindre des objectifs très ambitieux ; mais le temps presse et il ne faut faire d’erreur ni sur les objectifs ni sur la méthode.