Démocrates américains cherchent prochain leader (États-Unis, 3) edit

Nov. 29, 2017

L’enquête du Pew Research Center distingue quatre groupes de sympathisants démocrates : les Solid Liberals (25% de l’ensemble), les Opportunity Democrats (13%), les Disaffected Democrats (11%) et les Devout and Diverse (6%) soit au total 55% de l’échantillon.

Des points de discorde mais une vision globalement partagée de la société 

Les trois premiers groupes, qui constituent l’essentiel des sympathisants démocrates de l’échantillon, partagent un grand nombre d’opinions et de valeurs, et notamment leur vision de la société. Ils estiment que le problème des inégalités est très important, que le système économique favorise excessivement les puissants et que les profits des entreprises sont trop élevés. Ils sont également favorables à la garantie pour tous d’une couverture sociale et à l’augmentation des allocations pour les plus pauvres. Ils sont donc favorables à un gouvernement actif qui dispense de nombreux services. Ils pensent également que la discrimination raciale persiste, qu’elle est la cause des difficultés des Noirs à réussir et qu’il faut donc continuer à lutter contre elle ainsi que contre les inégalités hommes-femmes. Ils souhaitent que leur pays soit ouvert au monde, sont favorables à l’immigration, partagent les valeurs du libéralisme culturel, notamment à propos de l’homosexualité. Enfin, ils veulent lutter contre le réchauffement climatique. Quelles sont dès lors leurs différences ?  

Des Solids Liberals démocrates, mais avec une fibre républicaine ? La comparaison entre Solid Liberals et Opportunity Democrats fournit une première piste. Ces deux groupes présentent plusieurs traits communs. Ils comprennent les individus les plus aisés, les plus diplômés. Ils estiment que voter permet de donner son opinion sur l’action du gouvernement et sont d’accord sur le fait que le gouvernement mérite plus de crédit que celui que lui accordent généralement les gens. Ils sont favorables à une ouverture du pays au monde et à l’immigration, et à prendre en compte les intérêts des alliés des États-Unis  .

Leurs différences pourtant sont nettes, socialement et politiquement. Le groupe des Opportunity Democrats comprend, à la différence des Solid Liberals, une forte minorité de Noirs et d’Hispaniques. Il est moins détaché de la religion et le niveau d’études n’y est pas aussi élevé. Politiquement, les électeurs « très » proches du parti démocrate y sont beaucoup plus rares que chez les Solid Liberals où ils sont majoritaires. Ils sont moins nombreux à être inscrits sur les listes électorales et leur participation politique est beaucoup moins forte. Une minorité non négligeable de ce groupe a une opinion favorable du parti républicain et défavorable d’Hillary Clinton alors qu’il a au contraire une opinion unanimement favorable de Barack Obama. La plus grande différence entre ce groupe et les Solid Liberals sur le plan idéologique, c’est l’importance qu’il confère à la valeur du travail pour réussir. Il est également moins convaincu que le niveau des profits des entreprises soit excessif et que les Noirs ne soient pour rien dans leur faible réussite. Il estime d’ailleurs que beaucoup a déjà été fait pour les Noirs et pour les femmes. Il est enfin plus enclin à estimer que, d’une manière générale, les gouvernements sont inefficaces et gaspilleurs.

Des Disaffected Democrats, politiquement et socialement démocrates mais républicains sur les valeurs ? La proximité entre Solid Liberals et Disaffected Democrats se fait sur d’autres sujets. Ces deux groupes plus jeunes et plus féminins convergent sur le plan idéologique et essentiellement dans le domaine social et sociétal. Les deux estiment qu’il ne suffit pas de travailler dur pour réussir et que le système économique est injuste. Ils sont favorables à une couverture sociale pour tous et à une aide publique aux plus pauvres. Ils estiment que les entreprises font trop de profit et critiquent les institutions financières. Ils pensent que la discrimination raciale explique les difficultés des Noirs à réussir et que les obstacles que les femmes doivent franchir demeurent importants. Enfin ils sont ouverts aux valeurs du libéralisme culturel. Politiquement, ils sont très favorables à Barack Obama et très défavorables à Donald Trump.

Toutefois de nombreux sujets les séparent. Les Disaffected Democrats ont un faible niveau de revenus et d’études et sont en majorité noirs ou hispaniques. Ils sont en majorité protestants et habitent souvent dans le Sud. Ils estiment que leur famille n’a pas profité du rêve américain et que leur situation financière est mauvaise. Politiquement, ils sont plus critiques à l’égard du parti démocrate et sont surtout nettement plus sceptiques quant à l’utilité de leur vote, participant peu à la vie politique. Ils font moins confiance aux experts et à aux grands médias nationaux. Une forte minorité n’a pas un jugement favorable sur Hillary Clinton. Ce groupe est celui qui estime le plus que les gouvernements sont de manière générale inefficaces et gaspilleurs. Et il est le plus hostile aux régulations gouvernementales. Il est également plus attaché que les libéraux à la valeur du travail pour réussir. Une forte minorité estime enfin que la croyance en Dieu est nécessaire pour avoir une bonne morale.

Des Devout and Diverse âgés, hésitant entre démocrates et républicains. Ils constituent le groupe le plus faible en nombre et le plus hétérogène. Il se caractérise par sa proximité sociale avec le groupe précédent mais, il est en moyenne beaucoup plus âgé. Il est nettement plus religieux, plus hostile à l’ouverture au monde et au libéralisme culturel, mais aussi à la lutte contre le réchauffement climatique. Il est également hostile à l’immigration et se montre très attaché à l’identité nationale. Il hésite davantage que les autres groupes entre républicains et démocrates, et il est le plus défavorable à Hillary Clinton. Il est également le plus convaincu que la réussite des États-Unis s’explique par la fidélité aux principes établis, à penser que le Gouvernement doit d’abord s’occuper des problèmes intérieurs et que l’insertion dans l’économie globale est négative pour les emplois et les prix.

Une société majoritairement en phase avec les valeurs démocrates mais qui n’a pas trouvé son leader

Si l’on compare les réponses de ces groupes démocrates à celles de l’ensemble de l’échantillon de l’enquête, il apparaît que les attitudes des électeurs démocrates dans tous ces domaines sont nettement majoritaires dans l’ensemble de l’électorat américain.

En outre, l’enquête du Pew Research Center fournit en annexe des comparaisons dans le temps sur plusieurs questions. Ces comparaisons montrent que dans plusieurs domaines, des évolutions profondes se sont produites dans la société américaine. Certaines d’entre elles sont en cours depuis plusieurs années. Il s’agit du développement du libéralisme culturel, notamment de l’acceptation de l’homosexualité, et de la reconnaissance que l’immigration est un facteur d’enrichissement pour les États-Unis. On peut encore citer la généralisation de la prise de conscience de la discrimination raciale et des obstacles à la réussite des femmes. On note également une tendance croissante chez les américains à estimer que l’on peut avoir une morale sans nécessairement croire en Dieu.

D’autres évolutions sont plus récentes et peut-être liées à une conjoncture marquée par la politique et la personnalité de Donald Trump. Il en va ainsi du caractère positif de l’intégration des États-Unis dans l’économie mondiale, de la reconnaissance de l’importance du problème des inégalités dans le pays, et de celles de la réalité du réchauffement climatique et de l'indispensable régulation du business. Toutes ces évolutions, courtes et longues, jouent en faveur du parti démocrate, sachant que ces évolutions tiennent aussi au renouvellement générationnel et que les jeunes sont plus enclins à voter en faveur du parti démocrate.

Comment dès lors expliquer que le parti démocrate ait été battu à l’élection présidentielle ?

En dehors des effets spécifiques produits par les différents modes de désignation des grands électeurs dans les États de la fédération – qui ont abouti à l’élection du candidat républicain qui avait rassemblé au total moins de voix que la candidate démocrate –, quelles données de l’enquête permettent de pointer les fragilités et les divisions internes de l’électorat démocrate et quelles conclusions pouvons-nous en tirer en vue de la prochaine élection ?

La première est que du point de vue de la distribution des opinions et de leurs évolutions dans le temps, une victoire démocrate à la prochaine élection présidentielle américaine serait la plus probable. La seconde est que plusieurs données de l’enquête incitent à la prudence dans l’affirmation de cette prévision.

Si l’on accepte de considérer globalement que le clivage entre les démocrates et les républicains constitue le clivage gauche/droite aux États-Unis, les libéraux, qui en sont le noyau dur, socialement et idéologiquement, ainsi que la fraction la plus engagée politiquement, sont loin d’être pleinement représentatifs de cette gauche et plus généralement de l’ensemble du peuple américain.

Un exemple le montre clairement. Une large majorité des américains estiment – en ceci fidèles à une valeur majeure de la culture américaine –, que chaque américain a la possibilité de réussir pour peu qu’il ait la volonté de travailler dur. Or, sur ce point, le groupe des Solid Liberals, qui rejette majoritairement cette opinion, est relativement isolé, même au sein d’un électorat démocrate beaucoup plus partagé sur ce point… Cette opinion est en effet celle d'une élite blanche souvent perçue comme l’élite washingtonienne, dont la majorité du peuple américain s’estime éloigné. Indépendamment de la personnalité d’Hillary Clinton et de sa campagne présidentielle, sa faible popularité, comparée à celle de Barack Obama, s’explique en partie par cette perception. Autre point de discorde : alors que les libéraux défendent en général l’action gouvernementale, la majorité des américains continuent de percevoir cette action comme inefficace et gaspilleuse.

Et donc, si les évolutions idéologiques qui se produisent actuellement aux États-Unis s’opèrent probablement au bénéfice du parti démocrate, le leadership exercé sur la gauche américaine par l’élite libérale, dont la contribution est par ailleurs essentielle à sa victoire, n’en constitue pas moins un obstacle à sa mobilisation politique. Dans ces conditions, l’enjeu principal des prochaines élections américaines ne se situe pas tant au niveau de la demande de l’électorat qu’à celui de l’offre politique. La désignation du prochain candidat démocrate sera donc le moment décisif de la prochaine élection présidentielle américaine.