Oncle Sam frôle la catastrophe edit

Oct. 17, 2013

Après plusieurs semaines de suspense le Congrès américain a finalement trouvé un accord budgétaire évitant in extremis un défaut de paiement qui aurait été sans précédent dans l’histoire. Faut-il en conclure que la crise est passée et ne sera plus qu’un mauvais souvenir ? Loin s’en faut, car nous pouvons nous attendre à des débats intenses au début 2014. Toutefois l’accord d’aujourd’hui marque une victoire pour la stratégie de fermeté de la Maison Blanche, et le parti républicain devrait réfléchir à deux fois avant de courir le risque d’une nouvelle crise.

Il convient en premier lieu de clarifier la situation, étant donné que plusieurs éléments sont intervenus en parallèle. Le premier est l’austérité budgétaire – le « sequester » – qui est en place depuis fin 2012. Cette mesure remonte aux négociations entre les républicains et Obama à l’été 2011, qui avaient conduit à un accord pour financer le gouvernement pour quelques mois. Ceci devait laisser le temps aux parties de trouver un accord budgétaire pour les années à venir, faute de quoi le couperet de l’austérité tomberait. Les négociations n’ayant pas abouti, le couperet est effectivement tombé, et cela de manière conséquente. Sur les trois trimestres entre octobre 2012 et juin 2013, l’économie américaine a cru de seulement 1.26 pourcent en moyenne (en termes annualisés), alors que la croissance était deux fois plus forte entre janvier et septembre 2012. Ce ralentissement est principalement dû aux coupes dans les dépenses publiques : alors qu’elles avaient directement généré 0.15 point de pourcentage de croissance entre janvier et septembre 2012, elles ont amputé 0.73 point de pourcentage depuis lors.

Comme si cela ne suffisait pas, l’incapacité du Congrès et de la Maison Blanche à se mettre d’accord sur a budget annuel d’ici au 1eroctobre a entraîné la mise au chômage technique d’une grande partie du gouvernement fédéral – le « shutdown » – dont le coût, s’il est encore impossible à chiffrer précisément, serait substantiel en cas de prolongation. Le dernier pan de ce triptyque infernal était le risque d’un défaut de paiement. Une particularité américaine est que le gouvernement fédéral est soumis à un plafond sur le montant de sa dette, plafond que le Congrès peut relever comme il l’a toujours fait jusqu’ici, puisqu’après tout le gouvernement doit bien emprunter pour financer les tâches que le Congrès lui confie. Cette fois-ci, la partie la plus conservatrice du parti républicain refusait d’étendre cette limite à moins que la loi « Obamacare » sur la réforme du système de santé ne soit affaiblie.

Sans relèvement de la dette, le trésor américain n’aurait plus été autorisé à émettre de nouveaux emprunts à partir du 17 octobre, et aurait rapidement été dans l’incapacité de payer toutes ses factures. Il aurait alors dû, soit faire défaut (du moins partiellement) sur le remboursement des emprunts arrivant à échéance, une première historique qui aurait déstabilisé les marchés financiers mondiaux, soit ne payer ses factures domestiques, comme les retraites, que partiellement ou avec retard. Cette deuxième option, si elle avait évité une crise majeure sur les marchés, aurait quand même représenté une politique d’austérité massive et soudaine, entraînant l’économie dans une récession au moins similaire à celle de 2009, récession dont elle n’est du reste pas complètement sortie.

L’accord trouvé in extremis permet d’éviter le pire. Premièrement, le plafond de la dette est relevé jusqu’au 7 février, éloignant ainsi le spectre d’un défaut. Deuxièmement, les fonds nécessaires au fonctionnement de l’état seront débloqués jusqu’au 15 janvier, entraînant la fin du shutdown. Enfin, les parties devront négocier les grands axes de la politique budgétaire pour la prochaine décennie d’ici au 13 décembre. L’accord ne fait donc que repousser les échéances, avec le risque de se trouver à nouveau en situation de crise au début 2014. En outre, si le gouvernement est financé, il demeure au régime sec en vigueur depuis fin 2012. La grande inconnue est de savoir si un accord durable sera trouvé d’ici à la mi-décembre. L’échec des négociations qui ont suivi l’accord de 2011 est de mauvais augure sur ce point.

Comment les Etats-Unis en sont-ils arrivés là ? Si les visions divergentes entre les républicains et les démocrates ne sont de loin pas un élément nouveau, l’émergence de la frange dure « Tea Party » du parti républicain explique la situation actuelle. Cette frange est fermement opposée à la réforme du système de santé, y voyant un déclin du modèle américain qu’il convient de stopper à tout prix. Cette intransigeance est renforcée par le fait que les élus de ce groupe viennent de districts électoraux dont la découpe géographique assure qu’ils resteront en mains républicaines. Leur opposition politique locale ne vient donc pas des démocrates, mais des purs et durs du parti républicain. Ceci ne leur donne aucune incitation au compromis, bien au contraire.

Le pouvoir du Tea Party pourrait toutefois être à son zénith. Si Obama avait accepté de négocier en 2011, décision qu’il regrette maintenant, il a fait preuve de fermeté durant la crise actuelle car affaiblir la réforme du système de santé aurait vidé sa présidence de son sens. En outre, une concession aurait cautionné l’attitude jusqu’au-boutiste des républicains, affaiblissant le fondement même de la démocratie. Cette fermeté s’est avérée payante. Le public a en effet principalement attribué la responsabilité de la crise aux républicains, ce qui a conduit la frange raisonnable du parti à mettre un terme à la crise sans obtenir de concessions sur la réforme de santé.

Le défi est maintenant pour la Maison Blanche et le Congrès de trouver un terrain d’entente durable afin d’éviter des crises à répétition. Nous pouvons nous attendre à de vifs débats car le Tea Party jouera son va-tout pour imprimer sa marque sur les priorités de l’Etat. La récente crise a cependant démontré le côté contre-productif de son approche, ce qui pourrait conduire la frange plus modérée du parti à trouver une entente avec les démocrates. Voilà qui annonce des semaines bien animées.