Mondialisation et inégalités : le débat continue edit

June 23, 2008

La nature des inégalités a changé au cours des trente dernières années. Les économistes ont longtemps sous-estimé la responsabilité de la mondialisation, mais un certain nombre d’évolutions tendent à corriger cette interprétation. Il faut donc s’interroger sur les moyens de prendre en compte cette réalité plutôt que de diaboliser la mondialisation.

Alors que, de la fin des années 70 au début des années 90, l’accroissement des inégalités aux Etats-Unis a porté sur chaque segment de la distribution des salaires, elle se concentre depuis sur le haut de la distribution, au-delà du salaire médian, les inégalités ayant même eu tendance à se réduire dans le bas de la distribution .Au total entre 1980 et 2005 pour les hommes, 80% de l’augmentation du ratio entre le 9ème et le 1er décile provient de la partie supérieure au salaire médian. Ce phénomène récent par lequel le salaire médian baisse relativement à chaque extrême de la distribution est qualifié de « polarisation » de la distribution des salaires.

Deuxièmement, les inégalités de salaires semblent s’être fortement accrues en Allemagne de l’Ouest aussi alors que jusqu’à présent ce constat se limitait à certains pays anglo-saxons (Etats-Unis, Angleterre, Canada). Les inégalités au-dessus du salaire médian auraient crû régulièrement en Allemagne depuis trente ans. En revanche, dans le bas de la distribution, la séquence est l’inverse de celle observée aux Etats-Unis : stabilité des inégalités jusqu’au début des années 90, accroissement depuis.

Troisièmement, la hausse de la part des hautes rémunérations (le dixième le plus élevé) est due pour l’essentiel à celle des très hautes rémunérations (le centième) dans les pays anglo-saxons, alors que ce n’est pas le cas d’autres pays développés comme la France et le Japon Aux Etats-Unis où cette évolution est la plus extrême, 19% de l’augmentation réelle de la masse salariale totale entre 1979 et 2001 a bénéficié au 1% le plus élevé des salaires, alors que seulement 9% de cette augmentation se retrouve dans les salaires inférieurs au salaire médian qui représentent pourtant un nombre 50 fois plus élevés de « salariés » Ainsi, au cours de la même période, la part du millième le plus élevé des revenus a été multipliée par 4 aux Etats-Unis, passant de 2% à 8%, alors que cette même part est restée stable à 2% en France.   

Ces constats – polarisation, inégalités croissantes en Allemagne aussi, concentration des inégalités dans les très hauts revenus - invitent à réviser le diagnostic des causes de la montée des inégalités établi au milieu des années 1990. Selon un consensus assez large à l’époque, la déformation du progrès technique en faveur des plus qualifiés se répercutait de façon homogène sur l’ensemble de la distribution. Engendrée par le développement des nouvelles technologies, elle expliquait l’essentiel de l’accroissement des inégalités dans les pays anglo-saxons, les échanges internationaux ne contribuant qu’à hauteur de 20% au maximum. De plus, selon ce diagnostic, le fonctionnement du marché du travail en Europe continentale limitait les inégalités salariales, au prix d’une inégalité croissante face au chômage.

Mais le débat sur les causes des inégalités rebondit outre-Atlantique sous l’impulsion des économistes du travail. Les « révisionnistes » mettent l’accent sur les évolutions des institutions du marché du travail, notamment la baisse du salaire minimum, la désyndicalisation et le mode de rémunération des hauts dirigeants, ce à quoi les « traditionnalistes » rétorquent par une forme plus subtile du progrès technique .Ce débat est important : dans le premier cas, les politiques du marché du travail sont au cœur de l’évolution des inégalités et peuvent être inversées, quelle qu’en soit l’évaluation normative ; dans le second cas, l’accroissement des inégalités obéit à une tendance lourde qui va sans doute se prolonger. Tentons de dégager le nouveau consensus qui semble émerger de ces travaux.

Les baisses du salaire minimum (aux Etats-Unis dans les années 80) et des taux de syndicalisation auraient joué un rôle important dans l’évolution des inégalités en dessous du salaire médian, et surtout expliqueraient bien pourquoi les situations des Etats-Unis et de l’Allemagne sont décalées dans le temps. Ensuite, aussi bien aux Etats-Unis qu’en Allemagne et au Royaume-Uni, la polarisation des salaires accompagne la polarisation des emplois, signalant un déplacement de la demande de travail (par les entreprises) bénéficiant aux deux extrêmes de la distribution. C’est donc cette modification de la demande, plutôt qu’un déplacement de la courbe d’offre de travail (par les salariés), lui-même davantage lié aux changements institutionnels, qui expliquerait l’essentiel de l’augmentation des inégalités dans le haut de la distribution, du salaire médian au 9ème décile.

Quelles évolutions technologiques permettent d’engendrer cette polarisation ? En simplifiant, l’idée est la suivante. Le développement des nouvelles technologies détruit des emplois routiniers (employés de bureau, opérateurs et contrôleurs de machines, certaines tâches administratives, etc.) qui se situent au milieu de l’échelle des qualifications et des revenus. Les ordinateurs sont, en revanche, complémentaires des tâches non-routinières cognitives comme l’encadrement, la coordination, l’analyse, la recherche. Enfin, ils ont peu d’impact sur les emplois non-routiniers manuels (chauffeurs, serveurs, agents d’entretien, concierge) qui se concentrent dans le bas de la distribution des salaires. Il se peut même que l’augmentation des hauts revenus ait favorisé le développement des emplois de services à la personne se situant dans la dernière catégorie.

L’individualisation des rémunérations avec le développement d’indicateurs de performance a également contribué fortement à l’accroissement des inégalités dans le haut de la distribution, au moins aux Etats-Unis. Les avancées technologiques, qui permettent un meilleur traitement de l’information relative à l’évaluation des performances, et la désyndicalisation, qui en facilite l’acceptation, ont favorisé cette individualisation. De plus, les très hauts revenus ont bénéficié du développement des marchés financiers. En effet, la financiarisation des économies a créé un secteur, la finance de marchés, concentrant de fortes rémunérations, et, indirectement, des instruments comme les stock-options, facilement acceptés par les comités exécutifs, qui en ont sans doute largement sous-estimé les coûts réels pour les actionnaires.

Est-ce la confirmation que la globalisation n’a joué qu’un rôle mineur dans l’accroissement des inégalités ? Cette déduction n’est pas assurée, et ceci pour trois raisons.

Tout d’abord, Paul Krugman lui-même, qui avait fortement contribué à relativiser l’impact de la globalisation, appelle à une réévaluation pour la période plus récente. La raison en est simple. Jusqu’au milieu des années 1990, les importations en provenance des pays émergents, bien qu’en expansion, étaient trop faibles rapportées au revenu national pour avoir un impact important. Or, au cours des quinze dernières années, la part de ces importations dans le PIB des Etats-Unis est passée de 2% à 5%.  Dans le même temps, cette part est passée de 4% à 8% pour l’Europe à quinze.

Ensuite, l’explication par l’externalisation à l’étranger et les délocalisations est tout à fait compatible avec la polarisation du marché du travail dans la mesure où les emplois du bas de la distribution, dits non-routiniers manuels, sont plutôt abrités de la concurrence étrangère, en tout cas en l’absence de réelle libéralisation des échanges de services. De plus, la fragmentation des processus de production liée aux nouvelles technologies amplifie le potentiel de croissance des flux de commerce.

Enfin, les conséquences de la globalisation ne se limitent pas à ses effets directs sur l’emploi et les salaires. De même que la concurrence fiscale peut affecter le financement de la protection sociale et la capacité redistributive de pays ouverts aux mouvements de capitaux, l’ouverture au commerce et les délocalisations peuvent mettre sous pression les institutions du marché du travail .Des travaux récents suggèrent que la concurrence étrangère modifie la nature de la relation employeur/employé, et décourage les négociations collectives au profit de négociations individuelles. De plus, la pression concurrentielle conduirait les entreprises à adopter une position plus dure vis-à-vis des syndicats ; la libéralisation commerciale et les possibilités de délocaliser affaibliraient le poids des syndicats dans les négociations. Même au Royaume-Uni où les lois Thatcher ont durablement affecté les syndicats, c’est la déréglementation sur le marché des produits qui semble avoir conditionné l’impact des lois, comme semble l’indiquer la stabilité de la syndicalisation dans le secteur public.  

Le diagnostic des causes importe-t-il ? Oui et non. Idéalement, l’identification des causes doit servir à éclairer les réponses adéquates de politique économique. En pratique, la cause semble entendue ! On ne peut pas détruire les connaissances, et personne ne songe à s’opposer à la propagation de l’informatique. Dans ce contexte, la globalisation est le coupable idéal dans la mesure où des décisions protectionnistes, teintées plus ou moins consciemment de xénophobie, peuvent en inverser le cours. Pour éviter ce recul annoncé si les inégalités continuent de s’accroître, économistes et décideurs politiques doivent surmonter leur incapacité à inventer, pour les individus affectés, les modes d’une adaptation acceptée aux changements en cours, quelles qu’en soient les causes.