Le marché européen est-il tombé en panne ? edit

Nov. 7, 2006

Une étude récente souligne que 86% de la consommation européenne originaire des pays OCDE serait produite à l'intérieur des frontières nationales contre 10% en provenance des autres pays européens. Cette préférence, que les économistes appellent le biais domestique, aurait diminué fortement pendant la deuxième moitié des années quatre-vingt-dix mais resterait stable depuis, ce qui plaiderait en faveur d'une relance des politiques visant à unifier le marché européen. Il convient toutefois d'éviter de tirer des conclusions trop hâtives de cette observation statistique. L'indicateur de biais domestique retenu par cette étude semble un peu sommaire. Il amène par exemple à conclure que le biais dans la consommation américaine serait plus grand que celui prévalant au sein de l'Union ce qui contredit la littérature sur le sujet.

Le but du marché unique est d’ôter toute signification économique aux frontières nationales des Etats membres. Pour mesurer ses performances la bonne stratégie consiste donc à évaluer l’impact de ces frontières depuis le passage au marché unique. Deux pays peuvent être considérés comme parfaitement intégrés si la frontière qui les sépare n’a aucun impact sur le choix des consommateurs en termes d’approvisionnement et sur les possibilités des producteurs en termes de vente de leur production. Cette estimation doit bien entendu se faire « toutes choses égales par ailleurs », c’est-à-dire en tenant compte en particulier de la taille respective des économies et de leur éloignement (cf. notre complément au 59e rapport du CAE pour le détail de cette estimation). Autrement dit, si les frontières réduisent les flux de commerce qui les traversent, le marché est imparfaitement intégré. Ce que l’on appelle l’« effet frontière » du commerce international mesure ainsi le chemin qui reste à parcourir pour atteindre, au sein d’une union économique, un niveau d’intégration identique à celui qui existe à l’intérieur des pays.

A la fin des années soixante-dix, franchir une frontière à l’intérieur de l’Union réduisait en moyenne le commerce d’un facteur 20 alors que, à la fin des années quatre-vingt-dix, ce facteur n’était plus que de 13. Cette évolution traduit une baisse continue de la fragmentation des marchés, et correspond aux ordres de grandeur des autres estimations récentes. Le degré de fragmentation des marchés varie selon les secteurs. Dans les années récentes, les instruments de précision, les produits chimiques industriels, les produits en cuir et en caoutchouc ainsi que les machines sont les secteurs où le niveau de fragmentation est le plus faible. En revanche, les secteurs liés au bois, aux matériaux de construction, à l’industrie agro-alimentaire présentent encore des niveaux de fragmentation conséquents. Au total, ces progrès de l’intégration ne doivent pas masquer un niveau absolu très important de la fragmentation, et ceci même dans les années récentes. Le marché européen s’unifie, mais lentement.

L’évaluation du niveau absolu des effets frontières peut être sujette à caution, car elle repose sur des hypothèses techniques fortes, en particulier concernant les coûts liés au commerce interne aux pays. Une façon de neutraliser ce problème est d’évaluer le processus d’intégration européen à l’aune des effets frontières d’une zone de référence comparable. L’Amérique du Nord semble être la zone de comparaison naturelle. Avec la signature de l’accord entre les Etats-Unis et le Canada en 1989 et de l’Alena en 1994, cette zone est caractérisée par une expérience d’intégration contemporaine du marché unique européen, mais a priori beaucoup moins avancée. Lorsque l’on mène cet exercice, le bilan est très défavorable au marché unique. Si le niveau de fragmentation des marchés se réduit dans les deux continents, cela se fait à un rythme plus soutenu entre les Etats-Unis et le Canada qu’entre les quatre grands pays de l’Union Européenne.

Le degré d’intégration au sein des deux zones a augmenté dans la période récente, mais on observe un rattrapage et même un dépassement dans de nombreux secteurs par le couple nord-américain. Par exemple, le marché des équipements de transport connaît un degré d’ouverture très élevé en Amérique du Nord, ce qui est cohérent avec l’existence du complexe de production automobile installé autour des grands lacs, qui s’étend aussi bien sur le territoire américain que canadien. Dans des secteurs plus traditionnels comme le textile, l’habillement ou les boissons, l’Union Européenne était plus intégrée en début de période, mais la progression a été tellement rapide en Amérique du Nord que le niveau d’intégration y devient plus élevé dans les dernières années. En bref, il semble qu’il y ait eu, pour un grand nombre de secteurs, une rupture assez nette dans l’évolution des échanges après la formation de l’accord de libre échange entre les Etats-Unis et le Canada en 1989, rupture que l’on ne semble pas observer depuis la mise en œuvre de l’Acte Unique.

Mais en réalité, le véritable point de comparaison de long terme devrait être le niveau d’intégration à l’intérieur des Etats-Unis où le facteur de chute de commerce où l’effet frontière entre Etats était seulement de l’ordre de 3 ou 4 en 1993. Les échanges sont donc deux à trois fois plus « libres » à l’intérieur des Etats-Unis que ne le sont les marchés les plus intégrés en Europe, et non l’inverse ! Une explication plausible est l’antériorité de la continuité territoriale, l’histoire compte ; une plus grande rigueur de la politique de la concurrence outre-Atlantique pourrait également expliquer cette différence. Il y a, toutefois, de nombreuses autres explications possibles à ce phénomène tenant, par exemple, aux différences culturelles plus importantes (l’intégration est beaucoup plus marquée pour les pays européens parlant la même langue) ou à la coexistence de plusieurs monnaies jusque dans les années récentes.

Les implications de politique économique dépendent entièrement des raisons retenues pour expliquer la fragmentation d’un espace économique. La préférence pour les producteurs domestiques, aussi bien chez les consommateurs privés que chez les acheteurs publics semble être une des explications les plus robustes des effets frontières en Europe. Le changement de préférences des consommateurs est de toute évidence un processus de très longue haleine. En fait, une des rares mesures possibles et rapides d’unification du marché serait certainement une application plus stricte des règles du marché unique en termes d’ouverture des marchés publics, ce qui implique l’abandon de toute idée de champion national. La France vient d’en donner l’exemple en retenant pour un important marché public un fournisseur ferroviaire… canadien !