Françoise Thom et les continuités du pouvoir russe edit

14 February 2026

Françoise Thom publie en un ensemble ordonné et commenté ses articles donnés à Desk Russie, l’excellente revue en ligne d’opposition à Poutine animée par Galia Ackerman. Exemples et citations sont légion et la minutie des analyses impressionne. Deux thèmes majeurs nous semblent devoir être soulignés : celui de la continuité de l’histoire russe et celui d’un rapprochement structurel du pouvoir politique aux États-Unis et en Russie.   

L’ouvrage commence par briser l’image d’un Vladimir Poutine défenseur des valeurs traditionnelles, rejetant la voie européenne d’un laisser-aller immoral complaisant envers les minorités sexuelles, un portrait qu’aiment à souligner, voire à sous-entendre, un certain nombre de voix conservatrices françaises. Elle ne fait pas pour autant de lui un simple successeur du pouvoir soviétique. Défenseur de la Russie éternelle ? Successeur du pouvoir communiste ? Il n’est ni l’un ni l’autre. Ou plutôt : il est l’un et l’autre car le communisme russe se situait déjà, plus qu’on ne le croyait, dans la continuité de l’histoire russe.

L’idée d’un recours à des données culturelles et nationales maintenues de siècle en siècle nous semblait jadis simpliste mais à y regarder de plus près, il faut bien admettre une certaine pérennité de l’histoire russe. Bacon et Pascal ont dit qu’un peu de philosophie éloignait de Dieu et que davantage en rapprochait. Un peu d’histoire éloigne des caractéristiques nationales immuables. Davantage en rapproche, « mystérieusement » dit Françoise Thom, laquelle peut relier Ivan le terrible à Lénine, Staline et Poutine ! Les difficultés d’Ivan le terrible dans la guerre contre la Livonie au milieu du XVIe siècle le conduisirent à rechercher les « traitres » et à s’en prendre à ses propres sujets. Lénine mit aussi en place une machine à détruire la richesse du pays et liquida ses ennemis sur fond d’une anarchie qu’il avait suscitée. Staline constitua son parti post-bolchevik sur fond de famines et d’une répression inédite. Poutine enfin, justifie la répression contre son propre peuple (des années de prison pour quelques mots critiques par exemple) du fait qu’il mène une « opération spéciale », plus difficile qu’on le lui avait annoncé.

Le lien de l’actualité avec l’histoire russe est aussi perceptible dans ce qui est le moteur du poutinisme en acte : la soif de revanche et de toute puissance. Poutine, comme Françoise Thom le souligne en une formule frappante, est « obsédé par le désir du remake historique » et ainsi « prisonnier de l’édifice de l’histoire alternative qu’il s’est construit depuis des années ».                     

Dès son accession au pouvoir, Poutine signa bien dans son style la répression contre les Tchétchènes après les avoir accusés d’attentats commis en fait par ses propres services. Cet homme a besoin d’attiser la haine et même les haines pour faire accepter ses choix, ses intérêts, ses conceptions.

Les marxistes parlaient d’affrontements idéologiques reposant sur des intérêts contradictoires. D’une certaine façon, c’est le contraire qu’on constate avec Poutine : l’idéologie haineuse est première et s’applique à des situations et à des exigences qu’a définies le Chef. Et parce que la haine est totale, les buts ultimes sont radicaux et les méthodes atroces. Comme Hitler sentait le sang dès ses premiers pas au sommet de l’État allemand, ainsi que l’observait avec raison un témoin des premiers temps du nazisme que cite notre auteur, Stefan Haffner[1], Poutine suinte la volonté mauvaise de destruction de l’adversaire.

Parfois, la faiblesse supposée de l’adversaire est surestimée. Mais l’obstination impériale, le peu d’attention prêtée aux pertes humaines ont conduit régulièrement à l’expansion géographique de la Russie. Françoise Thom souligne que la Moscovie s’est ainsi régulièrement agrandie d’une manière non négligeable : chaque année l’équivalent de la surface des Pays-Bas était absorbée par la Russie.

Mais que constate-t-on aujourd’hui ? La Finlande a été russe. Elle est dans l’OTAN. Les Pays baltes ont été intégrés à l’URSS. Ils sont indépendants et membres de l’alliance atlantique. L’Asie centrale est indépendante et regarde plus vers la Chine que vers la Russie. La Pologne plusieurs fois occupée par la Russie lui est largement hostile.

En 2026 tout est donc à refaire pour Vladimir Poutine mais dans un cadre tout nouveau car un tsunami vient de de produire : l’élection de Donald Trump et l’émergence d’une Amérique nouvelle, loin des thèmes de la guerre froide, décidée à faire des affaires avec la Russie et de se débarrasser au plus vite du boulet ukrainien. Il n’est pas question ici d’expliquer les relations entre Poutine et Trump par un chantage personnel classique mais bien davantage par une évolution du pouvoir de Washington et de la politique américaine qui mérite bien d’être comparée à une « lame de fond » puisqu’elle conduit les États-Unis à dénoncer l’Europe restée fidèle à la défense des principes et des valeurs démocratiques et à la menacer, conjointement à la menace que fait peser sur elle la Russie poutinienne.

D’où vient ce changement américain ? D’où vient ce que Françoise Thom appelle « l’auto-poutinisation » des États-Unis ? Paradoxalement, l’excellence de sa connaissance de la Russie lui permet d’éclairer ce qui se passe sous nos yeux aux États-Unis. Trump n’est pas parvenu par hasard au pouvoir. Avec l’effondrement de l’URSS et la fin de la guerre froide, on crut un moment que l’émergence du marché allait permettre la naissance d’une Russie pacifiée. En fait les oligarchies qui se constituèrent rapidement n’aspiraient certainement pas à un contrôle politique. La population russe pâtit de ce démantèlement de l’État. Même le KGB se fit un temps oublier (des politiques occidentaux surtout !). Un tel désordre incita à la recherche d’un homme d’ordre. Ce fut le début de l’ascension de Vladimir Poutine.

Aux Etats-Unis, la situation était loin d’être identique. Mais les analogies sont évidentes : le Congrès déléguait de manière de plus en plus routinière ses prérogatives à l’exécutif, la Justice semblait de moins en moins indépendante du pouvoir et le repli sur soi de l’Amérique plus largement que jamais approuvé. La chute de l’URSS a joué son rôle dans cette évolution : la croyance occidentale en la fin de la politique, en la fin de l’opposition des valeurs (démocratie vs autoritarisme ou totalitarisme), eurent pour conséquence le privilège accordé à un individualisme débridé. Chacun pour soi et la high tech pour tous ! Les géants de la Silicon Valley, de l’Intelligence artificielle et des crypto-monnaies exultaient ! Tout était permis et seuls des attardés comme les Européens et notamment les Ukrainiens s’imaginaient encore que des valeurs et des principes pouvaient être défendus au risque de sa mort. Nul n’a oublié la diatribe de février 2025 de Vance à Munich où furent tancés les dirigeants européens coupables de ne pas vouloir laisser dire n’importe quoi sur le web et le monde politique. La liberté, croit-on aujourd’hui à Washington, c’est faire ce que l’on désire et immédiatement. Et malheur à qui s’y oppose ! Thierry Breton en sait quelque chose, devenu persona non grata pour avoir défendu l’idée de nécessaires régulations sur les réseaux de communication.

Notons au passage que la presse française s’indigna de ce « retour au maccarthysme », ce qui est une erreur totale. Le sénateur McCarthy avait certes tendance à voir des espions et des ennemis de la démocratie américaine un peu partout. Il réagissait, certes sans finesse, à un laisser-aller tel que ces nombreux espions qu’il voyait partout, d’autres, au sommet de l’État, ne les voyaient nulle part. Il pensait que la démocratie avait des adversaires à combattre. Ce n’est pas ce que pense Donald Trump.

Aujourd’hui les Russes applaudissent le président américain. Comme, pour le pouvoir russe la vérité ne compte pas, ni donc le mensonge. Ni le Bien ni le Mal. Et la démocratie n’a pas d’ennemis — ni d’amis. Il n’y a que des affaires à faire. Des rivieras moyen-orientales et non un combat contre l’islamisme, une coopération dans la recherche de terres rares avec Kyiv et non des Ukrainiens absurdement attachés à tuer et à se faire tuer pour la démocratie, des responsables du FBI limogés, des Ministres de la santé hostiles aux vaccins, des charlatans et des complotistes conseillers du Président. Qu’importe puisque le droit, le bien, le vrai sont des notions dépassées !

Les dirigeants russes applaudissent et, s’il est évident qu’ils ont donné leur coup de pouce à Trump, l’essentiel s’est joué par l’analogie des données à la tête de l’Amérique et à la tête de la Russie : comme Poutine, Trump distille la peur chez ses adversaires pour mettre en place une verticale du pouvoir. Même les visées impériales se ressemblent et le Groenland, le Canada ou Panama s’appellent à l’Est : Ukraine, Géorgie, Pays baltes et Finlande. Même dans les détails, les traits de Trump ressemblent à ceux de Poutine : développement du culte de la personnalité, recherche d’un mandat électif sans limite, éradication de l’opposition intérieure. Bref — et la constatation est inouïe : « Le régime en train de se mettre en place aux États-Unis présente beaucoup de similarités avec un régime communiste. » Nos frères siamois ne s’entendront sans doute pas toujours mais actuellement ils sont prêts à coopérer. Et à la référence fréquente pour illustrer la situation géopolitique actuelle — les accords de Munich de 1938 — Françoise Thom substitue, quitte à scandaliser ici et là, le pacte Molotov-Ribbentrop de 1939.

Françoise Thom, La Guerre totale de Vladimir Poutine, éditions À l’Est de Brest-Lotovsk, 2025, 325 p., 24€

[1] Voir son Histoire d’un Allemand. Souvenirs 1914-1933, Actes sud, 2004.