L’élection présidentielle, la démocratie libérale et ses ennemis edit

22 May 2026

La prochaine élection présidentielle va se tenir dans une période où les dangers que court la démocratie libérale n’ont jamais été aussi grands depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. En Europe, tandis que Vladimir Poutine poursuit sa tentative de liquidation de l’Ukraine démocratique et mène une véritable guerre à l’Union européenne, de leur côté, ses alliés objectifs, Donald Trump et JD Vance, soutiennent ses efforts en refusant toute aide à l’Ukraine et en s’efforçant d’affaiblir les régimes démocratiques européens par le soutien à ceux qui les combattent de l’intérieur. Tous participent à l’offensive générale contre la démocratie représentative et l’État de droit. Dans ces conditions, les enjeux de politique intérieure et de politique internationale tendent à se confondre.

En France, les deux principaux ennemis de la démocratie libérale sont les deux partis extrêmes, le Rassemblement national et la France insoumise. Certes, de profonds désaccords existent entre eux mais ils se rejoignent néanmoins dans leur commune détestation de la démocratie représentative et de l’État de droit. Ils participent, chacun à sa manière, à une triple offensive contre l’Ukraine, contre la construction européenne et, plus largement, contre la démocratie libérale. L’an dernier ils ont voté seuls et ensemble une motion de censure contre le gouvernement de Michel Barnier, preuve que ces deux extrêmes peuvent se rejoindre lorsqu’il s’agit de combattre leurs ennemis communs. Rappelons-nous qu’aux début des années Trente, en Allemagne, communistes et nazis, bien qu’irréductibles ennemis, s’étaient entendus pour combattre les sociaux-démocrates à Berlin et, à travers eux, la République libérale de Weimar elle-même, première phase d’une période qui devait s’achever par la liquidation de celle-ci et l’instauration de la dictature hitlérienne.

La guerre en Ukraine

Depuis le début de l’agression russe contre l’Ukraine LFI et le RN ont été les alliés de Vladimir Poutine contre Volodymyr Zelensky. Ils ont toujours voté, à l’Assemblée nationale comme au Parlement européen, contre toute aide militaire à l’Ukraine. Certes, Manuel Bompard, coordinateur de La France Insoumise, assurait en août dernier que son parti ne justifiait « en aucun cas la guerre impérialiste de Vladimir Poutine contre l’Ukraine », mais alors, pourquoi refuser cette aide ? Jean-Luc Mélenchon déclarait récemment de son côté : « Vladimir Poutine je lui tiens tête. » On pourrait rire de ce coup de menton tant le mensonge est flagrant. Jugeons-en. Il n’a jamais fait que traduire en français le discours poutinien sur l’entière responsabilité de Volodymyr Zelensky dans le déclenchement de « l’opération spéciale ». Il n’a pas cessé de le pousser à démissionner, écrivant en août 2025 : « Trop tard maintenant. Poutine a gagné la guerre parce que l’Ukraine ne peut la gagner sans un engagement des USA d’une ampleur qui n’est plus à l’ordre du jour. Plus que jamais ce sera l’Europe allemande. C’est-à-dire le néant. » Quant à Volodymyr Zelensky, poursuivait-il, « son système politique tient à un fil. Les frontières de l’Ukraine seront donc discutées en dehors de la présence des Ukrainiens. Le départ de Zelensky est la condition de l’accord. » Il admet aujourd’hui qu’il n’y a pas d’issue militaire au conflit mais ne condamne pas pour autant la politique de plus en plus génocidaire de Poutine qui se venge sur les civils de la résistance de l’armée ukrainienne. Il propose « de ramener la Russie dans le concert européen ». Souhaite-t-il que la Russie fasse aux pays baltes ce qu’elle fait à l’Ukraine ? Puisque la Russie nous mène une guerre, certes hybride mais une guerre quand même, la position de Mélenchon est tout simplement une trahison de notre pays.

De son côté, la famille Le Pen a toujours eu un tropisme pro-russe. Marine Le Pen a noué très tôt des liens étroits avec Vladimir Poutine qui a fait en sorte qu’une banque russe octroie un prêt pour financer sa campagne de 2017. Dès avant la première phase de l’invasion russe, invitée à Moscou par Vladimir Poutine, elle lui avait donné tous les gages souhaités. Elle avait critiqué les sanctions infligées à la Russie en relation avec le conflit ukrainien. « Nous ne croyons pas en une diplomatie de menaces, de sanctions ou en une diplomatie de chantage que l’Union européenne, malheureusement, applique de plus en plus contre la fédération de Russie et contre ses propres membres », avait-elle alors déclaré, affirmant que son « point de vue sur l’Ukraine coïncidait avec celui de la Russie ». Elle disait se sentir en phase avec « le monde de Vladimir Poutine, de Donald Trump aux Etats-Unis, de M. Modi en Inde plutôt qu’avec la vision de soumission, belliciste, telle qu’elle a été exprimée trop souvent par l’Union européenne ». Pour elle, la Crimée faisait partie de la Russie. Depuis lors, elle a nuancé son discours mais sur le fond, le RN demeure hostile à toute aide à l’Ukraine. En février dernier au Parlement européen, les députés RN emmenés par Jordan Bardella ont ainsi voté contre un important prêt européen à l’Ukraine. Or ce prêt est vital pour elle. Alors que la Russie considère l’UE, et donc le gouvernement français actuel, comme son ennemi, le RN, comme LFI, trahissent l’intérêt vital de notre pays.

L’Union européenne

Les deux partis populistes ont toujours condamné le processus de la construction européenne au nom d’un prétendu attachement à la souveraineté nationale. Mais au nom de ce souverainisme ils refusent la construction d’une Europe puissance face aux deux grands empires prédateurs qui souhaitent l’un et l’autre la disparition de l’Union européenne. En refusant de nous défendre contre ces deux empires ils se placent objectivement dans leur camp. Il est vrai que leur choix est cohérent avec leur préférence en matière de régimes politiques qui est, au mieux, celui de la démocratie illibérale. Marine Le Pen n’a jamais caché sa grande proximité avec Viktor Orban, le théoricien de la démocratie illibérale. Jordan Bardella siège dans le même groupe que son parti au Parlement européen, tous unis dans la détestation de l’Union européenne. Marine Le Pen, tout en condamnant toute intervention politique dans la campagne électorale hongroise récente, est néanmoins allée soutenir Viktor Orban à Budapest, comme JD Vance. Au lendemain de la déroute électorale du Fidesz, alors que la profonde corruption de son régime éclate enfin au grand jour, elle n’a pas caché la relation étroite qu’elle avait nouée avec lui. Elle a salué ses seize années de pouvoir pendant lesquelles « il a défendu avec courage et détermination la liberté et la souveraineté de la Hongrie », vantant en lui un allié, un « symbole de la résistance « à Bruxelles ». Jordan Bardella a célébré en lui « un grand patriote », alors qu’il n’était que le cheval de Troie de Poutine et de Trump dans l’Union européenne, un homme qui a bloqué continument l’aide à l’Ukraine, paralysant ainsi le fonctionnement de l’Union. Jean-Philippe Tanguy, député RN, estime que la défaite de Viktor Orban « n'est pas un recul des idées populistes en Europe. » Marine Le Pen a rejeté, quant à elle, les accusations « grotesques de dictature » portés contre lui, comme s’il fallait le féliciter de ne pas avoir fait de coup d’État. Ajoutons, pour prouver l’hostilité du RN à l’égard de l’Union européenne, que Jordan Bardella a annoncé récemment qu'en cas de victoire du RN à l'élection présidentielle de 2027, il ferait retirer le drapeau européen du perron de l'Élysée. « Je ne laisserais que le drapeau français parce que c’est un symbole », a-t-il déclaré. « L’Élysée ça a une portée évidemment historique, une portée symbolique. C’est la maison du peuple français. […] Je veux tout changer sans rien détruire. Ce n’est pas le retour du Frexit », a-t-il toutefois expliqué, son parti ayant par le passé défendu la sortie de la France de l’euro et de l’UE avant de changer de ligne au profit d’une renégociation des traités européens. Ce retrait du drapeau européen a déjà été effectué dans certaines mairies administrées par le RN. Est-il besoin d’en dire plus à ce sujet ?

Contre la démocratie libérale

Les deux partis ont clairement exposé depuis longtemps leurs positions hostiles à la démocratie représentative et au parlementarisme et ont exprimé leurs préférences pour les régimes autoritaires. Ils rejettent ainsi notre Constitution, se prononçant pour une révision constitutionnelle.

À LFI, la VIe République devra redonner la parole au peuple. Jean-Luc Mélenchon, en disciple assumé de Robespierre, qui dénonçait « la perfide tranquillité du despotisme représentatif », estime que les représentants sont suspects par principe. C’est la raison pour laquelle il entend soumettre ou détruire la classe politique parlementaire. En décembre 2021, le groupe LFI a déposé à l’Assemblée une proposition de loi introduisant un nouvel article 77‑1 dans la Constitution instituant un droit de révocation populaire par la méthode du référendum d’initiative citoyenne. Ce projet comportait en particulier l’interdiction pour les députés sortants de pouvoir siéger dans la nouvelle assemblée constituante, moyen de se débarrasser de la classe politique actuelle, comme l’avait fait Robespierre en interdisant aux élus sortants de la Législative d’être candidats à la future Convention. Il propose également la suppression de l’article 49.3 qui seul permet d’établir un parlementarisme rationnalisé, comme l’on vient de le voir une fois encore. L’exposé des motifs de cette proposition de loi proclame très clairement l’illégitimité du régime représentatif « L’instauration d’un droit de révocation des élu.es part d’un constat simple : les institutions de la Ve République ont vécu. La faiblesse et le paradoxe du régime de la Ve République repose en partie sur son article 3, disposant que “la souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par la voie de ses représentants et par la voie du référendum […] aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice” mais dépossédant pour autant les citoyen.nes de leviers d’interventions autres que le simple vote pour désigner leurs représentant.es. »

Jean-Luc Mélenchon a tenté l’an dernier d’instrumentaliser le mouvement « Bloquons tout » et appelé à une insurrection pour provoquer une crise institutionnelle : « puisque le président a déclaré qu’il ne quitterait pas l’Élysée et resterait “jusqu’au dernier quart d’heure”, nous allons lui procurer ce dernier quart d’heure ». Lorsqu’en février dernier des membres du groupuscule affilié à LFI, La Jeune Garde, ont tabassé à mort le militant d’extrême-droite Quentin Deranque, il n’a pas hésité à soutenir le chef de ce groupe, député LFI, déclarant : « Nous ne nous sommes pas cachés, nous admirions ces jeunes gens. Nous gardons pour eux une grande affection, même si nous ne sommes pas d'accord. »

Ce mois-ci, le nouveau maire LFI de Saint-Denis, Bally Bagayoko, a décroché de son bureau le portrait du président de la République, rejetant ainsi la tradition républicaine, déclarant que « ce portrait restera décroché tant que l’État ne remplira pas ses obligations dans le cadre du pacte républicain, notamment envers les habitants de notre territoire. J'ai l'intime conviction que la population est capable de se lever. Et cette forme d'insurrection populaire ne sera possible que si, déjà, on redonne du pouvoir à la base », ajoutant que « malheureusement, toutes les réformes importantes dans ce pays se sont faites par une insurrection populaire », évoquant la prise de la Bastille.

Cette volonté de détruire la démocratie libérale s’exprime dans l’enceinte de l’Assemblée nationale où LFI s’efforce de saboter le fonctionnement régulier du Parlement. Brouhaha continu pour couvrir la voix des intervenants, déposition de milliers d’amendements aux projets en discussion, déposition systématique de motions de censure, avant même parfois la présentation des textes, tactique de blocage, rejet de toute alliance parlementaire qu’elle ne dominerait pas, sans compter les injures. La députée LFI Rima Hassan a ainsi traité d’ordure le président du Sénat.  Cette députée a d’ailleurs une curieuse conception de la liberté : « Je ne considère pas que la Chine est une dictature. La liberté d’expression est aussi menacée là-bas qu’en France. »

Le RN, nous l’avons déjà évoqué, adhère entièrement à la théorisation de Viktor Orban sur la démocratie illibérale. Il a pour objectif de changer la Constitution et d’établir une démocratie directe, seule solution pour « redonner la parole au peuple », en développant notamment les référendums. Le nouveau clivage politique doit être celui qui oppose le peuple aux élites. Il faut donc affaiblir le parlementarisme et l’État de droit. L’indépendance de la justice doit être contestée, les contre-pouvoirs réduits et les droits de l’homme dépréciés en « droits-de-l’hommisme ». Le fonctionnement de la démocratie représentative serait ainsi profondément altéré.

Ces deux partis sont en réalité anti-pluralistes, opposant un peuple uni aux élites qui deviennent du coup les ennemis du peuple, formules qui ne peuvent déboucher que sur des régimes autoritaires. Cet anti-pluralisme se retrouve dans le fonctionnement des deux organisations où le pouvoir du chef est absolu, ce qui change radicalement le modèle classique du parti parlementaire.

Alors que les prochaines échéances électorales approchent, il serait temps que les dirigeants des partis politiques qui adhèrent aux valeurs que ces partis rejettent comprennent que le vieux clivage gauche/droite a vécu et qu’ils doivent rapidement ajuster leurs stratégies et leurs alliances au nouveau clivage qui oppose la démocratie libérale à ses ennemis.