Trois contradictions de la gauche souverainiste edit

Feb. 23, 2015

Il y a dans la sensibilité souverainiste des éléments respectables : l’importance donnée à la solidarité nationale, le sentiment profond d’une communauté de destin, une vision intransigeante du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. On trouve aussi, chez les souverainistes de gauche en particulier, une fibre républicaine, un attachement farouche au respect de la volonté du peuple. Il est légitime et souhaitable que ces éléments soient présents dans le débat public. Pour autant, cette culture politique s’abîme aujourd’hui dans une logique sectaire, qui l’emporte aux antipodes de ce qu’elle entend défendre. Trois contradictions en témoignent, que l’affaire ukrainienne met en évidence.

Il y a souveraineté et souveraineté.
Un éditorial de Marianne, le 15 juin 2011, posait la question suivante : « L’Europe tenterait-elle de réinstaurer le principe de souveraineté limitée inspiré par Brejnev ? » On peut comprendre l’inquiétude des souverainistes de gauche quant aux abandons de souveraineté consentis à l’Union européenne. On peut en revanche trouver exagérée la référence à la doctrine Brejnev qui fut formulée, rappelons-le, pour justifier l’écrasement du Printemps de Prague. Surtout, on s’étonne de ne pas retrouver la même vertueuse indignation devant la politique russe en Ukraine, qui s'inscrit précisément dans cet héritage.

Y aurait-il deux poids et deux mesures ? À la lecture de leurs textes, le constat s’impose : les intellectuels de cette mouvance professent en matière de souveraineté une doctrine à géométrie variable.

Prenons le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, qui est au fondement de la souveraineté, et le suffrage universel qui en est l’expression. Dans un entretien récent avec Hérodote.net, Emmanuel Todd se scandalise du « viol du suffrage universel qu’a représenté le passage en force du Traité constitutionnel sous le nom de Traité de Lisbonne ». L’expression est forte mais, là encore, la discussion est légitime. On a un peu plus de mal à le suivre quand il compare l’UE à l’Afghanistan, « où l’on affecte de prendre au sérieux des scrutins dont on sait pertinemment qu’ils sont massivement truqués ». Surtout, cet entretien est daté du 12 mai 2014 : moins de deux mois plus tôt, justement, a eu lieu en Crimée un référendum organisé dans des conditions très discutables. Quand Todd s’exprime sur la Crimée dans les mois qui suivent, il évoque simplement le « rétablissement d’une situation historique ». Pas un mot sur le viol de la souveraineté ukrainienne, ni sur l’opportunité de « prendre au sérieux » ce scrutin à l’afghane. Quant au rétablissement de la situation historique, quel argument judicieux ! Pourquoi ne pas le souffler aux Allemands et aux Polonais ?

Plus conséquent, Jean-Pierre Chevènement rappelle en septembre 2014 que « l’annexion de la Crimée est une entorse au principe de la souveraineté de l’État ». Mais M. Chevènement a ses priorités et à ses yeux « il n’y a pas d’indépendance de la France sans une Russie forte ». Une priorité en chassant une autre, la souveraineté de l’Ukraine n’est manifestement pas son souci principal.

Car dans les milieux souverainistes, l'ennemi, c’est d'abord Bruxelles. Jacques Sapir, il y a quelques semaines, dénonçait encore « les dénis de souveraineté organisés et perpétrés à Bruxelles ». Il est beaucoup plus indulgent quand la Russie s’invite chez ses voisins. Dans un article de mars 2014 (La Crimée et le droit), il tente ainsi de mettre sur le même plan juridique, en invoquant la souveraineté populaire, le changement de régime à Kiev et les événements de Crimée… oubliant au passage les petits hommes verts et le rôle d’une puissance étrangère. Quand Bruxelles « perpètre » des dénis de souveraineté, la Russie se contente de soutenir délicatement les démocrates de Crimée et d’ailleurs.

Si Bruxelles catalyse les attaques des souverainistes, ce n’est pas seulement parce que la Commission y fait la loi, mais aussi parce que l’UE est associée à une ouverture commerciale perçue comme la source de bien des maux. Pour une partie des souverainistes de gauche, c’est là que le bât blesse.

Jacques Sapir, ainsi, est l’auteur d’un livre sur La Démondialisation dans lequel il dénonce les « mécanismes supranationaux qui privent les gouvernements de leur souveraineté ». Il se méfie du libre-échange : « Politiquement, écrit-il, le libre-échange est dangereux. Il est attentatoire à la démocratie et à la liberté de choisir ses institutions sociales et économiques. » Sous les apparences du « doux commerce » se cache l’exercice de la puissance. Ce n’est pas faux. Mais on aimerait retrouver la même acuité à l’égard des accords de commerce bilatéraux. Or que lit-on en novembre 2014 ? « Sur la question ukrainienne, la Russie a toujours considéré que l’adhésion de l’Ukraine à l’UE était un problème ukrainien dans lequel elle n’avait rien à dire. Par contre, et ceci peut se comprendre, elle a affirmé à de nombreuses reprises que si l’Ukraine voulait entrer dans une zone de libre-échange avec l’UE, elle ne pourrait plus bénéficier des conditions particulières de son commerce avec la Russie. »

Il faut ici mettre les points sur les i. Quand Dmitri Medvedev, en novembre 2013 par exemple, tient à peu près ces propos, ses interlocuteurs savent parfaitement à quoi s’en tenir : la Russie mène depuis déjà sept ans des guerres commerciales avec la Moldavie, l’Estonie, la Géorgie, le Belarus et bien sûr l’Ukraine, guerres commerciales dont l’enjeu explicite est de contraindre et à l’occasion punir leurs choix politiques. La question pour une Ukraine se rapprochant de l’UE n’est pas seulement de ne pas bénéficier de « conditions particulières ». Elle est aussi et surtout – Moldaves, Estoniens, Géorgiens et Biélorusses peuvent en témoigner – de voir apparaître des barrières commerciales si élevées que son économie en vacillerait. Si élevées que les régions qui, plus que d’autres, font commerce avec la Russie, en souffriraient terriblement. Comment M. Sapir peut-il ignorer cela ? Comment peut-on être si sourcilleux vis-à-vis des accords commerciaux multilatéraux et si indulgent vis-à-vis des Russes quant aux enjeux de souveraineté dans le cadre du commerce bilatéral ?

L’OMC et Bruxelles sont manifestement plus menaçantes, pour la souveraineté des nations, que la Russie. Il est vrai que, comme le rappelle Emmanuel Todd en novembre 2014, « si vous vous penchez sur l’histoire de la Russie, vous comprenez que son rôle dans les affaires mondiales – et en particulier européennes – a toujours été positif ». Les Polonais apprécieront. Mais qu’importe la Pologne, qu’importe l’Ukraine ? Car la Russie est le meilleur champion de la souveraineté — la sienne, comme le rappelle Vladimir Poutine dans son très orwellien discours sur l’état de l’union de décembre 2014, qui présente l’agression de l’Ukraine comme une défense de la souveraineté russe.

Il y a impérialisme et impérialisme.
Il ne s’agit pas ici de défendre une vision angélique des relations internationales et de crier au scandale parce que la Russie, comme toute puissance qui se respecte, mène une politique d’influence. La question est au contraire : pourquoi ce refus de tenir l’impérialisme russe pour ce qu’il est ? Emmanuel Todd, contre toute évidence et en plein accord avec le discours tenu au Kremlin, affirme que « la force de la Russie est fondamentalement défensive » (1er septembre 2014 : la Crimée est conquise, le Donbass est à feu et à sang). L’auteur d’Après l’empire (2002) n’ignore pourtant pas une notion qui est centrale dans la culture politique des souverainistes. Mais ces mêmes souverainistes, si sensibles à cette idée, en viennent à nier la force et les ressorts de l’impérialisme russe.

C’est que pour la plupart de souverainistes l’impérialisme (peut-être parce qu’il reste, au fond, le « stade ultime du capitalisme ») est d’abord l’apanage de l’Amérique. Plus encore que la dénonciation de Bruxelles au nom de la défense de la souveraineté, la dénonciation de l’impérialisme américain finit par tout emporter sur son passage, jusqu’au plus élémentaire esprit critique. L’anti-atlantisme, qui est une des lignes de force du souverainisme de gauche, fait irrésistiblement penser à ce dicton : quand on n’a qu’un marteau, tout finit par ressembler à un clou.

De fait, cette grille de lecture obligée ressort à tout propos : les événements de Kiev sont la main de l’Amérique, l’OTAN veut agresser la Russie, les Européens, Polonais en tête, sont sous influence américaine (Jean-Pierre Chevènement, septembre 2014 : « Peut-être que, pour des raisons qui tiennent à notre adhésion à l’UE, nous sommes un peu à la remorque d’un certain nombre de pays qui ont sur la crise ukrainienne des positions radicales et obéissent à des impulsions de l’extérieur. »).

Quant aux journaux occidentaux, ils sont manipulés… s’ils ne sont pas les relais complaisants d’une honteuse entreprise de propagande. Jacques Sapir s’en prend environ une fois par mois à la « désinformation » et il évoque encore très sérieusement, en février 2015, « les officines de propagande qui relaient les humeurs de ce gouvernement et par ricochet de l’OTAN ». Sapir est russophone : a-t-il pris la peine de regarder la télévision russe, de lire les médias, de discuter avec les intellectuels moscovites atterrés par ce retour aux pratiques soviétiques ? Si l’on veut parler de propagande, celle qui se déploie aujourd’hui en Russie atteint un niveau de grossièreté inimaginable, à la hauteur de la pratique simultanée, au Kremlin, du mensonge d’État et de la disqualification de la presse quand on ne peut la contrôler.

Il est troublant de retrouver, chez les seconds couteaux qui écrivent dans Causeur ou Marianne et se répandent sur les réseaux sociaux mais aussi chez un intellectuel comme Sapir, des morceaux entiers de raisonnement et des éléments de langage dont l’original se trouve dans l’agence de presse semi-officielle Ria Novosti, quand au contraire l’ensemble de la presse occidentale est vilipendée comme, au mieux, stupide et manipulée, au pire inféodée à « l’empire ».

Mais qui est inféodé à qui ? « Les comptes-rendus dans la presse française du G20 qui s’est tenu en Australie ont présenté un Vladimir Poutine soi-disant isolé par la communauté internationale. C’est un cas d’école de la manipulation de l’information et de la désinformation », écrit Jacques Sapir en novembre 2014. Et de relayer a contrario la vision idéalisée des BRICS propagée par le Kremlin. M. Sapir, vous êtes économiste : que ne portez-vous vos compétences et votre esprit critique sur les profondes lignes de faille au sein du groupe des BRICS, au lieu de reprendre la communication des Russes selon laquelle tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ? N’avez-vous pas remarqué par exemple l’embarras des Chinois quand les Russes, pour justifier l’annexion de la Crimée, ont invoqué le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ?

On n’accusera pas ici les souverainistes d’être la cinquième colonne de la puissance russe. Mais leur souci de ne pas être dupes, leur méfiance invétérée envers une Europe et une presse sous influence américaine, les amènent à compulser des sources « alternatives » qui ne s’embarrassent pas de fact-checking, à propager des faits inexistants, et au final à relayer la propagande que le Kremlin concocte à l’usage de sa propre population. Ce qui circule sur les réseaux sociaux ou sur le blog LesCrises.fr est un mélange affolant de naïveté et de mauvaise foi, avec une floraison d’éléments complotistes plus caractéristiques des sous-cultures adolescentes que d’une vision adulte du débat public.

Que la complosphère raconte n’importe quoi, personne ne s'en étonnera. Mais que penser quand Todd accorde un entretien au blog LesCrises.fr qui relaie sans relâche toutes les « informations alternatives » sur lesquelles s'appuie le contre-récit de la propagande russe ? Que penser quand Sapir écrit le 19 avril 2014 : « Un journal polonais raconte d’ailleurs comment le gouvernement de ce pays a aidé matériellement les militants de ‘Pravyy Sektory’ à organiser les provocations qui ont conduit à cette désastreuse situation. » L'excellent site ConspiracyWatch a pris la peine de tracer cette info, issue d'une brève non sourcée d'un journal demi-satirique, et reprise deux jours avant Sapir par l'inénarrable Thierry Meyssan.

Du général de Gaulle à Chevènement, les souverainistes sont pourtant les héritiers d’une culture politique plus solide et plus indépendante dans ses jugements, quelque part qu’elle ait pu faire à la realpolitik dans les relations internationales. Mais force est de constater que cette culture subit aujourd’hui une contamination par la radicalité gauchiste, avec quelques éléments de culture stalinienne. Le soutien inconditionnel à la Russie évoque le PCF des grandes années, le discrédit jeté sur la presse occidentale fait penser à Chomsky, la dénonciation de « l’empire » à Toni Negri. Difficile de s’y retrouver.

Plus original que les anti-atlantistes mais aussi plus tortueux dans son parcours, Emmanuel Todd considère pour sa part que l’Amérique est en déclin et que l’impérialisme d’aujourd’hui est allemand. Nous en sommes d’ailleurs les premières victimes, explique-t-il à Atlantico : « l’Allemagne ne cherche pas son équilibre par une coopération économique avec ses partenaires mais par leur destruction industrielle ». On appréciera, là encore, le vocabulaire : une destruction, comme celle de l’aéroport de Donetsk ? Le même Todd assume, dans un entretien au blog LesCrises.fr, une carte intitulée Le nouvel empire allemand. « J’ai représenté l’Ukraine comme en cours d’annexion », explique-t-il benoîtement. « L’Ukraine n’apparaît pas immédiatement comme l’annexion européiste rêvée. Il s’agit de l’annexion d’une zone en décomposition étatique et industrielle, désintégration qui va être accélérée par les accords de libre-échange avec l’Union européenne. Mais c’est aussi l’annexion d’une population active à très bas coût. Or, fondamentalement, le nouveau système allemand repose sur l’annexion de populations actives. Dans un premier temps ont été utilisées celles de la Pologne, de la Tchéquie, de la Hongrie, etc. » Sommes-nous en 1940 ou en 2015 ? Qui, exactement, a annexé quoi récemment ?

Le thème de l’impérialisme se prête ainsi non pas seulement à des glissements (de l’UE à l’Allemagne, de l’Allemagne au IIIe Reich), mais à un retournement généralisé : ce n’est pas la Russie qui annexe, ce n’est pas la Russie qui est impérialiste, ce sont les autres. Ce renversement orwellien n’est pas sans rappeler les douces années 1950, quand Eluard et Aragon célébraient la puissance de paix qui ferait bientôt rouler ses chars vers Budapest. Emmanuel Todd n’aimerait pas cette comparaison : en septembre 2014 justement il s’en prenait aux médias occidentaux, « qui semblent revenus pour leur part vers 1956 ». Une comparaison parfaitement déplacée ? En février 2015, Vladimir Poutine, en voyage officiel à Budapest, s’est rendu sur la tombe des soldats russes tombés en 1956. Ce n’est pas de la propagande occidentale, M. Todd : c’est un message.

Mais il n’est pire aveugle que celui qui prétend que les autres le sont. Or les souverainistes, enfermés dans une culture minoritaire et des postures critiques de « résistance », ne voient dans les analyses et les reportages qui contreviennent à leur vision du monde que déformation et diffamation. L’anti-atlantisme, combiné à une mise en doute généralisée de l’information disponible en Occident, les amène à une indulgence désarmante à l’égard de la très réelle entreprise de désinformation menée dans le monde russophone. En faisant profession de n’être pas dupes, ils courent le risque de devenir, à la manière des staliniens français des années 1950, les idiots utiles de l’impérialisme russe.

Il y a patriotisme et patriotisme.
« Je crois que les initiatives prises par les habitants de Sébastopol ont placé la Russie devant le fait accompli », explique Jean-Pierre Chevènement en septembre 2014. Des « initiatives » ? En septembre 2014, Vladimir Poutine a reconnu depuis plusieurs mois que des forces russes étaient intervenues en Crimée, et personne ne peut plus sérieusement croire au caractère spontané de ce qui s’est passé au printemps dans la péninsule.

Cette vision lénifiante de l’affaire de Crimée, présentée comme un authentique mouvement populaire validé via un référendum dont la légalité est incertaine mais qui au fond est légitime puisque c’est le peuple qui s’est saisi de son destin, on aimerait la retrouver à propos du Maïdan. N’y aurait-il pas là pourtant, un peuple qui se lève ? Un peuple qui réaffirme son droit à faire ses choix et son refus d’être colonisé ?

Mais non. Le patriotisme ukrainien est rabattu sur du nationalisme, et celui-ci sur du fascisme. Ce n’est pas une révolution mais, comme on le dit à Moscou et le répète encore Jacques Sapir en août 2014, « un véritable coup d’Etat d’extrême-droite ». Ce n’est pas le peuple qui s’est ressaisi de son destin, mais l’Otan qui est aux manettes, avec George Soros et les fascistes de Pravyy Sectory.

Un bon connaisseur de la région, Timothy Snyder, l’a pourtant rappelé dans un entretien : « Je ne connais pas beaucoup d’autres nations en Europe où des millions de gens sont prêts à descendre dans la rue pour défendre leurs droits et leur souveraineté, comme les Ukrainiens l’ont fait en 2013-2014. Il suffit d’aller à Kiev pour sentir ce patriotisme. »

Mais non, c’est du « fascisme ». Et par voie de conséquence ceux qui les combattent sont des antifascistes. Peu importe que ces antifascistes soient soutenus par tous les partis d’extrême droite européens, à commencer par le FN.

Entendons-nous bien : nul ne nie que des éléments d’extrême droite aient été en pointe dans le Maïdan, et à l’ouest du pays les nationalistes de Svoboda ont réalisé dans les années récentes des performances inquiétantes. Mais le thème de l’antifascisme a une histoire, et pas seulement celle, glorieuse, de la Grande Guerre patriotique. Quand Jacques Sapir évoque en août 2014, à propos des insurgés du Donbass, « le sentiment antifasciste vivace hérité de la Deuxième Guerre mondiale », il oublie une partie de l’histoire : tout d’abord la propagande télévisuelle russe, réduisant le Maïdan et par extension les nationalistes ukrainiens à une bande de nazis, souffle sur les braises ; et cette propagande russe, comme le rappelle Snyder, s’inscrit dans une tradition soviétique qui à partir des années 1930 assimilait systématiquement ses opposants à des fascistes. On recommandera à M. Sapir la lecture de Iouri Dombrovski, qui fut en son temps accusé d’être un « cosmopolite fasciste » (comprenne qui peut !) et décrypte fort bien les multiples usages de la dénonciation du « fascisme » – dénonciation à tous les sens du terme – à l’époque de Staline.

Complaisamment relayée par les souverainistes de gauche, la propagande russe travaille inlassablement à invalider toute expression du patriotisme ukrainien, en le rabattant sur du fascisme, tout comme elle réduit l’expression de la souveraineté ukrainienne à une manipulation étrangère et à une agression.

Que diraient les souverainistes de gauche qui, plus discrètement chez les têtes de file mais avec fureur sur les réseaux sociaux, reprennent ces thèmes, s’ils étaient eux aussi assimilés à des fascistes ? C’est précisément ce qui est arrivé à Jacques Sapir, accusé récemment par Pierre Moscovici d’être d’extrême droite. S’il lui arrive de citer Carl Schmidt, on se gardera bien de faire de lui ce qu’il n’est pas. Mais l’injustice qui lui est faite ne serait-elle pas pour lui l’occasion de prendre quelque distance avec la propagande néo-soviétique qui a fait de ces accusations son mantra quotidien ?

Que diraient les souverainistes de gauche si ce qui se passe dans leur pays était présenté comme une simple opération étrangère ? L’histoire a son ironie, et il arrive qu’elle repasse les mêmes plats, un peu rancis. Vous retrouverez (en russe) exactement les mêmes éléments de langage, les mêmes fils de raisonnement, la même incrimination systématique de la main de l’étranger…  dans cette « enquête » de la Komsomolskaia Pravda, agrémentée d’ « analyses géopolitiques », sur les attentats terroristes survenus en France début janvier. L’Amérique, la même Amérique qui a tout organisé au Maïdan, cette Amérique fasciste, est encore une fois la grande coupable. C'est elle qui a tout organisé. Pourquoi ? Pour punir la France qui, fin décembre, se rapprochait de la Russie.

Propagande pour propagande, plutôt que de reprendre en chœur celle du Kremlin, les souverainistes de gauche pourraient s’inspirer de celle du gouvernement ukrainien, plus proche des valeurs qu’ils défendent. Ce sera le mot de la fin, et vous le trouverez – en russe encore – ici. De jeunes Ukrainiens s’adressent aux étudiants russes et les incitent à se réveiller, à interroger les faits, à arrêter de faire de l’Occident le responsable de tous leurs problèmes et à prendre en main leur futur. Une autre façon de faire vivre cette belle idée de souveraineté, souvent malmenée par ses ennemis mais plus encore par ses thuriféraires.