La guerre en Ukraine, nouvelle pomme de discorde à gauche edit

April 5, 2022

Selon les sondages, 70% des électeurs ayant l’intention de voter pour le candidat de l’un des partis classés habituellement à gauche choisissent Mélenchon, Roussel, Poutou ou Arthaud. Ainsi, plus de deux tiers des électeurs de gauche ont l’intention de voter pour un candidat favorable à la sortie de la France de l’OTAN et hostile à la livraison d’armes au gouvernement ukrainien menacé par l’invasion des armées russes de perdre son indépendance, montrant ainsi que la défense de la démocratie ukrainienne n’est pas pour eux un objectif primordial, à moins qu’ils ne soient tout simplement pas au courant des positions de leurs candidats.

Il est clair, en tout cas, que pour ces candidats la défense du régime démocratique ukrainien ne constitue pas une préoccupation essentielle. Jean-Luc Mélenchon ne déclarait-il pas le 9 mars dernier : « Si c’est vrai qu’on a envoyé des armes antichars, je veux savoir pourquoi », comme si la réponse n’était pas évidente pour un démocrate : pour permettre aux ukrainiens de conserver leur indépendance et leurs libertés. Mais apparemment cette évidence échappe à un homme qui appelle depuis longtemps à établir un partenariat avec la Russie. « La peur des Russes est absurde, disait-il le 11 mars 2019. Ce sont des partenaires naturels. » Développant son programme pour la Défense nationale, il affirmait : « Les Russes sont des partenaires fiables, alors que les États-Unis ne le sont pas ». À la veille de l’invasion, le 10 février dernier, il pouvait encore déclarer : « Les États-Unis d’Amérique ont décidé d’annexer l’Ukraine dans l’OTAN et la Russie se sent humiliée, menacée, agressée ». Aujourd’hui il reconnaît certes que « ce n’est pas l’OTAN qui a violé la frontière avec ses chars. Pour le non-aligné que je suis il n’y a pas d’autre coupable que Vladimir Poutine. » Mais alors, pourquoi demeurer « non aligné », sauf à estimer que la sauvegarde de la démocratie ukrainienne n’est pas un objectif majeur ? Car dans cette situation, « non alignement » signifie inaction.

Tant que Mélenchon continuera à voir dans l’OTAN « une machine à créer des embrouilles, un instrument de l’empire américain déclinant » et non pas le bras armé des régimes démocratiques, il ne pourra que rester spectateur face aux agressions des États totalitaires, c’est-à-dire complice. En effet, sans les livraisons d’armes par les pays de l’OTAN, l’Ukraine serait d’une manière ou une autre annexée par la Russie, c’est-à-dire par un pays qui est redevenu un État totalitaire. Un pays dont l’objectif clairement formulé n’est pas seulement de réaliser cette annexion mais, plus largement, d’obliger les anciens pays d’Europe de l’est, anciennement vassalisés par l’URSS, à renoncer à leur adhésion à l’OTAN, une adhésion qui représente pour eux, aujourd’hui plus encore qu’hier, le gage de leur indépendance et la sauvegarde de leurs libertés. Si les anciens pays communistes, aujourd’hui membres de l’OTAN, considèrent la menace russe comme grave et existentielle, c’est parce qu’ils ont connu et souffert jadis de la dictature soviétique. Si la Suède et la Finlande songent désormais à abandonner leur statut de neutralité et à demander leur adhésion à l’OTAN, c’est parce qu’elles ressentent de manière croissante cette menace pour elles-mêmes du fait de leur proximité géographique à la Russie poutinienne. Ceci au moment même où nos quatre candidats de gauche réclament la fin de la protection que nous fournit le statut de pays membre de l’OTAN !

Du temps de la « première » guerre froide, le « non alignement » était une position de pays du Tiers Monde consistant à se tenir à distance aussi bien du bloc de l’Est que du « monde libre », et cette position était marquée par une forte défiance vis-à-vis des États-Unis et de l’OTAN. Mélenchon est resté figé sur une représentation du monde qui l’amène à imaginer pour la France une position improbable entre la référence au Tiers Monde et l’alliance russe.

Ne pourrait-il pas songer, dans cette nouvelle guerre froide qui malheureusement menace de s’installer dans la durée, à mieux choisir son camp cette fois s’il se veut véritablement un défenseur de la démocratie et des libertés ? Mais l’est-il vraiment ? Ne voit-il pas qu’en défendant leur indépendance, les Ukrainiens défendent en même temps la nôtre face au nouvel impérialisme russe ? Que le clivage politique principal dans le monde d’aujourd’hui oppose les régimes démocratiques aux régimes dictatoriaux et que rien ne nous garantit que les premiers l’emporteront sur les seconds ?

Une ligne de clivage à gauche

La guerre en Ukraine a encore accru les divisions d’une gauche déjà éclatée. On oublie parfois que, parmi les sujets qui, au cours de l’histoire, ont divisé la gauche française, les événements de politique étrangère sont ceux qui ont provoqué les fractures les plus profondes et les plus durables : la révolution bolchévique qui a provoqué en 1920 la scission de la SFIO, le pacte germano-soviétique de 1939, la conférence constitutive du Kominform qui s’est tenue à Szklarska Poręba en septembre 1947 et qui a marqué le début de la guerre froide. Aujourd’hui l’invasion de l’Ukraine par le Russie poutinienne pourrait produire des effets de même nature.

Tandis que Mélenchon et Roussel réclament la sortie de la France de l’OTAN, Hidalgo déclarait en 2021 que les États-Unis et la France étaient « des alliés indéfectibles » qui partageaient une « histoire commune » tandis que Jadot, qui souhaite, certes, « rééquilibrer le partenariat transatlantique en renforçant l’Europe de la défense » ne demande pas pour autant la sortie de la France de l’OTAN. Les premiers ont condamné la fourniture d’armes à l’Ukraine, les seconds y sont au contraire favorables. Une fois encore les événements extérieurs fracturent la gauche de manière grave et probablement durable sur une question essentielle. Une fois encore, dans ce type de crise, les défenseurs de la démocratie face au totalitarisme, stalinien hier, poutinien aujourd’hui, sont minoritaires, ôtant à la gauche toute crédibilité gouvernementale. Une fois encore, la gauche démocratique doit se reposer la question de ses alliances si elle veut échapper à la marginalisation qui la menace et participer au premier rang au combat pour la démocratie.