La guerre civilisationnelle de Trump et Vance contre l’Europe libérale edit
Le pouvoir trumpiste et tout particulièrement le vice-président, J.D. Vance, ont engagé une épreuve de force avec l’Europe et les gouvernements qui se réclament du libéralisme politique. Dans ce projet impérialiste de vassalisation de l’Europe, les notions d’alliés, d’Occident et de monde libre ont disparu, cédant la place à une guerre civilisationnelle contre l’Europe faible et « décadente ». Selon l’administration américaine, l’Europe affronte la sombre perspective d’un effacement civilisationnel (civilizational erasure). Dans cette vision, non seulement les gouvernements libéraux cessent d’être des alliés des États-Unis, mais ils sont devenus des adversaires.
Vance estime en effet que le déclin de la civilisation européenne représente un risque sécuritaire majeur pour les États-Unis dans la mesure où deux nations européennes, le Royaume-Uni et la France, possèdent l’arme nucléaire, estimant que « s’ils se laissent submerger par des idées morales très destructrices, alors vous laissez les armes nucléaires tomber entre les mains de personnes qui peuvent réellement causer des dommages très, très graves aux États-Unis. (...) Je pense qu’il y a, par exemple, des personnes alignées ou proches des islamistes qui occupent actuellement des fonctions dans des pays européens[1]. Je pense donc qu’il y a des façons dont la conversation morale touche absolument aux intérêts de sécurité nationale de l’Amérique. » Il semble ainsi considérer que l’Europe, comme l’ensemble des Amériques, fait partie de son « étranger proche », c’est-à-dire fait partie de sa zone d’influence, adoptant ici une stratégie impérialiste qu’il partage avec Poutine.
Les gouvernements libéraux deviennent dans ces conditions des ennemis de l’Amérique. C’est pourquoi le vice-président américain estime légitime d’intervenir dans la politique intérieure des États européens, y soutenant publiquement les mouvements d’extrême-droite dont il souhaite explicitement l’arrivée au pouvoir. Trump et Vance sont ainsi intervenus publiquement en appelant à la « libération » de Marine Le Pen, jugeant que sa condamnation constituait une « chasse aux sorcières » pour l’empêcher de remporter la présidentielle française de 2027, Vance estimant que « ce n’est pas ça la démocratie ».
La guerre de Vance est d’abord une guerre « civilisationnelle », menée au nom de raisons morales et religieuses. Le déclin de l’Europe est dû selon lui aux progrès de l’irreligion et à l’effondrement du patriotisme. C’est contre ce déclin qu’il faut lutter, ce qui suppose la restauration d’un État fondé sur le nationalisme et le christianisme. Ainsi, lors de la conférence de Turning Point USA, organisée en hommage à Charlie Kirk, le 21 décembre 2025 dernier, le vice-président a défendu un christianisme de combat : « Je ne dis pas que vous devez être chrétien pour être américain. Je dis quelque chose de plus simple et de plus vrai. Le christianisme est la foi de l’Amérique, un langage moral commun, de la révolution à la guerre civile et au-delà. (…) By the grace of God we will always be a Christian nation. » Il a remercié Trump d’avoir mis un terme à la « guerre » déclarée, selon lui, par la gauche à cette religion depuis des décennies afin de l’expulser « des écoles, des lieux de travail et des lieux publics essentiels ». « Les Américains ont soif d’identité, a-t-il ajouté. Nous avons soif d’appartenance. Nous avons soif d’un sens de notre place dans le monde. »
Le projet de restauration d’une identité nationale et chrétienne vise aussi explicitement une identité blanche et masculine, que le vice-président représente comme discriminée, voire persécutée : « Vous n’avez plus à vous excuser d’être blanc. Nous ne vous persécutons pas pour être un mâle, pour être hétéro, pour être gay, pour être quoi que ce soit. La seule chose que nous demandons est que vous soyez un grand patriote américain. » La morale qu’entendent imposer Trump et Vance est profondément réactionnaire : entre défense d’un masculinisme misogyne et nationalisme chrétien, on est assez proche des valeurs de la Russie poutinienne.
Politiquement, Vance se situe volontairement à l’extrême-droite du spectre politique américain. Dans son discours du 21 décembre il a refusé de se désolidariser de la frange de MAGA la plus extrême, celle qui flirte avec le nazisme.
Chez Trump, la haine profonde des immigrés revêt une forte dimension raciale. Rappelons ses sorties récentes contre le maire travailliste de Londres et contre une représentante démocrate du Minnesota au Congrès, Ihlan Omar, d’origine somalienne. Concernant le premier : « Si vous regardez Londres, vous avez un maire nommé Khan. C’est un maire horrible, vicieux, dégoûtant. » Concernant les Somaliens : « La Somalie est un pays merdique [Somalia stinks] et nous ne voulons pas d’eux dans notre pays ». Il traite Ihlan Omar d’ordure : « Nous allons dans la mauvaise direction si nous conservons cette ordure dans notre pays. Elle est une ordure, ses amis sont des ordures. Ce ne sont pas des gens qui travaillent. »
Chez lui, l’humanisme et l’universalisme, valeurs centrales de la démocratie libérale, sont absents. La seule loi est la loi du plus fort. Le monde est fait de winners et de loosers. Malheur aux faibles. Les winners ce sont d’abord les riches. Trump n’a aucun scrupule à mélanger son argent et celui de l’État. Ainsi, des centaines de donateurs de sa campagne ont bénéficié après son élection d’avantages divers : grâce présidentielle, emplois et autres gains importants. Le pouvoir de l’argent règne ainsi en maître. Leur grossièreté dans l’expression se double chez les trumpistes d’un mépris voire d’une haine des élites libérales, au dedans comme au dehors. Comme l’écrivait Gilles Andréani dans un article récent de Telos, par rapport à « l’aspiration héritée des Lumières, que les Européens ont longtemps partagée avec les Américains, le trumpisme est une formidable régression. À l’image du président américain, dont la personnalité et le discours sont dominés par la confrontation, la violence du ton et la transgression, comme chez ses affidés, le trumpisme ignore et méprise la civilité. (…) Dans la conception européenne de la civilisation, c’est contraint et à regret qu’il faut délaisser la civilité pour le combat, à l’inverse du trumpisme pour lequel il est une condition naturelle et une morale. »
Le rejet de la démocratie représentative
Si Montesquieu hésitait à désigner un régime politique qui serait nettement meilleur que les autres, en revanche, il en est un qu’il condamnait absolument, le despotisme. Les trumpistes au contraire sont favorables au pouvoir personnel et à l’effacement des contre-pouvoirs. Leurs efforts continus pour affaiblir dans leur propre pays le pouvoir de la représentation parlementaire comme celui du pouvoir judiciaire, c’est-à-dire la séparation des pouvoirs, expliquent leur soutien aux forces politiques qui en Europe, au nom de « l’illibéralisme », entendent imposer le pouvoir d’un seul. Aucun d’entre eux ne songerait à critiquer l’autocratie russe. Ils estiment défendre, eux seuls, la « vraie démocratie », celle qui a vu le président sortant battu en 2020 tenter de faire inverser le résultat de l’élection présidentielle en faisant pression sur le vice-président et en mobilisant ses partisans qui ont envahi les locaux du Congrès. Une « démocratie » qui se distingue par le mépris de la Constitution et de l’État de droit.
Ce rejet de la démocratie libérale trouve naturellement sa traduction au niveau des relations internationales. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale les partisans de ce type de régime ont œuvré à fonder un système international qui permette de civiliser les relations entre les pays en édictant des règles et en créant des institutions pour les faire respecter. Au niveau européen s’est ainsi développée, certes d’une manière insuffisante, une organisation commune avec la création et l’élargissement de l’Union européenne. L’OTAN a permis d’organiser la défense du monde libre. Trump et Poutine, adversaires de toutes les organisations internationales, s’efforcent de les affaiblir. L’invasion de l’Ukraine par la Russie avec l’accord tacite des trumpistes, qui ne l’ont jamais condamnée, a mis à bas cet ordre international. Trump apprécie Poutine car il le perçoit comme fort et conquérant et parce qu’il se moque de la stabilisation des frontières, garantie de la paix. Les larmes de crocodile qu’il verse sur les effroyables conséquences de cette guerre ne peuvent cacher son manque total de compassion pour les victimes. En réalité, la guerre civilisationnelle de Poutine contre l’Europe ne le dérange pas. Vance a déclaré de son côté : « Nous croyons qu’il faut honorer notre père et notre mère plutôt que de transférer tout leur argent à l’Ukraine. » Quant à l’opération américaine au Venezuela et à l’enlèvement de son président, quoi qu’on pense du régime chaviste elle contribue à un affaiblissement de l’ordre international et ne peut donc être applaudie par ceux qu’inquiète l’ensauvagement actuel des relations internationales.
La haine commune des trumpistes et des poutiniens pour l’Europe libérale ne pouvait que les rapprocher. Dans The Atlantic, le 8 décembre, Thomas Wright, de la Brookings Institution, écrit que « la stratégie de sécurité nationale [américaine] est une feuille de route pour construire un ordre international illibéral, dans lequel les États-Unis affirment leur domination de manière unilatérale […] et travaillent patiemment pour soutenir des partis populistes de droite en Europe afin de renverser les élites centristes. On peut appeler cela un idéalisme dystopique. » Un « idéalisme » que Trump partage avec Vladimir Poutine. Le géopoliticien Sergueï Karaganov, proche de Poutine, déclarait ainsi publiquement le 5 décembre dernier : « Cette guerre a déjà commencé. Simplement, nous ne l’appelons pas encore ainsi. Notre véritable adversaire est bien l’Europe, et non la malheureuse Ukraine, misérable et manipulée. N’étant pas président, je peux dire franchement que cette guerre ne prendra fin que lorsque nous aurons infligé à l’Europe une défaite morale et politique, lorsque ces élites européennes qui ont aujourd’hui perdu la raison cesseront leur course folle à la guerre mondiale. […] Pendant de longues années, nous avons cru aux mythes qu’on nous ressassait : que la démocratie est le meilleur des systèmes de gouvernement et que ce système permet d’éradiquer toute forme de corruption. En réalité, l’Europe est profondément corrompue. Sur l’échiquier actuel, Zelensky n’est qu’un pion, à la rigueur un fou : il ne vaut rien. Pour notre part, nous devons nous protéger de l’Ukraine aussi fermement que possible et, à travers l’Ukraine, nous protéger d’une Europe qui dégagera sans aucun doute, au cours des années à venir, des flopées de miasmes moraux, politiques et militaires. »
Quelles que soient les divergences qui peuvent exister entre trumpistes et poutiniens, les guerres civilisationnelles qu’ils mènent contre l’Europe libérale présentent de nombreux points communs et d’abord de diriger des empires prédateurs. Face à eux, il est temps que les régimes démocratiques organisent sérieusement leur défense.
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[1] Début 2025, Vance avait déjà auparavant qualifié le Royaume-Uni de « premier pays islamiste à posséder l’arme nucléaire ».
