Le mythe du recul du salariat edit

30 April 2026

Une croyance bien enracinée veut que le salariat recule en France, balayé par une vague d’indépendants, de freelances et de micro-entrepreneurs. Ce récit inquiet et parfois indigné trouve une apparence de confirmation dans la forte visibilité, en milieu urbain, des travailleurs « ubérisés », comme les livreurs à vélo. Mais les chiffres racontent une tout autre histoire : en se fixant sur un problème imaginaire, on néglige des fragilités bien réelles.

Le salariat reste massif et structurel

Commençons par le plus simple : combien de salariés y a-t-il réellement en France ? Fin 2024, l’Insee dénombrait 30,4 millions de personnes en emploi, dont 27,0 millions de salariés et agents publics et 3,4 millions de non-salariés. Autrement dit : près de 9 personnes en emploi sur 10 sont fonctionnaires ou travaillent dans le cadre d’un contrat de travail, donc dans une relation de subordination qui est, on le sait, au cœur de la définition du salariat[1].

La série longue est encore plus éclairante. D’après l’Insee, la part des indépendants (au sens statistique : les personnes dont c’est l’emploi principal) était de 18,6% en 1982. Elle baisse ensuite pendant trois décennies, atteint un point bas autour de 10,7% en 2008, puis remonte avec les années 2010 et l’essor des statuts comme la micro-entreprise pour s’établir à 11,5% en 2023 (dont 3,2% de personnes dont le statut principal est micro-entrepreneur). Sur quarante ans, le non-salariat n’a pas « explosé ». Il a d’abord fortement reculé, puis très légèrement rebondi — tout en restant nettement en dessous de son niveau du début des années 1980.

Si la part des indépendants a globalement diminué, la part des salariés a augmenté : mécaniquement, on passe d’environ 81,4% de salariés en 1982 (100 – 18,6) à 87,1% en 2023. Parler de « recul du salariat » n’est même pas une approximation : c’est l’inverse de la tendance observée.

Une partie du malentendu repose sur la diffusion régulière de sondages qui font état d'une forte envie d'indépendance. Ainsi une enquête IPSOS de 2023 pointe-t-elle que les Français ont une appétence forte pour l’entrepreneuriat : près d’un quart d’entre eux envisagent de se lancer dans l’entrepreneuriat dans les six prochains mois (35% d’ici cinq ans). Mais entre ces aspirations et la réalité, il y a loin. Le sondage donne d‘ailleurs une clé de ce décallage : le désir de liberté est plus vif chez les jeunes, mais il se situe dans l’avenir ; et dès l’arrivée du premier enfant il est tempéré par une préférence pour la sécurité. Les moins de 35 ans sont une majorité (59%) à souhaiter se lancer d’ici cinq ans, et ils ne sont plus que 26% chez les plus de 35 ans. Et parmi ceux-là, combien le feront vraiment ?

Un deuxième élément de malentendu réside dans la confusion entre la croissance du nombre de free lance et une prétendue baisse du salariat. Si d'après l’Insee le nombre de freelances dans l'Hexagone a augmenté de 72% entre 2008 et 2022, l’institut rappelle que trois sur dix sont aussi salariés. Plus largement, cette forte croissance se mesure sur fond d’une croissance significative de l'emploi total, au sein duquel le nombre de salariés a lui aussi fortement augmenté. C’est ce que montre ce graphique emprunté à l’Insee

Graphique 1. Emploi salarié et non salarié, 1996-2024

Pourquoi, alors, le mythe d’un déclin du salariat persiste-t-il ? Outre la visibilité des métiers ubérisés, il y a plusieurs raisons à cela. La principale est qu’on confond le salariat et l’emploi en CDI à temps plein. Car le vrai débat porte moins sur un prétendu recul du salariat que sur la qualité des emplois salariés. Sur ce point les tendances sont contrastées. Mais un examen attentif fait apparaître des fragilités persistantes, dont certaines s’aggravent.

Des fragilités à l’intérieur du salariat

En 2023, parmi les personnes en emploi, 73,0% sont en emploi à durée indéterminée (CDI et agents des trois fonctions publiques). Les formes « à durée limitée » (CDD, intérim) représentent environ 9,8% des personnes en emploi[2].

Dans cette nébuleuse des emplois « à durée limitée », il convient de distinguer les formes le plus souvent choisies (cela semble être le cas de l’intérim, avec des situations très variées), d’autres comme les contrats d’apprentissage et une partie des CDD qui sont des étapes vers le CDI, et d’autres enfin qui relèvent de la précarité subie, laquelle est le plus souvent durable. C’est le cas d’une partie significative des CDD. Mais on sait que la précarité économique touche aussi des personnes en CDI, notamment celles en temps partiel subi.

Comment mesurer la part de ces situations subies ? L’INSEE utilise la notion de « sous-emploi », une catégorie qui recouvre « les salariés à temps partiel souhaitant travailler davantage et disponibles pour le faire, et les personnes travaillant involontairement moins que d'habitude, pour cause de chômage partiel par exemple ». En 2024, derniers chiffres disponibles pour le moment sur une année complète, l’Insee évalue la part du sous-emploi parmi les personnes en emploi à 4,3%. Il s’agit de « son plus bas niveau depuis trente ans[3] ».

À ce niveau de généralité, on ne constate donc pas de dégradation, au contraire. Mais le diable est dans les détails.

Précisons le tableau, en commençant par le temps partiel. En 2023, 4,2 millions de salariés sont concernés, soit un peu plus d’un salarié sur six (17,4% du total). Un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales note que « malgré une multiplication par 2,5 depuis 1975, la part du travail à temps partiel en France reste néanmoins encore modeste par rapport à d’autres pays de l’Union européenne, notamment l’Allemagne et les pays du Nord de l’Europe, et elle est en baisse depuis 2017[4] ». Les auteurs du rapport identifient cependant environ un million de ces salariés à temps partiel « contraint » ; ce sont des femmes, des immigrés, des personnes peu qualifiées, dont la situation est objectivement précaire et qui sont spécialement exposées au risque de pauvreté[5]. Le sujet est identifié depuis longtemps. Un accord national interprofessionnel de 2013, puis un article de la loi de sécurisation de l’emploi et enfin une centaine d’accords de branche étendus ont cherché à limiter le recours au temps partiel contraint et à réduire les horaires fragmentés. Le rapport de l’IGAS dresse un bilan « en demi-teinte » ; le problème subsiste, mais il est cantonné dans certains secteurs et la France est loin de la situation de l’Allemagne ou des Pays-Bas, « où les formes atypiques d’emplois prennent une place conséquente sur le marché du travail ».

Qu’en est-il pour les contrats à durée limitée ? Dans un article de 2020, l’économiste du travail Christine Ehrel a retracé une évolution sur vingt ans[6]. Elle observe en particulier que « si les embauches en CDD de plus d’un mois sont relativement stables depuis 2000, celles en CDD de moins d’un mois ont fortement augmenté. De fait, la durée médiane des CDD s’élève à 5 jours en 2017, contre 20 jours en 2000, et un tiers des CDD sont signés pour une journée ». Cette réduction de la durée des contrats, note-t-elle, « concerne les CDD plutôt que l’intérim : entre 2001 et 2017, la durée moyenne des missions d’intérim est restée stable (1,9 jours) ». 98 % des embauches en CDD très courts se concentrent dans les services, principalement dans quatre secteurs : l’hébergement médico-social et l’action sociale, les arts, les spectacles et les activités récréatives, l’hébergement et la restauration, et enfin les activités de services administratifs et de soutien. On observera que deux au moins de ces secteurs sont parapublics, ce qui rejoint les conclusions du rapport de l’IGAS sur la surreprésentation des employeurs publics dans le recours au temps partiel contraint.

Christine Ehrel note qu’en comparaison internationale, si la France est dans la moyenne européenne sur les CDD de plus d’un mois, elle occupe la première place pour l’usage des CDD de moins d’un mois. Il y a donc ici un sujet sérieux, qui mériterait d’être traité en priorité par les partenaires sociaux ou par les pouvoirs publics. On ne saurait, pour autant parler d’un phénomène massif : Christine Ehrel rappelle que les CDD très courts représentaient 2,5% de l’emploi salarié total en 2017 en France (contre 0,7% pour la moyenne des pays de l’Union européenne). Les règles socio-fiscales et celles en particulier de l’assurance chômage pourraient évoluer de façon à réduire cette anomalie ; on regrettera à ce propos l’échec de la négociation interprofessionnelle de l’hiver 2026, qui s’est achevée le 9 avril sur le constat d’un désaccord profond.

Les statuts hybrides et la question des rémunérations

Pointons enfin un dernier angle mort dans ces débats mal instruits. On brandit la montée du non-salariat comme si elle traduisait une dégradation massive du statut d’emploi. En réalité, la hausse récente tient beaucoup à l’émergence de statuts hybrides. Ce qui progresse, ce sont des stratégies individuelles de complément de revenu, révélatrices parfois d’un désir d’indépendance, mais le plus souvent d’une tension croissante sur le pouvoir d’achat du travail.

Précisons ce point. Selon l’Insee, près d’un tiers des micro-entrepreneurs cumulent leur activité indépendante avec un emploi salarié[7]. La dynamique réelle n’est pas alors un basculement hors du salariat, mais l’ajout d’une activité complémentaire à un emploi salarié existant.

Cette logique est confirmée par les revenus. Toujours selon l’Insee[8], le revenu mensuel moyen issu de l’activité de micro-entrepreneur se situe autour de 600 à 700 euros, et le revenu médian est nettement inférieur, autour de 340 euros (ce qui signifie que 50% des autoentrepreneurs touchent plus 340 euros, et 50% touchent moins). Ces montants sont incompatibles avec l’idée d’un remplacement massif du salaire par l’indépendance : on est face à des revenus d’appoint, pas à des substitutions.

Autrement dit, l’essor récent du non-salariat est en grande partie un phénomène d’empilement de statuts, soit en complément d’allocation sociales comme le RSA pour des personnes qui restent éloignées du marché de l’emploi[9], soit en complément du salariat : des salariés cherchent à compléter des rémunérations jugées insuffisantes, ou à tester une activité, sans quitter leur emploi principal. Ce constat renverse le récit dominant. Ce n’est pas le salariat qui devient marginal ; ce sont les salaires qui deviennent, pour une fraction croissante des actifs, insuffisants pour assurer seuls un niveau de vie satisfaisant.

On est donc loin d’un scénario d’ubérisation généralisée du travail français. Le cœur du système productif demeure fondé sur l’emploi salarié, et notamment sur le salariat stable, qui regroupe encore près de trois quarts des personnes en emploi. Le salariat ne recule pas. Ce qui change, c’est la frontière entre stabilité et instabilité, les trajectoires, les protections, et la capacité à vivre dignement de son travail. Continuons d’en débattre, mais sur des faits, pas sur un slogan.

[1] Insee, « Emploi, chômage, revenus du travail – Édition 2025 », « Personnes en emploi selon le statut », Insee Références, 26 juin 2025. L’Insee classe comme salarié toute personne travaillant sous contrat de travail et sous lien de subordination juridique, ce qui inclut les fonctionnaires et contractuels de la fonction publique. Les non-salariés regroupent indépendants classiques, micro-entrepreneurs, exploitants agricoles, artisans, commerçants, professions libérales. Enfin, une personne cumulant plusieurs activités est classée selon son activité principale : un salarié ayant une micro-entreprise d’appoint reste donc compté comme salarié.

[2] Insee, « France, portrait social. Édition 2024 », Insee Références, 21 novembre 2024.

[3] Insee, Emploi, chômage, revenus du travail – Édition 2025, op. cit.

[4] Antoine Magnier et Louis-Charles Viossat, « Temps partiel et temps partiel contraint : des inflexions possibles pour un cadre rénové », rapport de l’Inspection générale des affaires sociales, octobre 2024.

[5] Insee, Emploi, chômage, revenus du travail – Édition 2025, op. cit.

[6] Christine Ehrel, « Les CDD en France : un changement de composition et d’usage depuis les années 2000 ? », Le Droit Ouvrier, 862(5), 2020.

[7] Voir notamment Olivier Diel, Florine Verdu et Frédérique Borie, « L’activité des micro-entrepreneurs est souvent un complément », Insee Analyses Centre-Val de Loire, n° 100, 12 septembre 2023.

[8] Insee, « Les revenus d’activité des non-salariés en 2023 », Insee Focus.

[9] Eliette Castelain et Vivien Guérin, « La situation sur le marché du travail des bénéficiaires du RSA à fin 2024 », Insee Analyses, n° 108, 24 avril 2025.