Trois leçons de Joel Mokyr sur la croissance edit

30 May 2026

Pourquoi l’Angleterre du XVIIIᵉ siècle a-t-elle été le berceau de la révolution industrielle ? Pourquoi la croissance économique moderne est-elle apparue là, et pas ailleurs ? Depuis plusieurs décennies, l’historien Joel Mokyr, récompensé par le prix Nobel d’économie 2025 avec Philippe Aghion et Peter Howitt, cherche à résoudre cette énigme. Contrairement aux explications purement technologiques ou matérialistes, il montre que la révolution industrielle fut avant tout le produit d’un environnement institutionnel et culturel très particulier. Les machines comptaient, bien sûr. Mais elles n’étaient que la partie visible d’un ensemble. Et c’est cet ensemble qui a permis, d’abord, l’essor de la productivité, puis le développement des machines.

À l’heure où les démocraties s’interrogent sur leur ralentissement économique, leur capacité d’innovation ou leur rapport à la mondialisation, trois leçons peuvent être tirées de ses travaux.

L’essor de la productivité est venu des échanges

La première leçon de Joel Mokyr porte sur l’importance fondamentale des échanges pour la croissance moderne. Cette idée est à la fois classique et novatrice. Classique, car elle est déjà au cœur de l’œuvre d’Adam Smith et, un peu plus tard, de David Ricardo. Novatrice car Joel Mokyr en tire une nouvelle lecture de l’essor de la productivité anglaise, minorant l’importance de la Révolution industrielle ou, plus précisément, montrant qu’elle ne représente qu’un second temps de l’essor de la productivité.

Les séries longues réunies par Angus Maddison confirment empiriquement ce point : en Angleterre, le décollage de la productivité a précédé de près d’un siècle la révolution industrielle.

Graphique 1. Productivité par tête de l’an 1000 à nos jours

En vert, le PIB/tête du Royaume-Uni. En bleu, celui de la France. En orange, celui de l’Italie.

Source : Angus Maddison et le rapport de l’Observatoire du long terme, Le grand décrochage : débloquer la productivité pour sauver le modèle français (mars 2026).

Comment expliquer cette avance de phase ? Dans The Enlightened Economy[1], Mokyr montre ce que l’essor économique précoce de l’Angleterre doit à l’expansion du commerce atlantique et à l’intégration des marchés. Ce ne sont pas les machines, mais les échanges commerciaux qui ont amené l’Angleterre à s’engager dans une trajectoire de croissance divergeant nettement des autres nations européennes, et ce dès les années 1660.

Le développement du commerce international a produit plusieurs effets, qui se sont articulés les uns aux autres pour créer les conditions de la Révolution industrielle. D’abord, dans une Angleterre alors bien moins peuplée que la France (cinq millions d’habitants contre plus de vingt), l’ouverture commerciale élargissait les marchés. Ensuite, le commerce favorisait la circulation des idées : les techniques, les objets et les pratiques étrangères se rapprochaient, pouvaient être imités ou adaptés. Mokyr cite les cotonnades indiennes, mais aussi les techniques hollandaises de drainage, de navigation, et de finance. Enfin, l’exposition à la concurrence étrangère créait une pression permanente à l’amélioration de la productivité. Bien avant la Révolution industrielle, les producteurs anglais ont ainsi appris à réduire leurs coûts, à améliorer leurs procédés ou à inventer de nouveaux produits.

Les réseaux maritimes ont ainsi créé un environnement favorable aux gains de productivité et à l’innovation, en favorisant l’acculturation à des innovations étrangères, mais aussi l’essor de services spécialisés. Mokyr insiste fortement sur le rôle de ces services, associés au développement du commerce international, pour l’industrialisation britannique. Celle-ci a été rendue possible par tout un ensemble de pratiques et de métiers qui ont réduit les coûts de transaction, accéléré la circulation de l’information et amélioré la coordination économique. Mokyr cite de nombreux exemples : les assurances maritimes, les intermédiaires commerciaux, les banques et le crédit, mais aussi la comptabilité, les réseaux d’information, les publications techniques, les services juridiques liés aux contrats et brevets… à quoi s’ajoute très tôt une forme particulière de gestion du risque commercial dans l’outremer : former une company, c’est-à-dire s’associer.

Inspirée de modèles développés à Venise et à Gênes, la company est au début du XVIIe siècle une forme rare, associée à un projet soutenu explicitement par la Couronne – ainsi de la Compagnie anglaise des Indes orientales (East India Company) fondée en 1600. À partir des années 1660 des sociétés d’un genre nouveau, sans charte royale, se développent et élargissent leur domaine, du commerce aux mines. On trouve ainsi dans le journal de Samuel Pepys (que ne cite pas Mokyr) plusieurs réflexions comme celle-ci, en date du 3 octobre 1960 : « This day I heard the Duke speak of a great design that he and my Lord of Pembroke have, and a great many others, of sending a venture to some parts of Africa to dig for gold ore there. They intend to admit as many as will venture their money, and so make themselves a company. 250l. is the lowest share for every man. »)

L’entreprise moderne est une innovation née dans le contexte d’une internationalisation de l’économie, qui promet des gains conséquents au prix d’un risque significatif. L’Angleterre marchande des Lumières commençantes est une économie de venture capital, offrant des techniques déjà avancées de maximiser les profits en minimisant les pertes et en jouant sur les effets d’échelle : c’est précisément la recette des gains de productivité, qui seront l’une des bases de la révolution industrielle.

La croissance anglaise, et cela reste vrai durant la Révolution industrielle, vient moins de la production brute que de la capacité à organiser efficacement les flux de biens, de capitaux, d’information, de connaissances. Si l’Angleterre du XVIIIᵉ siècle finissant est devenue une « économie d’usines », c’est parce qu’elle était déjà une économie de réseaux.

La prospérité exige des garanties de droits

La deuxième leçon est elle aussi assez classique dans ses fondements, mais elle mérite d’être rappelée : l’innovation a besoin de sécurité juridique. Là encore, Mokyr produit des arguments historiques aussi puissants que convaincants. L’Angleterre du XVIIIᵉ siècle n’était pas une démocratie moderne mais, par rapport à d’autres États européens, elle offrait déjà un ensemble relativement solide de protections des droits de propriété, des contrats et des brevets.

Dans son premier livre, The Lever of Riches (1990), Joel Mokyr montre comment le XVIIIᵉ siècle britannique voit l’émergence progressive d’un système de droits sur les inventions (patents) fonctionnel mais imparfait, qui sera là aussi l’une des bases de la Révolution industrielle[2]. L’Angleterre est pionnière dans le développement du droit d’auteur et du droit des brevets. Les débats et négociations sur le copy right, entre corporations professionnelles, pouvoir royal et Parlement, font émerger sur cinquante ans (du Licensing Act de 1662 au Statute of Anne en 1710) un équilibre entre protection de la création et encouragement à la diffusion[3], qui sera la matrice du droit des brevets, avec une nouveauté capitale : avec la loi de 1710 la régulation n’est plus de type corporatiste ; elle est désormais du ressort de l’État et de la Justice.

S’il faut une cinquantaine d’années pour trouver et édicter un compromis, celui-ci est stable. Il est aussi relativement général, loin de la forme discrétionnaire qui marque, en France, le système des privilèges formalisé dans les petites lettres patentes. En Angleterre, dès 1624 le Statute of Monopolies casse le pouvoir de la Couronne au profit du Parlement et recentre l’idée d’un « monopole » (en l’espèce d’un droit exclusif d’exploitation) sur la part d’innovation, donc autour de ce qui deviendra la « propriété intellectuelle ».

Stabilité, généralité, clarté du régime juridique sont les piliers d’une économie capable de valoriser l’innovation technologique. Ces caractères institutionnels s’inscrivent dans le cadre du renforcement progressif, notamment avec la Glorious Revolution de 1688, de la rule of law. Les entrepreneurs pouvaient investir sans craindre l’arbitraire permanent du pouvoir politique. Les inventeurs pouvaient espérer tirer profit de leurs découvertes. Les échanges commerciaux reposaient sur des règles relativement prévisibles.

Cette qualité institutionnelle particulière de l’Angleterre des Lumières fut décisive. La leçon, rappelée par d’autres économistes dont Daron Acemoglu et James Robinson dans leur best-seller Why Nations Fail[4],  vaut aujourd’hui comme au XVIIIᵉ siècle, face à la tendance dans des pays comme la France et les États-Unis de changer constamment les règles du jeu et, avec Trump, à réinventer l’arbitraire royal. En ce qui concerne la protection juridique des innovateurs, son importance, relevée par Mokyr, est un sujet qui devrait aller de soi, mais qui mérite d’être rappelé. Quand dans le débat public s’invitent des propositions comme celles de Gabriel Zucman, qui voudrait taxer les profits non réalisés des créateurs de startups à forte valorisation au motif que c’est une forme d’épargne, Mokyr nous rappelle que protéger les droits et intérêts des innovateurs, de compétiteurs mal intentionnés mais aussi de l’arbitraire fiscal, est une condition de la croissance.

Une économie innovante suppose des investissements risqués et de long terme. Or personne n’investit durablement si les fruits de son travail ou de son talent peuvent être confisqués du jour au lendemain. La croissance moderne repose fondamentalement dans la confiance dans les règles du jeu. Les sociétés qui innovent le plus sont celles où les individus ont de bonnes raisons de penser que leurs idées, leurs entreprises et leurs créations seront protégées.

La circulation des savoirs utiles

La troisième leçon est sans doute la plus originale, et elle constitue l’apport principal de Joel Mokyr. Pour lui, la Révolution industrielle ne peut pas être expliquée uniquement par les institutions ou le commerce. D’autres sociétés, la Chine par exemple, possédaient des marchés actifs, des artisans qualifiés ou des États puissants exerçant un pouvoir tempéré par des Parlements. Ce qui distingue l’Europe des Lumières, et particulièrement l’Angleterre, est l’apparition d’une nouvelle culture de la connaissance.

Un élément essentiel est l’invention puis le développement de l’imprimerie, qui permet un passage à l’échelle de la diffusion du savoir. Mokyr cite les travaux pionniers d’Elizabeth Eisenstein qui, dans The Printing Press as an Agent of Change[5], a montré comment l’imprimerie a profondément transformé la production, la diffusion et la stabilisation du savoir : on passe d’une production de 10 millions de manuscrits entre le début de l’humanité et le XVe siècle, à plus de 200 millions de livres imprimés durant le XVIe siècle. Les lois sur le copy right, notons-le, accompagnent et permettent cette explosion, d’une telle ampleur qu’elle requiert un graphique avec une échelle logarithmique (avec une progression géométrique et non arithmétique des ordonnées : 10, 100, 1000, etc.).

Graphique 2. Production de livres en Europe de l’Ouest, de 500 à 1800

Source : Eltjo Buringh et Jan Luiten van Zanden, « Charting the “Rise of the West”: Manuscripts and Printed Books in Europe, A Long-Term Perspective from the Sixth through Eighteenth Centuries », The Journal of Economic History, 69(02), 2009.

Ce qui se joue en Angleterre est toutefois particulier. La vision pionnière du progrès scientifique développée par Francis Bacon dans son Novum organum (1620) permet de saisir cette particularité : la science selon Bacon n’est plus seulement recherche de vérité, elle devient instrument d’amélioration de la condition humaine. Le savoir doit produire des effets concrets, améliorer les techniques, accroître la puissance collective : « Knowledge is power ». Une version très concrète, très empirique de la vision de l’homme « maître et possesseur de la nature » développée par Descartes dans le Discours de la méthode (1637).

Ce goût pour une science concrète, qui n’empêche pas les percées fondamentales d’un Newton, est caractéristique de la culture anglaise. Les savants, les ingénieurs, les artisans et les entrepreneurs commencent alors à appartenir à un même univers intellectuel. Les découvertes circulent à travers les académies, les cafés, les imprimeries et les sociétés savantes. L’idée s’impose progressivement que le savoir peut améliorer concrètement la condition matérielle des hommes.

Mokyr parle de « useful knowledge » : les savoirs utiles, et montre avec beaucoup de précision comment, dans l’Angleterre des Lumières, la circulation d’ouvrages techniques et autres approches pratiques a connu un essor sans précédent. Mais il appelle aussi à regarder l’arrière-plan de cet essor.

Mokyr distingue le savoir « propositionnel » (propositional knowlege), une description systématique des régularités du monde naturel qui explique pourquoi quelque chose fonctionne, et le savoir prescriptif (instructions pratiques, dessins, manuels et recettes) qui décrivent ce qui est nécessaire pour qu’une chose fonctionne. Avant la révolution industrielle, l’innovation technologique reposait principalement sur le savoir prescriptif, celui des artisans et des corporations. Les gens savaient qu’une chose fonctionnait, mais ignoraient pourquoi. De son côté le savoir propositionnel, en mathématiques, en physique, en histoire naturelle, s’est d’abord développé (lors de la révolution scientifique du XVIIe siècle) de façon spéculative et sans référence à la connaissance prescriptive, ce qui rendait difficile, voire impossible, de s’appuyer sur les connaissances existantes. Les tentatives d’innovation technique, en retour, étaient souvent hasardeuses ou reposaient sur des approches qu’un scientifique aurait jugées futiles. C’est quand s’est établi un lien entre les deux savoirs utiles, et l’Angleterre du XVIIIe siècle est le lieu de cette rencontre, qu’a émergé une croissance durable, contrastant avec les épisodes de croissance isolée qui marquent, Mokyr le montre avec précision, l’histoire économique de la Suède et de l’Angleterre entre le XIVᵉ et le XVIIIᵉ siècle.

The Enlighted Economy montre comment s’est nouée cette rencontre. Les scientifiques ont développé des méthodes de mesure précises, appris à faire des expériences contrôlées et compris l’importance de la reproductibilité des résultats. Cela a accru l’accumulation de connaissances utiles pouvant être mises à profit dans la production de biens et de services. La machine à vapeur de Denis Papin n’avait aucune utilité pratique ; celles développées par James Watt bénéficient des connaissances scientifiques nouvelles sur la pression atmosphérique et le vide, ainsi que des progrès pratiques dans la production d'acier dus à meilleure compréhension du rôle de l'oxygène dans la réduction de la teneur en carbone de la fonte en fusion.

La transformation culturelle dont l’Angleterre des Lumières est l’épicentre fut capitale. Et elle est la clé de la croissance moderne, dont Mokyr montre qu’elle dépend moins d’innovations isolées que de la capacité d’une société à rendre les découvertes cumulatives. Une invention importante ne change jamais le monde à elle seule ; il faut des milliers d’améliorations, d’imitations et d’adaptations pour produire une révolution économique. Et ces améliorations ne sont possibles que dans une culture très spécifique. Une croissance durable est apparue en Angleterre lorsque les idées ont pu circuler librement, que l’expérimentation a été valorisée et que le progrès technique a acquis un prestige social. Cette question est particulièrement contemporaine. Les sociétés avancées disposent aujourd’hui d’un niveau de connaissance scientifique sans précédent, mais elles peinent parfois à maintenir une culture de confiance dans le progrès, dans la transmission des savoirs et dans l’expérimentation, ou tout simplement dans les savoirs techniques et pratiques. Or l’une des grandes intuitions de Mokyr est que les sociétés prospèrent lorsque la connaissance devient un bien collectif cumulatif.

On réduit souvent la révolution industrielle à la machine à vapeur ou aux manufactures textiles. Les travaux de Joel Mokyr racontent une histoire plus riche. La croissance moderne n’est pas née de quelques innovations technologiques comme la spinning jenny ou la machine de Watt, mais de la rencontre entre trois forces : des institutions qui protègent les droits ; une ouverture aux échanges internationaux ; une culture qui valorise la diffusion et la rencontre des savoirs utiles, ceux de la science et ceux des techniques. Cette combinaison, Mokyr le rappelle de façon magistrale, fut rare dans l’histoire. Elle reste fragile, et c’est sans doute la raison pour laquelle l’œuvre de l’historien israélien résonne avec autant de force. Les piliers de la croissance méritent d’être reconnus, valorisés, et surtout protégés.

Ce texte complète des réflexions développées dans un rapport de l’Observatoire du long terme sur la relance de la productivité : Le grand décrochage : débloquer la productivité pour sauver le modèle français (mars 2026).

[1] Joel Mokyr, The Enlightened Economy: Britain and the Industrial Revolution, 1700-1850, Yale University Press, 2009.

[2] Joel Mokyr, The Lever of Riches: Technological Creativity and Economic Progress, Oxford et New York, Oxford University Press, 1990.

[3] Pour plus de détails, voir Jean-Baptiste Rendu et Richard Robert, Une brève histoire du droit d’auteur, Flammarion, 2024, p. 30

[4] Daron Acemoğlu et James A. Robinson, Why Nations Fail: The Origins of Power, Prosperity, and Poverty, Crown Business, 2012, trad. fr. Prospérité, puissance et pauvreté. Pourquoi certains pays réussissent mieux que d'autres, Markus Haller, 2015.

[5] Elizabeth Eisenstein, The Printing Press as an Agent of Change: Communications and Cultural Transformations in Early Modern Europe, Cambridge (UK), Cambridge University Press, 1979.