L’avenir incertain de la démocratie américaine edit
Tocqueville était parti en Amérique avec son ami Gustave de Beaumont pour comprendre ce qu’était la démocratie. On peut se demander si nous ne sommes pas en train d’y voir in vivo comment meurt la démocratie. L’institut Varieties of Democracy, établi au sein de l’université de Göteborg en Suède, ne classe plus les États-Unis parmi les démocraties libérales, avec pour effet que, selon ses chercheurs, seulement 7% de la population mondiale vit aujourd’hui effectivement dans une démocratie libérale (rapport de mars 2026). Or les démocraties européennes n’ont remporté les guerres en chaîne du xxe siècle que grâce à la puissance américaine et nous n’avons bénéficié en Europe des conditions particulièrement favorables de l’après Seconde Guerre mondiale que parce que nous faisions partie de l’empire, bienveillant pour nous, de l’hegemon américain.
C’est dire si tous les savoirs sur l’évolution récente de la démocratie américaine nous concernent. Les ouvrages consacrés au 250e anniversaire de la proclamation de l’indépendance et aux incartades du 47e président font l’objet de nombreuses publications. Parmi elles, le livre de Ran Halevi a le mérite d’écrire une histoire claire et informée des événements immédiatement contemporains auxquels nous avons assisté de jour en jour et qui risquent, dans un phénomène de mithridatisation, de nous empêcher d’en voir l’ampleur. Une fois remis en perspective historique, ils sont plus parlants ; de plus, l’auteur propose des analyses qui recoupent certaines que nos lecteurs ont lues dans Telos et qui nous convainquent de la gravité de ce nouveau « chaos ».
Le 6 janvier 2021 apparaît comme la cristallisation du processus en cours, à savoir la corruption de la pratique démocratique qui repose sur le refus de la violence et le respect de l’État de droit pour gérer les affaires communes. Reconnaître le résultat d’élections librement organisées en est une dimension essentielle. Non seulement l’attaque du Capitole fut une tentative de coup d’État, mais le responsable, le vaincu de l’élection de 2024, loin de la condamner, a continué à dire, contrairement à toutes les décisions des tribunaux, que l’élection lui avait été « volée ». Une fois réélu en 2024, il a amnistié les émeutiers qui avaient été condamnés par la justice et il a même envisagé que soit accordée une compensation financière à ceux qui avaient été condamnés en raison de leur action. La démocratie américaine se remettra-t-elle d’une telle atteinte à ses principes ?
« Les sociétés politiques sont, non ce que les font leurs lois, mais ce que les préparent d’avance à être les sentiments, les croyances, les idées, les habitudes du cœur et d’esprit des hommes qui les composent », comme l’avait écrit Tocqueville[1]. Au-delà du respect impératif des institutions, c’est l’esprit même de la démocratie qui a été trahi et qui ne cesse de l’être. Il repose sur la tolérance réciproque entre les acteurs publics et sur la retenue institutionnelle dans la pratique du monde politique. Les adversaires politiques doivent être traités non comme des ennemis, mais comme des adversaires dans un combat réglé par la loi et la coutume. C’est ce que manifeste le respect, éventuellement désuet, des formes marquant symboliquement la continuité de l’État et le souci de la chose commune par-delà les changements de majorité politique. La transmission des pouvoirs à la suite des élections en particulier doit multiplier les gestes symboliques par lesquels la continuité de l’intérêt collectif est signifiée après la dureté du combat électoral. On le sait, Donald Trump a injurié son prédécesseur en son absence lors de la cérémonie d’intronisation. Et l’insulte vulgaire est son mode d’expression préféré à l’égard de ses ennemis constants ou provisoires.
L’État moderne s’est constitué par la séparation de l’intérêt personnel du monarque et celui de la communauté. La caisse personnelle n’est pas celle de l’État. La corruption des oligarques dans les nouvelles démocraties est un poison qui empêche l’avènement d’une démocratie libérale. La confusion entre l’intérêt économique et politique de la nation américaine et la fortune du clan Trump est digne de celle qui est adoptée dans les pays qu’on qualifiait autrefois de « républiques bananières » et qui caractérisent toutes les dictatures et tous les régimes totalitaires. Le projet de riviera à Gaza en est un exemple particulièrement choquant, mais il est loin d’être le seul. La politique à l’égard de la guerre en Ukraine où se joue l’avenir des démocraties libérales n’est pas compréhensible sans les deals économiques qu’imagine le clan Trump.
Les principes démocratiques reposent sur le débat rationnel et les échanges d’arguments fondés sur une connaissance commune, au moins approximative. Il ne peut y avoir de débat argumenté si l’on pratique, comme dans les régimes totalitaires, l’inversion du sens des mots selon la formule célèbre de 1984 (« La guerre, c’est la paix ; la liberté, c’est l’esclavage ; l’ignorance, c’est la force ») qui résume le mensonge inhérent au totalitarisme. Or le 45e et 47e président se refuse à toute rationalité. Il dénie l’existence des faits pour les remplacer par des « faits alternatifs », c’est-à-dire des mensonges, et pour céder à toutes les dérives complotistes, qu’il s’agisse du climat ou des vaccins. Il légitime constamment des discours de haine qui renforcent la polarisation extrême du pays. La collaboration entre les deux grands partis reposait sur un minimum d’accord sur les faits et l’intérêt supérieur de la nation. Aujourd’hui, les Républicains et les Démocrates n’entretiennent plus de dialogue. Cette polarisation qui transforme la vie commune en quasi-guerre civile s’étend même à l’intérieur des deux partis : les Démocrates sont partagés entre les partisans du « wokisme » et leurs opposants, les Républicains, conservateurs traditionnels, sont marginalisés par les partisans de Trump.
Ce sont ces remises en cause fondamentales que l’histoire racontée par Han Halévy permet de mesurer et elles nourrissent l’inquiétude. Elles soulèvent deux grandes interrogations. La première concerne la violence de la société américaine qui me paraît essentielle. Elle est, plus que dans d’autres pays, constitutive de la naissance de la nouvelle nation. Après la dominante religieuse des premiers migrants, la population a été formée par des aventuriers ou des sous-prolétaires fuyant la misère ou les persécutions de l’Europe, puis de l’Asie. Pour défendre sa vie dans un pays qui n’était pas encore soumis au droit, le conquérant des terres de l’Ouest soumettait les autres migrants et les autochtones non à la loi, mais à la force. L’esclavage faisait partie de la société née dans le Sud du pays.
Et les contre-pouvoirs ? Nés contre la domination coloniale de l’Angleterre, les Pères fondateurs ont élaboré une Constitution qui limite les pouvoirs de l’État fédéral. Contrairement à leur intention, on sait combien la présidence est devenue puissante au cours de ces deux siècles et demi. Que reste-il aujourd’hui de ces contre-pouvoirs qui, contre le pouvoir d’un seul, devaient assurer le caractère démocratique de la nouvelle nation ? Le Congrès semble paralysé. Les conservateurs traditionnels du parti républicains opposés aux partisans de Donald Trump ont jusqu’à présent perdu les élections. Les démocrates sont divisés. Peut-être l’échec en Iran et les écarts excessifs du président finiront-ils pas susciter une véritable opposition et les élections de novembre prochain une nouvelle majorité, malgré les tripatouillages sur les listes électorales ? Mais élu librement deux fois président des Etats-Unis, Donald Trump n’est pas qu’un accident, il traduit un délitement de la société démocratique qui risque de lui survivre.
L’autre contre-pouvoir est le pouvoir judiciaire. Depuis plus d’une dizaine d’années, le président a assuré, à tous les niveaux du système judiciaire, une politique de nomination des juges, contraire à l’esprit et parfois à la lettre du principe de la séparation des pouvoirs. Et cela jusqu’à la Cour suprême où les juges nommés par Donald Trump sont six contre trois « progressistes ». Ils viennent malgré tout de déclarer contraire à la Constitution la suppression du droit à la nationalité pour les enfants nés aux États-Unis de parents en situation illégale. Peut-on espérer dans l’avenir d’autres formes de résistance, alors que nombre de décisions récentes ont montré la force de la majorité ? Il est légitime de s'inquiéter en pensant que c'est en partie entre leurs mains que repose l'avenir de la démocratie libérale et des démocrates.
Ran Halevi, Le Chaos de la démocratie américaine, Gallimard, coll. « Folio-histoire », 2025.
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[1] Cité par Françoise Melonio dans sa récente biographie, p. 397.
