Inverser le décrochage européen: les pistes d’Antonin Bergeaud edit
L’Europe décroche économiquement vis-à-vis des États-Unis. Les symptômes de ce décrochage sont nombreux, évoquons les deux principaux. Le premier concerne la croissance de la productivité du travail, nettement supérieure outre-Atlantique : depuis le milieu de la décennie 1990, soit depuis trois décennies, la croissance de la productivité horaire du travail est en moyenne d’au moins ½ point de pourcentage supérieure aux États-Unis par rapport à la Zone Euro. S’il se prolongeait durablement, un tel écart signifierait à terme un sous-développement relatif croissant de l’Europe.
Le second symptôme est la domination flagrante des États-Unis dans le domaine technologique : les principales entreprises technologiques sont américaines avec des valorisations, et donc une confiance des marchés concernant leurs perspectives, atteignant des niveaux astronomiques. L’économie américaine a su donner place à ces entreprises récentes et innovantes tandis qu’en l’Europe les principales entreprises cotées sont anciennes, interviennent sur des activités traditionnelles et connaissent en comparaison des valorisations restreintes.
Les nombreuses causes du décrochage européen
En 2024, le rapport de Mario Draghi[1] avait déjà alarmé sur cette situation, en avançant diverses explications de ses causes et en proposant des réponses nombreuses (170 propositions !) visant à stopper et inverser le déclin européen. Le livre d’Antonin Bergeaud, La Prospérité retrouvée (Odile Jacob, 2026), renforce et approfondit cette analyse en évoquant quelques axes percutants pour stopper un décrochage européen qui signifierait à terme une suprématie de grande ampleur des États-Unis. La lecture de cet ouvrage est indispensable à tous ceux qui s’intéressent à la croissance et à ses leviers, et qui souhaitent le meilleur avenir pour l’Europe.
Les causes du décrochage européen détaillées par Antonin Bergeaud sont nombreuses. Elles sont tout d’abord presque culturelles, avec une plus forte aversion au risque et un encadrement plus lourd des expérimentations technologiques. L’exemple des véhicules autonomes, largement expérimentés aux États-Unis, est ici frappant. Ensuite, sur le plan économique, il existe une articulation étroite outre-Atlantique entre les laboratoires publics, le capital-risque mobilisable pour des nouveaux projets, la commande publique et l’intervention de programmes et d’agences largement dotés, comme la DARPA, qui organisent une concurrence entre différents projets potentiels pour faire émerger les plus performants. La commande militaire et un effet d’échelle jouent ici un rôle essentiel pour accompagner l’émergence et la croissance de projets ambitieux. Cette logique de mise concurrence organisée a montré son efficacité dans le domaine des brevets de vaccins contre la COVID.
En comparaison, l’Europe demeure fragmentée, sans marché unifié des capitaux et avec un segment du capital-risque d’une échelle et une ambition limitées. À cela s’ajoute que le talent y est moins reconnu : il trouve des niveaux de rémunération très supérieurs aux États-Unis. D’où une fuite permanente de cerveaux et une innovation bridée à la fois par cette fuite et des perspectives de financement plus limitées qui pénalisent l’Europe. Les efforts de recherche et les dépenses de R&D sont moins importantes en Europe qu’aux États-Unis et elle souffre de leur fragmentation. Les barrières à l’entrée sont nombreuses et contribuent à brider l’activité économique.
Les tensions sont permanentes en Europe entre préférences nationales et ambition européenne. L’exemple récent du programme SCAF d’avion de combat l’illustre parfaitement. La faillite du projet européen du constructeur de batteries Northvolt en fournit aussi un exemple frappant. Ce projet né en 2015, qui visait à créer en Suède un champion européen des batteries pour véhicules électriques, a bénéficié d’un large financement européen, via entre autres la Banque Européenne d’Investissement. Mais l’Europe a soutenu ici une seule entreprise ayant fait le choix d’une technologie qui s’est révélée n’être pas la plus performante, sans mise en concurrence avec d’autres projets et sans rechercher une collaboration approfondie avec des laboratoires de recherche. Les choix y ont été fait sans échapper à des pressions nationales et non par une agence dont l’indépendance aurait pu réduire les risques de telles pressions. Ces choix se sont révélés erronés et l’entreprise a finalement fait faillite en 2024.
Inverser le décrochage
Bien sûr, la France et l’Europe ont connu de vrais succès nationaux et collectifs. Dans l’économie de rattrapage des Etats-Unis qui caractérisait les Trente Glorieuses, la France a su développer de grands projets par exemple dans le nucléaire et le transport ferroviaire, en associant à une commande publique massive une vision à moyen et long terme et une interaction entre des centres de recherche et des champions nationaux qui s’est révélée payante. De même, les Labex créés et développés à partir de 2010 ont su mettre en concurrence pour des aides publiques des projets variés entre lesquels les choix étaient arbitrés par des comités scientifiques, indépendants et dégagés des pressions politiques. Au niveau européen, le succès d’Airbus illustre mieux que toute autre réussite comment l’association de plusieurs grands pays européens peut être fructueuse quand elle est menée de façon déterminée et avec des objectifs clairs et un engagement partagé. Mais la problématique du décrochage change l’échelle de nos ambitions européennes. Les investissements dans la tech par exemple atteignent aux États-Unis un gigantisme que l’Europe ne peut pour l’heure approcher.
Les réponses adaptées à l’ambition d’un arrêt du décrochage européen sont le reflet des difficultés qui viennent d’être évoquées. Elles sont excellement détaillées par Antonin Bergeaud. Il s’agit tout d’abord d’éviter la fragmentation européenne et la pression de réflexes souverains. Les coopérations doivent se faire de façon ouverte et transparente, les choix doivent être pilotés par des agences ou conseils d’experts indépendants et non des politiques, le financement doit assuré et visible, le marché des capitaux doit être unifié et fluidifié, la commande publique doit servir de levier, une concurrence doit être toujours organisée entre les projets, le capital-risque promu, l’innovation et la R&D davantage financée, les barrières à l’entrée levées quand elles ne répondent pas à des considérations de sécurité.
Les tensions entre la recherche de coopérations fructueuses et les pressions souveraines exacerbées dans une Europe à 27 peuvent être contournées par la constitution de clubs de volontaires, recommande Antonin Bergeaud. Il est clair que si de tels clubs associaient de façon forte l’Allemagne et la France, de nombreux autres pays européens les rejoindraient. Mais à nouveau, les difficultés sinon les échecs de projets franco-allemands dans le domaine de la défense suggère que la constitution de ces clubs n’est pas aisée. Pourtant, il faudra se diriger vers de telles options si l’on souhaite stopper le décrochage européen.
Les enjeux de cette question du décrochage vont prendre une ampleur certaine dans le débat public en France, dans le contexte des élections présidentielles. La défense populiste par les deux extrêmes de l’échiquier politique d’une souveraineté dans tous les domaines, déteint souvent sur les autres forces politiques. Or, la défense d’une telle souveraineté dans le domaine économique pourrait être mortifère pour la France et l’Europe, car elle y interdirait l’ambition d’un autre dimensionnement des choix économiques. Elle nous condamnerait à la poursuite du décrochage vis-à-vis des États-Unis dont l’hégémonie économique serait renforcée et menacée par la seule Chine et non par l’Europe. C’est une conclusion que l’on peut logiquement tirer de la lecture de l’ouvrage de Antonin Bergeaud, qui devrait être l’un des livres de chevet inspirant les candidats à la prochaine élection nationale, leurs équipes et, au-delà, tous ceux qui s’intéressent à l’avenir d’une France européenne.
Antonin Bergeaud, La Prospérité retrouvée, Odile Jacob, 2026, 23,80€
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[1] Mario Draghi, The Future of European Competitiveness, rapport à la Commission européenne, 9 septembre 2024.
