Désinformation dans le secteur agri-agro: ça n’arrive pas qu’aux autres! edit

23 July 2026

Lorsqu’on parle de désinformation, de complotisme, d’ingérences étrangères ou encore de guerre informationnelle ou cognitive, de façon spontanée, on va d’abord penser à des manipulations de l’information et à des tentatives de déstabilisation sur des sujets tels que le climat ou la santé – on a pu le voir récemment à propos des épisodes caniculaires ou bien de l’hantavirus – ou à des conflits (Ukraine, Gaza, Iran...).

Et lorsqu’il est question de désinformation dans les filières agricoles et agroalimentaires, on tend généralement à s’en tenir aux accusations réciproques entre, d’un côté, animalistes et filière viande et, de l’autre, écologistes et « agro-industriels », soit une déclinaison de la traditionnelle « culture war » qui existe dans ces secteurs entre ces différents acteurs : animalistes vs. monde de l’élevage, agriculture alternative vs. agriculture conventionnelle. C’est ce que l’on a bien pu voir au moment de la polémique autour de la loi Duplomb adoptée en 2025. Philippe Grandcolas a ainsi publié, par exemple, à ce propos Loi Duplomb, le débat confisqué. Alerte aux fausses informations sur la santé et l’environnement (Editions du Faubourg, 2026).

Or on oublie trop rapidement que l’agriculture et l’alimentation peuvent aussi faire l’objet de tentatives de manipulations, en particulier de la part de courants de pensée politique extrémistes, en l’occurrence plutôt du côté de l’extrême-droite (MAGA, identitaires ou ultradroite), de puissances étrangères hostiles, comme la Russie, ou de la « complosphère », notamment incarnée par des climatosceptiques et des antivax, même si ce n’est pas toujours facile d’identifier précisément qui est derrière telle ou telle fausse information.

C’est ce que l’on a pu voir ces dernières années. Des politiques publiques, des entreprises, un événement sensible et clivant ou un mouvement social peuvent créer, en effet, une fenêtre d’opportunité pour ces acteurs qui vont alors chercher à déstabiliser nos sociétés et à faire passer leur propagande en dénonçant des orientations politiques et/ou en instrumentalisant des mouvements d’agriculteurs. Comme le dit le politologue Jean-Yves Dormagen, dans un entretien accordé à Sud-Ouest, « les agriculteurs sont utilisés par ces acteurs idéologiques, politiques et influenceurs pour faire passer leurs messages ».

On peut mentionner à ce propos trois exemples récents marquants.

Le premier est une grande théorie du complot autour de l’élevage et de l’alimentation, qui a émergé en 2019.

Elle apparaît alors sur le forum 4chan autour du slogan « I will not eat the bugs » (je ne mangerai pas d’insectes). Elle est rapidement diffusée par des complotistes américains d’extrême-droite (Tucker Carlson, Alex Jones, Candace Owens). Elle défend l’idée selon laquelle les « élites mondialistes » cherchent à utiliser le changement climatique comme prétexte pour forcer les individus à abandonner la consommation de viandes et à remplacer celle-ci sans leur consentement par des insectes comestibles. Cette vision fusionne en 2020 avec l’initiative The Great Reset du Forum économique mondial (FEM), interprétée par les complotistes comme la preuve que ces élites s’efforcent d’utiliser la pandémie de Covid-19 pour mettre en place un régime totalitaire, d’autant qu’en 2021, le FEM publie un article affirmant que les insectes sont plus durables que la viande en matière de lutte contre le changement climatique et contre l’insécurité alimentaire. Dans le même ordre d’idée, en juin 2023, la chaîne conservatrice américaine Fox News diffuse l’infox selon laquelle l’Irlande va abattre 200 000 bovins pour atteindre les objectifs climatiques de l’Union européenne – durant ce même mois, plus de 20 millions de personnes consultent sur Twitter et YouTube des contenus concernant le prétendu « abattage du cheptel bovin irlandais » – et cette même année 2023, des élus aux Pays-Bas et en Pologne accusent leurs opposants d’avoir un plan pour forcer les gens à manger des insectes. Ce soi-disant enjeu autour des insectes sert à l’évidence de justification pour dénoncer la politique européenne de lutte contre le dérèglement climatique.

Le second exemple est celui de l’instrumentalisation de différents mouvements de colère agricole, qui se sont produits en Europe ces dernières années.

Ainsi, en 2022, la vive contestation aux Pays-Bas par les agriculteurs du « plan azote » du gouvernement néerlandais est instrumentalisée par les adeptes de théories du complot autour du « Nouvel ordre mondial » ou impliquant le FEM accusant les élites mondialistes de vouloir imposer la consommation d’insectes. Elles sont soutenues également par des antivax. Un groupe néerlandais connu pour s’être mobilisé contre les mesures prises durant la pandémie de Covid-19 a ainsi organisé une manifestation de soutien aux agriculteurs. D’autres vont jusqu’à associer la théorie du complot relative à la consommation d’insectes à celle relative à la technologie des vaccins à ARNm au service d’un prétendu contrôle totalitaire de la population. N’oublions pas non plus que les manifestations aux Pays-Bas ont reçu le soutien de Donald Trump.

Les grandes manifestations d’agriculteurs qui se sont déroulées un peu partout en Europe en janvier-février 2024 ont également fait l’objet d’une instrumentalisation qui n’a pas concerné uniquement les complotistes d’extrême-droite. Les Russes semblent eux aussi être entrés dans la danse. En effet, de fausses informations affirment que l’ambassade de Russie à Berlin a déclenché une sirène par solidarité avec les manifestations ou que des agriculteurs ont jeté du fumier sur l’ambassade d’Ukraine à Paris, en raison de soi-disant appels de cette dernière aux agriculteurs français à mettre fin aux manifestations. Le ministère des Affaires étrangères polonais a affirmé, de son côté, que certains éléments dans les manifestations d’agriculteurs pourraient « éventuellement être influencés par des agents russes », avec notamment des banderoles pro-Poutine, anti-ukrainienne et même un drapeau soviétique. Cela s’est produit aussi dans d’autres pays d’Europe orientale.

On a également pu voir qu’en France, le hashtag #AgriculteursEnColere a été poussé, dans un premier temps, par des profils de la complosphère. Cela a été tout autant le cas en Allemagne où les hashtags #Bauernprotest ou #Bauernproteste ont été largement relayés par des comptes antivax ou prorusses.

Plus récemment, d’autres acteurs semblent avoir été impliqués. En décembre 2025, des vidéos sur TikTok sur les mobilisations d’agriculteurs contre le protocole sanitaire (DNC) et l’accord de libre-échange avec le Mercosur ont été ainsi générées par des réseaux pro-iraniens et des réseaux britanniques ultraconservateurs. En outre, des médias fictifs imputés au réseau Storm-1516 affilié à la Russie ont été aussi créés à ce moment-là. Plusieurs rumeurs ont été également véhiculées dans la complosphère : le dépeuplement serait planifié, la dissémination du virus serait volontaire, 70 vétérinaires auraient été radiés de l’Ordre des vétérinaires après avoir refusé d’abattre des bêtes...

Enfin, en février 2026, on a pu observer une campagne d’ingérence au moment du Salon de l’agriculture avec la création d’un site miroir imitant le site Franceagricole pour y relayer de fausses informations, comme celle selon laquelle des « céréales ukrainiennes de mauvaise qualité » seraient à l’origine de la DNC en France, ce qui laisse entendre d’où pourrait provenir cette campagne.

Le troisième exemple est celui d’entreprises françaises du secteur de l’agroalimentaire qui ont été visées ces dernières années par une campagne de désinformation.

Fin décembre 2022, l’entreprise Bonduelle est accusée sur les réseaux sociaux d’avoir livré des paniers de boîtes de conserve à des militaires russes mobilisés sur le front ukrainien. Le colis était censé être accompagné du message suivant : « Cher soldat, bonne année ! Nous vous souhaitons le meilleur et une victoire rapide ». Cette fausse information a été immédiatement démentie par l’entreprise française. Ce qui était sans doute visé par les désinformateurs, c’est le fait que l’entreprise a décidé de rester en Russie après le déclenchement de la guerre et que la filiale russe de Bonduelle a participé à une opération de collecte de denrées alimentaires en partenariat avec la banque alimentaire russe.

En 2024, une campagne de désinformation a aussi ciblé l’entreprise Cristaline. Des vidéos relayées sur les réseaux sociaux (Facebook, TikTok) ont accusé l’eau en bouteille de la marque d’avoir été à l’origine du décès d’un enfant de trois ans à Mayotte, celui-ci étant mort du choléra. Certains individus sur les réseaux sociaux sont allés jusqu’à affirmer qu’il y avait une bactérie de choléra à l’intérieur des bouteilles. Cela a amené l’Agence régionale de santé (ARS) de Mayotte à publier un communiqué pour démentir ces fausses informations.

On voit bien que les pouvoirs publics, les filières agri-agro ou les entreprises sont désormais la cible d’actions de désinformation et peuvent faire l’objet d’une instrumentalisation de la part d’acteurs hostiles ou bien opportunistes. Il faut qu’ils en aient bien conscience et qu’ils se préparent à y réagir le cas échéant, d’autant que les secteurs agricoles et agroalimentaires sont le plus souvent particulièrement sensibles à leur réputation.