La diplomatie de l’eau en Asie centrale edit

10 June 2026

En Asie centrale, nature et géographie dictent une diplomatie de l’eau. Les cinq pays de la région sont de plus en plus contraints de coopérer pour la gestion des ressources en eau. En amont, le Tadjikistan et le Kirghizistan possèdent des glaciers et des sources. En aval, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan et le Turkménistan sont traversés par les fleuves Amou-Daria et Syr-Daria, et baignés par la mer d’Aral et la Caspienne.

Interdépendance et coopération

Dans cette région, le réchauffement climatique se traduit par une légère hausse des précipitations mais une baisse du volume des glaciers, ce qui affecte la régularité des cours d’eau[1]. Dans ce contexte la question de l’eau n’est pas celle d’un déficit global, mais de la régulation de ses usages et, de plus en plus, de la concurrence pour sa distribution. 80% de l’eau de l’Amou-Daria provient du Tadjikistan et 74% de celle du Syr-Daria vient du Kirghizistan. Cette interdépendance forcée est le résultat des tracés des frontières de ces républiques conçues durant l’URSS. Ces frontières ont « oublié » les bassins et les cours des fleuves, souvent des frontières naturelles ou reconnues par le temps et la géographie[2]. Cette interdépendance s’est renforcée avec les constructions hydrauliques soviétiques qui relient de manière artificielle les bassins à travers différents canaux.

Les ressources hydriques sont sous pression, entre autres pour des raisons de gaspillage dans les usages agricoles, d’interdépendance entre pays, de besoins en énergie (hydraulique, mais pas seulement) et de contraintes d’infrastructures, vétustes ou récentes, et parfois en surcapacité potentielle. Enfin, le déclin des écosystèmes, notamment ceux de la mer d’Aral et de la mer Caspienne, est un point d’inquiétude partagé.

La coopération entre pays est donc un enjeu important. Elle suppose des mécanismes de coordination, une meilleure gouvernance, l’échange de données et l’harmonisation des usages entre pays voisins.

Plusieurs mécanismes régionaux existent, tels que le Fonds international pour la sauvegarde de la mer d’Aral (IFAS en anglais) et la Commission interétatique de coordination des ressources en eau (CICE en anglais). Ceux-ci restent institutionnellement fragiles et insuffisamment coordonnés pour garantir une gouvernance équitable et durable de l’eau. En conséquence, les pays doivent de plus en plus souvent négocier dans des formats bilatéraux ou trilatéraux en dehors du cadre de l’IFAS, car cela est nécessaire à la réglementation et à la coordination[3] ».

Trois défis s’entremêlent avec les trois dimensions de la sécurité de l’eau. Celle-ci comprend les aspects économique, social et environnemental, avec comme horizon d’assurer un développement durable, en répondant aux des populations tout en préservant les systèmes naturels.

Le premier défi est celui de l’amélioration de la coordination entre institutions, nécessaire afin de garantir une approche cohérente de l’eau et de renforcer l’orientation pratique des solutions (normes, données, projets, technologies). Une approche fédératrice et susceptible de visibilité se manifeste dans le souhait de créer tous les 26 mars la « Journée internationale de la mer d’Aral, de l’Amou Darya et du Syr Darya ».

Deuxième défi, le développement d’un savoir partagé, sur une question dont les paramètres évoluent avec le changement climatique. Même si des recherches sur les glaciers sont déjà menées aux niveaux national et international, l’enjeu ici est de développer et coordonner davantage les initiatives scientifiques régionales afin d’améliorer la prévisibilité à long terme des débits. Il est envisagé de créer des centres de recherche chargés d’étudier les glaciers, condition de la prévisibilité à long terme du ruissellement.

Enfin, au-delà des institutions existantes le troisième défi est celui du versant diplomatique de la coopération internationale, c’est-à-dire de discussions au plus haut niveau et de négociations sur des questions qui engagent des choix politiques.  Une des voies de cette coopération est de passer par des plateformes internationales pour harmoniser et à accélérer les approches en matière de climat, d’eau et de transition. Le Sommet régional sur l’environnement (Regional Ecological Summit) à Astana, en avril 2026, s’inscrit dans cette volonté. Durant le sommet, un salon de solutions techniques par des entreprises et des institutions complétait le dispositif. Parmi les enjeux figurent en effet l’utilisation efficace des ressources en eau et la réduction des pertes d’eau grâce à des technologies permettant d’économiser l’eau.

La coopération transfrontalière, soit les réalités d’une diplomatie de l’eau, rencontre plusieurs obstacles. Les accords en cours sont peu actifs, voire inefficaces. De plus, les pays manquent de visibilité sur le long terme. Et la baisse prévisible du niveau de la mer Caspienne met en équation instable les fonctionnements et les viabilités des ports, Aktau au Kazakhstan et Turkmenbachy au Turkménistan, qui pourraient fonctionner en sous-capacité sans avoir le temps de devenir rentables.

Un complexe hydropolitique

La notion de complexe hydropolitique désigne le cas où plusieurs pays, combinant plusieurs cours d’eau, doivent assurer une coopération multidimensionnelle, soit un nexus[4] avec des enjeux de navigation, de pêche, de sécurité alimentaire avec l’irrigation, de sécurité énergétique avec les barrages, et de sécurité tout court. Ces complexes sont un intense lieu d’activité diplomatique, bilatérale ou multilatérale

Trois facteurs structurent les défis d’une diplomatie de l’eau : le manque de données comparables entre pays, la nécessaire adaptation au changement climatique, et la dimension sociale liée aux questions de gestion des ressources en eau. 

Le Kazakhstan, organisateur du sommet d’avril 2026, a mis en avant la dimension de coopération. Il propose la création d’un institut de recherche pour lutter contre la dégradation de l’environnement dans la région de la mer Caspienne, mais aussi celle d’une Organisation internationale de l’eau sous l’égide des Nations Unies, dont un pôle environnemental serait basé à Almaty pour soutenir la coordination régionale, la mise en œuvre des résultats du Sommet et le développement de l’expertise.

Une diplomatie de l’eau émerge : « Même au niveau des experts, explique un participant au sommet, le Kazakhstan s’efforce d’aider les parties à trouver des positions communes et des solutions de compromis. » L’Ouzbékistan est également disposé à s’engager dans cette voie. Sa spécialisation dans la culture du coton, héritée de la période soviétique, le rend très sensible à cette question. C’est le deuxième pays le plus actif sur ce sujet.

Cette année, le Kazakhstan et l’Ouzbékistan ont signé un accord bilatéral sur les ressources en eau transfrontalières. Les discussions à cinq ne sont pas encore très productives. Mais des formats émergent, qui permettent quelques avancées. La configuration « C5 + 1 », qui inclut les États-Unis, l’Union européenne, le Japon et d’autres pays en collaboration avec les cinq pays d’Asie centrale, tend ainsi à favoriser une approche plus coopérative.

La nécessité de changement vers des modèles économiques soutenables, les impératifs posés par le changement climatique et l’amélioration des mécanismes d’informations et de gouvernance posent à ces cinq pays un défi systémique. En effet, cela demande une mise en œuvre simultanée de solutions diplomatiques, techniques et sociétales. Comme dans d’autres régions confrontées aux effets du changement climatique, c’est le défi de la résilience.

Cette transformation rencontre déjà beaucoup d’obstacles dans l’UE, espace plus coordonné et plus coopératif, ce qui donne une mesure du chemin à parcourir. Un changement systémique et multidimensionnel dans un espace manquant de coordination : voilà le défi de l’Asie centrale.

[1] David Trilling, « Chinese scientists measure Central Asia's shifting water patterns ». Eurasianet, 13 avril 2022.

[2] Jérémy Allouche, « Géopolitique de l'eau en Asie centrale : de la colonisation russe à la conférence internationale d'aide à l'Afghanistan (1865-2002) », CEMOTI, n° 35, 2003, pp. 123-154.

[3] Entretien avec un expert, Regional Environnemental Summit, avril 2026.

[4] Le terme latin nexus (endroit ou plusieurs éléments se rencontrent, Antidote, 2026) désigne ici les intrications « eau énergie alimentation »  ou « eau climat environnement ».