La France en solitaire edit
Le sentiment et, surtout, le fait d’être seul gagnent du terrain. Entretenue maintenant par une omniprésence numérique, dont on dit qu’elle isole plus qu’elle ne rapproche, la solitude, subie ou choisie, prend une place plus importante dans le débat public. Le sujet, nourri aussi d’interrogations sur la monoparentalité, le célibat ou encore la progression des animaux de compagnie et des IA « compagnons », inquiète. À juste titre.
Laurent Voulzy, dans un titre célèbre datant de 1986, chante « Tout comme vous, je connais ce sentiment. De solitude et d'isolement ». La solitude, cependant, n’est pas exactement l’isolement.
Les gens s’estiment plus ou moins seuls, ceci ayant des répercussions sur leur bien-être. Sans nécessairement coïncider, l’isolement consiste factuellement en une relative rareté des liens (famille, voisinage, univers professionnel, vie collective). Dans une approche strictement juridique, l’isolement caractérise des situations individuelles, ouvrant de possibles droits à des prestations sociales et à des aménagements fiscaux, en particulier pour les parents vivant seuls avec des enfants.
Les deux dimensions ne sont pas forcément aisées à distinguer car une personne peut être effectivement isolée sans se dire seule, quand une autre peut se sentir seule même si elle est entourée.
Mettons de côté un instant les nécessaires précisions et relevons que la solitude prend place dans l’arène politique, avec un François Hollande, notamment, qui y voit aujourd’hui « une question majeure sur le plan politique ». Relevons aussi que les sciences sociales sérieuses ont déjà eu l’occasion de se pencher sur la question, avec, en particulier, un Robert Putnam qui dans son ouvrage à succès Bowling Alone (2000) soulignait les risques liés au déclin de l’engagement relationnel (disons cela ainsi). Il notait que les Américains se déconnectaient, les uns des autres. On pourrait dire aujourd’hui qu’ils se connectent trop, dans l’univers numérique. Et c’est bien entendu vrai aussi des Français. Adaptant le titre de Putnam, et jetant un œil dans la rue ou dans le métro, on pourrait dire « Scrolling Along ».
Et maintenant regardons de quoi on parle, précisément dans le cas français. Moins d’enfants, plus de solitude, c’est un peu le grand isolement qui se profile.
De plus en plus de gens seuls
Appréciations subjectives et spécifications juridiques se greffent sur des évolutions démographiques simples à décrire. De fait, les individus vivent dans des ménages de plus en plus petits, et de plus en plus seuls. Ici, la solitude se définit comme le fait de vivre sans conjoint, enfant, colocataire ou proche.
Quand, en moyenne, plus de 3 personnes vivaient sous le même toit à la fin des années 1960, elles ne sont que 2,2 actuellement (la moyennisation impose ces décimales). À l’horizon 2040, il n’y aurait plus que 2 personnes cohabitantes dans les logements. Les variables derrière de telles évolutions sont la fécondité, la mortalité, les migrations, mais aussi les comportements de cohabitation et l’offre immobilière. Celle-ci peine à s’adapter, avec un parc résidentiel qui n’est pas conçu pour ces ménages unipersonnels.
Alors que chez les plus de 65 ans, la proportion des personnes vivant seules reste globalement stable (autour du tiers) depuis le tournant du millénaire, la solitude démographique progresse pour les autres classes d’âge. Chez les 20-64 ans, la proportion double, entre 1990 et 2022. Sur la période, le nombre de personnes seules passe de 6 millions (13 % de la population) à 12 millions (22 % de la population). Leur part a été multipliée par plus de trois depuis 1962 (6 % alors de personnes seules). À l’époque, le fait de résider seul affectait principalement des personnes âgées, surtout des veuves. La dynamique actuelle est alimentée par les ruptures conjugales, le vieillissement de la population, mais aussi par des temps d’étude plus longs, sans habiter chez les parents, et par une mise en couple plus tardive des jeunes.
Les 18 à 30 ans, tout particulièrement les jeunes femmes, sont ainsi de moins en moins souvent en couple. En un tiers de siècle (de 1990 à 2022), la proportion de jeunes filles en couple à l’âge de 20 ans a été divisée par deux (de 20 % à 11%). À l’âge de 25 ans, elle est passée des deux tiers en 1990 à deux jeunes filles sur cinq en 2022, des trois quarts aux deux tiers pour les femmes de 30 ans.
Croissance de la monoparentalité
En 1975, une famille sur dix était monoparentale. Un demi-siècle plus tard, un quart des familles le sont. Elles sont composées, dans quatre cas sur cinq, d’une mère et de ses enfants. Parmi les moteurs d’une telle évolution, se dégagent la facilitation des séparations et l’élévation du taux d’activité féminin. Le point clé des problèmes des foyers monoparentaux procède de la présence d’un unique apporteur de revenus. Il s’ensuit des difficultés sociales manifestes, et singulièrement des taux de pauvreté qui ont toujours été plus élevés dans ce type de ménage. Le taux de pauvreté dans les familles monoparentales (34 % en 2023, selon l’approche conventionnelle la plus souvent employée) est aujourd’hui deux fois plus élevé qu’en population générale (environ 15%). Avec l’augmentation du nombre de familles monoparentales et la baisse du nombre de familles nombreuses, ce n’est plus seulement en proportion que les personnes vivant en famille monoparentale sont les plus pauvres. Désormais c’est dans ce type de cellule familiale que l’on recense le plus de pauvres.
La croissance de la monoparentalité tout comme le portrait des difficultés de ces foyers sont maintenant plutôt bien cernés. Nouveauté : la France, en comparaison internationale, est de plus en plus touchée, et ce par rapport aux autres pays.
À l’échelle européenne, la France arrive maintenant au deuxième rang des taux de monoparentalité, derrière la Lituanie (un tiers des familles). Il y a une vingtaine d’années, en 2005, outre la Lituanie, on trouvait l’Irlande, la Lettonie, l’Estonie, le Royaume-Uni, le Danemark, la Belgique, la Suède, la Hongrie avec des proportions plus marquées d’enfant vivant avec un parent isolé.
Isolement relationnel et sentiment de solitude
La qualité de parent isolé est une chose. Isolement relationnel et sentiment de solitude en sont d’autres. Le Crédoc calcule un taux d’isolement en fonction de la fréquence des contacts distants et des rencontres en face à face[1]. Cette proportion est plutôt stable depuis que l’indicateur est renseigné. Depuis 2010, une personne sur dix se repère de la sorte. Cette stabilité masque toutefois des formes importantes de repli, notamment au regard des outils numériques qui, du moins pour une partie de la population, renforcent l’éloignement vis-à-vis des canaux traditionnels de socialisation. Avec, au-delà de l’isolement strictement recensable, un tiers de la population dont les réseaux de sociabilité sont très limités.
Du côté du sentiment de solitude, près du quart de la population, toujours selon le Crédoc, déclare se sentir seul (« tous les jours ou presque » ou bien « souvent »). C’est le cas de trois personnes sur dix vivant dans de grandes agglomérations contre deux personnes sur dix dans les communes rurales. Ce sentiment de solitude exprimée croît.
Dépendant du contexte objectif, des habitudes de vie, des aspirations dans l’existence, ce problème subjectif constitue une source importante de souffrance pour les personnes concernées. La solitude choisie et bien vécue est plutôt exceptionnelle car huit personnes seules sur dix déclarent en pâtir.
Sur le plan des facteurs aggravants, la pauvreté renforce le risque d’isolement relationnel. En 2025, 16 % des personnes disposant de faibles revenus vivent une telle situation, contre 5 % des hauts revenus. Le chômage accentue également cette fragilité : 20 % des personnes sans emploi, contre 9 % des actifs occupés.
La progression de l’isolement objectivé, par exemple avec la monoparentalité, et des tensions attachées à la solitude ressentie sont à rapprocher d’une défiance qui s’aggrave. Contre certaines célébrations du numérique et de son supposé rôle d’entretien du lien social, il apparaît que les liens humains de proximités constituent de véritables pivots de la sociabilité tandis que les isolés dans la réalité sont souvent également des isolés numériques. Sauf à estimer que les « amis » sur les réseaux sociaux sont tous de vrais amis.
Que faire ?
Face à des phénomènes qui sont de plus en plus souvent évoqué dans le débat public, quels sont les voies et moyens d’une action publique efficace ? Faut-il créer un ministère de la solitude, comme au Japon et au Royaume-Uni ? Il faut en tout cas prendre le sujet au sérieux et innover. Le prendre au sérieux car il a des impacts majeurs, collectivement, sur le marché du logement et, individuellement, sur la santé des gens.
Nombre d’initiatives associatives et politiques traitent de visites aux aînés isolés, d’implantations de bistrots dans les petites villes, d’animations festives de la vie locale. En matière de politiques familiales, des actions de prévention des séparations (lorsque les couples inquiets en font la demande) ou de soutiens aux recompositions familiales pourraient incarner des innovations concrètes.
Du côté de l’IA, les alarmes sont de mises en ce qui concerne les capacités numériques à divertir isolément. Les amis des réseaux sociaux ne remplaceront jamais parfaitement les amis réels. Janus numérique, l’IA a tout de même une deuxième face : une capacité à fournir sinon des solutions du moins des palliatifs à l’isolement. Robots humanoïdes et IA compagnons viennent donc progressivement peupler le quotidien de gens, âgés ou jeunes, seuls. Pour un peu de meilleur, certainement, et un peu de pire, probablement.
La compagnie des animaux
Le sujet de la solitude résonne de façon singulière lorsque l’on déporte le regard sur ce vecteur de lutte contre l’isolement que devient l’animal domestique. Parfois même substituts à l’enfant, le chien et le chat sont de plus en plus présents au domicile des Français. Il y a peut-être, en l’espèce, un problème d’œuf et de poule, mais la statistique doit intéresser. Surtout quand on apprend qu’en Occident, la proportion des jeunes de moins de 30 ans (la dite « Gen Z ») qui ont ou pensent avoir un jour un animal de compagnie est supérieure de 14 points à celle de ceux qui ont ou pensent avoir un jour des enfants[2].
En tout cas, tandis que les enfants sont de moins en moins nombreux et la solitude de plus en plus répandue, la population canine et féline s’agrandit significativement. Concomitance des tendances ne vaut pas causalité, mais l’image est frappante. Les identifications annuelles de chiens et de chats sont en effet désormais trois fois supérieures aux naissances.
Depuis 1975, la population de ces animaux domestiques a doublé, augmentant d’environ un quart depuis 2000. La majorité des possesseurs (que l’on appelle « pet parents » ou « dog mum ») estiment que leur animal est vraiment membre de la famille. Le marché des soins aux animaux de compagnie (une dénomination très significative) est en pleine expansion (avec nourriture, gardiennage et toilettage). Ce recours constitue certainement, en partie, un exutoire aux problèmes d’isolement, pour des personnes âgées, classiquement, et pour des jeunes, de plus en plus souvent. Pourquoi pas. Mais jusqu’où ? Comment vivre tous seuls ensemble (même si sympathiquement entourés d’animaux) ?
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[1]. Voir les éditions de l’étude Solitudes. https://www.credoc.fr/publications/etude-solitudes-2025-les-liens-de-proximite-pivots-de-la-sociabilite-rapport
[2]. Voir https://www.ipsos.com/en/more-gen-z-say-theyll-own-pet-have-child-despite-valuing-parenthood-more
