Mieux définir le «masculinisme» pour le combattre efficacement edit

3 July 2026

Le terme de « masculinisme » s’est imposé ces dernières années pour désigner des discours qui font l’apologie des violences envers les femmes, qui appellent à la réduction de leurs droits ou à leur subordination aux hommes. La diffusion de ces discours et les dangers qu’ils représentent font désormais l’objet d’une préoccupation largement partagée. Une définition précise et circonscrite de ces phénomènes est indispensable à une action efficace. Pourtant, les travaux sur le sujet adoptent des définitions vagues et extensives, comme l’illustre un récent rapport du Sénat.

Le 23 juin 2026, la délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes a publié un rapport d’information sur La montée en puissance des réseaux et mouvements masculinistes. Une assemblée parlementaire s’est ainsi saisie d’une problématique qui a suscité une préoccupation croissante au cours des dernières années. Fruit de sept mois de travaux et d’une centaine d’auditions, ce rapport a été présenté comme un état des lieux approfondi sur ces phénomènes en France. De nombreux enjeux y sont abordés : numériques, économiques, politiques, sécuritaires ou encore sociétaux.

Mais ce qui frappe à la lecture de ce rapport de plus de 300 pages, c’est l’absence d’une véritable définition du « masculinisme ». Le terme est associé successivement à la misogynie, à l’anti-féminisme, aux idées conservatrices ou réactionnaires sur les rôles de genre, au virilisme, au sexisme, aux stéréotypes de genre, etc. Au fur et à mesure du rapport et de la conférence de presse au cours de laquelle il a été présenté, la définition du masculinisme devient de plus en plus extensive. Elle finit par englober des phénomènes aussi divers que l’occupation de l’espace par les garçons dans les cours de récréation, les coachs en séduction et en relooking, les influenceurs en musculation, les associations de pères ou encore l’industrie pornographique.

Si ce rapport a le mérite d’attirer l’attention sur un phénomène préoccupant et longtemps sous-estimé, la définition du masculinisme nécessite d’être précisée. Ce d’autant plus que les rapporteures ambitionnent d’impulser des actions de prévention des passages à l’acte violents et terroristes.

Dans le champ de la criminologie, l’effort de discrimination et de circonscription est indispensable. La clinique de la radicalisation (islamiste, suprémaciste, nationaliste, homophobe…)[1] a montré que les actions de détection efficaces reposent sur des critères précis et subtils, loin des grandes généralisations. Si le masculinisme est présenté comme une forme de radicalisation, alors il doit être défini avec la même exigence conceptuelle.

On trouve dans ce rapport et dans les sources auxquelles il renvoie (ouvrages, articles, documentaires…), des acceptions englobantes et des glissements de sens, notamment au sujet du sexisme. Pourtant, les recherches en psychologie sociale ont montré que des mécanismes psychologiques qui ont trait au sexisme peuvent fonctionner de façon indépendante : une personne peut adhérer en tout ou partie à des stéréotypes de genre (positifs ou négatifs) sur les hommes et les femmes en général et montrer des comportements et des attitudes peu différenciées selon le genre dans ses interactions concrètes, notamment avec ses plus proches. Par ailleurs, l’adhésion à des stéréotypes de genre ne s’accompagne pas nécessairement de comportements stigmatisants ou discriminatoires, ni d’une vision hiérarchique des sexes.

Les définitions englobantes du masculinisme reposent fréquemment sur des glissements catégoriels. Par exemple : certains masculinistes proposent du coaching en séduction → donc le coaching en séduction relève du masculinisme → donc tous les coachs en séduction sont masculinistes. Le même type de raisonnement est appliqué aux influenceurs qui pratiquent la musculation et les sports de combat, ou aux associations de pères séparés.

Pour cerner la frontière entre le licite et l’illicite, entre le « normal » et le « pathologique », il est nécessaire de s’intéresser aux pratiques « ordinaires ». De la même manière qu’on ne peut pas distinguer l’islamisme sans connaître l’islam, on ne peut pas situer le masculinisme sans connaître les pratiques masculines courantes et légales. Des recherches disponibles en sciences sociales permettent cette mise en perspective et apportent des éclairages précieux, par exemple sur le succès de la musculation chez les jeunes générations de garçons et de filles, et sur les influenceurs et influenceuses et les pratiques commerciales qui l’entourent.

Le rapport pointe à juste titre que les personnes qui diffusent des discours qui banalisent les violences ou prônent la haine avancent souvent masqués. Il est donc nécessaire de décrypter les intentions des acteurs, par-delà leurs propos parfois anodins en apparence ou ambigus.

Le rapport propose l’analogie avec les partisans du djihad ou de l’État Islamique. Mais cette analogie peut s’avérer trompeuse. L’islamisme, comme d’autres radicalisations (racistes, antisémites, nationalistes, homophobes, d’ultra-gauche ou d’ultra-droite…), repose sur l’identification d’un groupe d’ennemis à rejeter, à attaquer, voire à exterminer jusqu’au dernier (les « mécréants », les étrangers, les juifs, les homosexuels…) ; il n’est jamais question de vivre avec eux et encore moins de les aimer. Or, le rapport des masculinistes aux femmes est beaucoup plus ambivalent. Beaucoup d’entre eux recherchent précisément une relation avec les femmes, même lorsqu’ils expriment à leur égard de la haine ou du ressentiment. Leur violence ne repose pas tant sur une utopie collective, le projet d’une société sans femmes, que sur des frustrations personnelles, de l’envie ou des logiques de vengeance, souvent dirigées vers des femmes identifiées. Même le mouvement Men Going Their Own Way (« Les hommes qui suivent leur propre chemin ») ne prône pas la vie sans femmes, mais plutôt la méfiance vis-à-vis des engagements (le mariage notamment) et des institutions contemporaines (perçues comme défavorables aux hommes). En cela, leurs visions du monde sont très différentes de celles qui mènent à d’autres formes de radicalisation violente.

De même, les motivations des influenceurs masculinistes sont rarement comparables à celles des recruteurs de mouvements radicaux (djihad, terrorisme nationaliste, milices extrémistes, etc.), qui enrôlent de futurs combattants ou kamikazes. Leurs motivations peuvent être très diverses : narcissiques (la notoriété), pécuniaires (générer des clics, fût-ce par des provocations ; vendre des services ; extorquer de l’argent à leurs followers, etc.), politiques (promotion de mouvements d’extrême droite notamment), perverses (jouissance à exhiber sa violence ou à choquer) ou même religieuses (prosélytisme musulman, évangélique, etc.).

Certains cercles ou forums apparaissent comme des « communautés de destins » (les Involuntary Celibates ou Incels, « célibataires involontaires », par exemple), qui partagent leurs souffrances, des théories complotistes et des discours de haine, plus que des utopies de société alternative ou des projets d’attentat. Les cas où des membres de ces groupes sont passés à l’acte et ont tué – ou cherché à tuer – des femmes, l’ont fait de leur propre initiative, sans que leurs actes soient commandités ou revendiqués par une organisation hiérarchisée. De ce point de vue, la détection des individus les plus dangereux et la prévention des crimes n’en est que plus difficile.

Il me semble important de ne pas restreindre notre attention à la dimension idéologique de ces discours et de ces actes, qui peut être très faible. D’autres facteurs sont importants à considérer : des risques psycho-sociaux (échec scolaire, expériences de harcèlement, désocialisation, précarité, rupture de liens…), le rapport à la violence (fascination pour les armes, consommation de contenus violents), des vulnérabilités psychologiques ou psychiatriques (idées suicidaires, psychotraumas, troubles psychopathiques, délires de persécution, etc.).

La cible du masculinisme varie elle aussi selon les définitions : il s’agit tour à tour des femmes, des féministes ou du féminisme comme si ces termes étaient équivalents. Or, les féministes ne représentent pas toutes les femmes, et chaque violence faite envers une femme n’est pas automatiquement une attaque idéologique adressée au féminisme. De même, une critique envers tel ou tel courant féministe n’implique pas nécessairement une remise en question du féminisme en tant que tel ou de l’égalité des droits entre hommes et femmes.  

Ces distinctions ouvrent à des questions importantes. Dans un pays démocratique, des critiques envers le féminisme, de même que des discours conservateurs, traditionnalistes ou religieux sur les rôles de genre ne devraient-ils pas bénéficier de la liberté d’expression, tant qu’ils ne prônent pas la violence, l’entrave des droits des femmes ou la contrainte envers celles et ceux qui pensent différemment ?

L’étymologie du terme « masculinisme » prête en elle-même à confusion. La notion renvoie-t-elle aux hommes, à la masculinité, à la virilité, au machisme, à la domination masculine ? Dans son acception la plus extensive, la notion conduit à voir la masculinité ou la virilité comme étant intrinsèquement hostiles aux femmes. Poussé à l’extrême, ce type de raisonnement aboutit à une essentialisation et à une diabolisation des hommes en tant qu’hommes. Selon le sociologue Edouard Leport par exemple, « Tous les hommes sont pétris, dans des modalités et avec des intensités différentes, de masculinisme. Le fait de grandir, de se construire et de vivre dans la société française actuelle comme un homme cisgenre implique nécessairement d’intégrer les valeurs relevant du masculinisme »[2]. Paradoxalement, ces théories, qui entendent déconstruire les normes de genre, peuvent reproduire involontairement une forme de sexisme : le coaching en séduction et en musculation, ou les associations de parents, ne seraient considérés comme étant problématiques que s’ils sont organisés par des hommes.

Alors que le rapport du Sénat pointe l’importance d’amplifier des politiques de prévention et de dépistage des situations les plus à risque, la dilatation de la notion de masculinisme risque de confiner les acteurs à l’impuissance. Des actions opérationnelles de détection ne peuvent pas se limiter à identifier des « signaux faibles » très répandus, mais doivent être outillées de façon à pouvoir discriminer finement des signaux forts et une typologie différentielle.

De façon plus générale, ces discours englobants sur le masculinisme prennent paradoxalement le risque de le renforcer. L’extension de la notion de masculinisme à des formes ordinaires de masculinité ou de virilité revient à confirmer une thèse diffusée par des idéologues complotistes : celle selon laquelle « les institutions » et « les féministes » sont fondamentalement hostiles aux garçons et aux hommes, et leur refusent leur place dans la société.

La lutte contre les violences faites aux femmes ne gagne pas à être menée selon des catégories imprécises. Au contraire, plus les concepts mobilisés seront rigoureux, plus il sera possible d’identifier les trajectoires réellement dangereuses, sans stigmatiser des pratiques ou des opinions qui relèvent de la liberté démocratique.

[1] Sébastien Dupont, Guillaume Corduan, « Favoriser la flexibilité cognitive pour prévenir la radicalisation violente », Le Journal des psychologues, 2021, n° 391, p. 73-78.

[2] Edouard Leport, Les papas en danger ? Des pères à l’assaut des droits des femmes, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2022, p. 238.